mercredi 8 juillet - par Robin Guilloux

Columbo, Le Socrate de Beverly Hills

Columbo, Le Socrate de Beverly Hills

"Vous êtes encore là, Columbo, vous n'êtes pas encore parti ? Vous savez à quoi vous me faites penser ? A une tique, vous savez ce que c'est ? - J'en ai jamais vu M'sieur !" (Suitable For Framing)

"Pour ma part, Socrate, j’entendais dire, avant même de t’avoir fréquenté, que toi, tu ne faisais rien d’autre que d’être toi-même dans le doute, et de faire douter les autres. Et s’il faut même faire une plaisanterie, tu me sembles être absolument le plus semblable, pour la forme et tout le reste, à ce poisson-torpille plat que l’on trouve dans la mer." (Platon, Le Ménon) 

J'aime beaucoup le personnage de l'inspecteur Columbo : un homme sans prétention, qui se moque des "grandeurs d'établissement" et de passer pour un plouc, mais d'une clairvoyance redoutable.

Columbo n'est ni surhomme, ni un super héros, mais un homme ordinaire auquel on peut facilement s'identifier. Il est sujet au vertige, il a peur de prendre l'avion, il n'aime pas aller dans les hôpitaux...

Il apparaît dans Les ailes du désir de Wim Wenders, l'histoire de deux anges qui demandent à devenir des hommes.

Auprès de lui, les autres personnages semblent tantôt insignifiants (les autres enquêteurs, par exemple), tantôt trop signifiants (les "méchants") : il fait ressortir le fait qu'il n'y a pas chez eux de distance entre le signifiant et le signifié, l'essence et l'existence, comme chez le garçon de café de Sartre.

Cependant, si certains "méchants" sont franchement antipathiques (le directeur sportif qui se déguise en marchand de glaces dans The Most Crucial Game, le critique d'art dans Suitable For Framing par exemple), d'autres sont plus complexes, parfois pathétiques (le chef d'orchestre dans Etude in Black), et parfois même amusants et presque sympathiques (l'ingénieur chimiste dans Short Fuse).

Ils appartiennent en général aux hautes sphères de la société ou ambitionnent d'en faire partie. Ils sont certes intelligents, mais ont une (trop) haute opinion d'eux-mêmes et ont tendance à se croire infaillibles, par exemple dans le premier épisode de la saison 10 : Columbo Goes To College, inspiré par le film The Rope (La corde) d'Alfred Hitchcock.

Il arrive que l'on compatisse en voyant tout le mal qu'ils se donnent pour réaliser un crime parfait qui achoppe toujours sur un minuscule détail.

Ils ne sont jamais tout à fait mauvais. Par exemple dans The Green House Jungle (Dites-le avec des fleurs), le "méchant" joué par le distingué Ray Milland tue froidement son neveu et complice, mais "ressuscite" la plante de la femme de Columbo.

Ces "premiers seconds rôles" sont excellemment interprétés par des pointures hollywoodiennes comme Robert Culp, Dean Stockwell, Martin Landau, Ray Milland, Roddy McDowall, Mel Ferrer, John Cassavetes ou Johnny Cash...

Parmi les réalisateurs, on relève les noms tout aussi prestigieux de Steven Spielberg, John Cassavetes, Patrick McGoohan, James Frawley, Vincent McEveety (c'est lui qui a réalisé le plus d'épisodes, 7 au total), Jonathan Demme et Peter Falk lui-même, l'interprète du rôle titre.

Le principal atout de Columbo est qu'il n'a pas l'air d'un policier américain. On retrouve le même décalage dans le personnage d'Hercule Poirot qui n'a pas l'air d'un anglais (il est belge). 

C’est un atout pour lui car les Anglais dans les romans d’Agatha Christie sont généralement xénophobes, mais paradoxalement, ils se confient plus facilement à un étranger, un peu comme ces femmes qui n’hésitaient pas à se montrer nues devant leur esclave parce qu’elles ne le considéraient pas vraiment comme un homme.

C’est une idée qui "fonctionne bien" que celle d' un personnage de détective belge qui ne partage pas les valeurs de la bonne société anglaise ou de quelqu'un comme Columbo qui tourne carrément le dos à la société de consommation américaine.

Contrairement à la plupart des romans et des films policiers, on sait dès le début qui a commis le crime et comment. L'intérêt ne réside pas dans la façon dont Columbo s'y prend pour découvrir l'assassin - il semble le savoir dès le début - mais comment il va trouver la preuve décisive contre lui et le pousser à la faute.

Dans certaines enquêtes l'assassin fait semblant de collaborer avec Columbo pour le mettre sur une fausse piste et Columbo fait semblant de lui faire confiance (par exemple dans l'épisode déjà mentionné : Columbo Goes to College).

J’avais acheté un jour dans une brocante Meurtre en différé de William Harrington, une enquête « inédite » de Columbo transposée en roman. Alors que le fait de savoir dès le début qui est l’assassin et comment il s’y est pris n’enlève rien à l’intérêt du film, le procédé ôte tout intérêt à la lecture du roman.

En fait l'intérêt principal et constamment renouvelé d'enquête en enquête est la relation que Columbo établit avec le suspect dans le cadre d'une intrigue concentrée à l'extrême (entre 70 et 95 minutes).

Il voit toujours immédiatement, sans l'aide des techniques scientifiques, le détail qu'il faut voir (un journal, une bague, une boîte de cigares...)

C'est l'étranger, le "bon sauvage" qui porte sur la société un regard d'autant plus lucide qu'il n'en fait pas tout à fait partie et qu'il n'en partage pas les préjugés.

Il fait un peu penser à Socrate, le poil à gratter de la société athénienne qui interroge sans relâche ses concitoyens. Ces derniers comparent Socrate à un "poisson-torpille" parce qu'il paralyse ses interlocuteurs, les laissent à court d'arguments, tandis que Columbo est comparé à une tique ou à un chien de chasse.

Comme Socrate, Columbo ne se fie pas à l'opinion mais à l'observation et à la raison, au-delà des préjugés et des apparences et cherche, comme Socrate dans le Thééthète à vérifier une hypothèse heuristique par une expérience décisive (par exemple dans le huitième épisode de la saison 2, Double Shock avec Martin Landau).

Note : selon Balzac, l'observation se manifeste de manière immédiate et fulgurante par une aptitude à remonter instantanément de l'effet à la cause. "L'observateur est incontestablement homme de génie au premier chef. Toutes les inventions humaines découlent d'une observation analytique (ou intuitive) dans laquelle l'esprit procède avec une incroyable rapidité d'aperçus". (Honoré de Balzac, Facino Cane)

Son mode de vie n'obéit pas aux impératifs de la société de consommation : il garde sa vieille 403, son vieux chien, son vieil imperméable...

Comme Socrate traversant le marché d'Athènes, il pourrait s'écrier : "Que de choses dont je n'ai pas besoin !"

Sa femme qu'on ne voit jamais et dont il parle toujours, joue un rôle important. Dans A Lady in Waiting, c’est elle qui lui fournit la solution par une simple remarque, du reste assez banale : « Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs ». Cette remarque est un éclair de génie ; elle lui permet de comprendre que le témoin aurait dû entendre le coup de feu après le déclenchement du signal d’alarme et non avant.

D'un point de vue psychanalytique, sa femme pourrait représenter l’intuition, l’inconscient et son "chef" qu'on ne voit jamais non plus, mais dont il s'efforce de mériter l'estime et le soutien indéfectible dont il est très fier, la figure du Père, le raisonnement logique, le surmoi.

Il ressemble également à l'Idiot de Dostoïevski. C'est pourquoi les gens ne s'en méfient pas et il amuse tout le monde, y compris les criminels, mais contrairement à l'Idiot, il réussit toujours et sa maladresse est à la fois réelle et calculée (c'est d'ailleurs toute la difficulté du rôle). La suprême habileté est de ne pas passer pour habile.

Il faut que le spectateur se demande "s'il est vraiment comme ça", s'il joue ou s'il ne joue pas et jusqu'à quel point pour que le personnage reste sympathique - sauf dans les épisodes à mon avis les moins réussis de la saison 1 comme Prescription : Murder où il a trop l'air d'un "tough guy", d'un dur à cuire, mais il faut dire aussi qu'il a affaire à forte partie - , alors qu'on est sûr que la maladresse du prince Muychkine, qui ne réussit pas, est involontaire.

L'un cherche adroitement et obstinément à démasquer des criminels et l'autre, maladroitement, à en sauver un (ainsi que sa future victime, mais sans succès), mais tous deux voient d'emblée le détail essentiel ("Le diable se cache dans les détails", dit Goethe) et semblent lire dans les âmes.

"Pourvu qu'elle soit bonne !", s'exclame Muychkine devant le portrait de Nastasya Filippovna qu'il n'a pas encore rencontrée, et tout serait sauvé !"... Columbo : "Voyez vous, M'sieur, j'ai tout de suite su que c'était vous."

Dans l'épisode avec la femme névrosée qui tue son frère (Lady In Waiting) et dans celui avec le psychiatre pervers narcissique (Prescription : Murder), Columbo semble partager le souci du prince Muychkine de sauver les gens contre eux-mêmes. Il ne parvient pas à "sauver" le psychiatre meurtrier, mais il "sauve" sa complice. Contrairement aux amants de la nouvelle de Barbey d'Aurevilly, il était dit qu'ils ne connaîtraient pas le "bonheur dans le crime".

Il y a une dimension psychologique, morale et métaphysique souvent profonde dans ce genre que l'on qualifie un peu trop vite de superficiel, sans oublier la critique sociale, voire politique, même si la revanche de l'homme de la rue sur les riches et les puissants, qui explique en partie le succès de la série, y est plus symbolique que réelle.

Par exemple dans l'épisode 3 de la saison 1, Dead Weigh, Columbo inculpe de meurtre le général à la retraite qui a assassiné un subordonné qui menaçait de le dénoncer pour corruption dans un marché d'armement, mais le complexe militaro-industriel lui-même, les millions de morts qu'il occasionne et la menace que la bombe atomique et les missiles fait peser sur la survie de l'humanité, au nom de la "légitime défense" n'est pas remis en question, tant que les normes de la légalité formelle sont observées.

Les criminels les plus dangereux ne sont pas des assassins à la petite semaine, mais des personnalités respectées et intouchables dont les intérêts sont liés à ceux des gouvernements en place et, au-delà de ces intérêts à l'essence de la civilisation moderne fondée sur le productivisme, le profit maximum, l'épuisement des ressources naturelles et la violence. Jamais Columbo ne pourrait s'occuper de crimes contre l'humanité et l'environnement (écocides) en arrêtant par exemple un dirigeant de Monsanto (aujourd'hui BAYER) ou un capitaine de tanker qui vidange ses cales dans la mer autrement que pour un homicide.

Contrairement aux romans d'anticipation qui aborde souvent des thèmes politiques (au sens large du terme) et environnementaux (Barjavel, Huxley), le roman ou le film policier s'intéresse uniquement homicides et n'a pas pour vocation de s'occuper des écocides ou des génocides. 

Ceci dit, la "méthode Columbo" héritée d'Hérodote (le mot histoire vient du grec "historie" qui signifie "enquête") et de Socrate avec ses outils que sont l'enquête, le dialogue, le doute, l'observation, la preuve, la recherche des témoignages, la confrontation, etc., peut être un puissant instrument politique, comme en témoigne par exemple le livre et le film de Marie-Monique Robin : Le monde selon Montanto.

Le but étant dans les deux cas le dévoilement de la vérité (aléthéia) masquée par les mensonges, les complicités, les conflits d'intérêt, les faux semblants, les opinions, les préjugés, etc.

Comme on l'a dit, la revanche sociale symbolique de l'homme de la rue sur les riches et les puissants dans Columbo est assez ambiguë. Personne ne peut rester complètement indifférent, à commencer par Columbo lui-même, à l'univers de "beautiful people", de somptueuses demeures, de grands restaurants et de voitures de luxe de Beverly Hills.

D'autant que la société américaine a toujours privilégié la compétition et la réussite individuelle mesurée en termes d'argent.

Cette ambiguïté de la critique sociale dans la culture populaire a été mise en évidence par Umberto Eco dans De superman au surhomme, à propos des Mystères de Paris d'Eugène Sue. 

Columbo n'est pas, bien sûr, une personne réelle, mais un personnage incarné par un acteur (Peter Falk) et le film, en dehors des aspects évoqués, est aussi et avant tout un "divertissement", autrement dit une manière sympathique et plutôt plus intelligente qu'une autre de nous faire oublier (du latin "di-vertere") les problèmes graves.

Columbo et Poirot ont tous les deux reçu une éducation catholique, comme le père Brown de Chesterton (et soit dit en passant comme Alfred Hitchcock, ce qui explique beaucoup de choses dans son œuvre). Tous trois se soucient de l'âme des criminels et les interrogatoires ressemblent tantôt à des confessions (par exemple dans Requiem For A Fallen Star), tantôt à des séances d'Inquisition (Columbo peut se montrer très dur), mais sans tortures, l'enjeu étant non seulement d’obtenir des aveux, mais aussi de réaliser une "catharsis" (purgation des passions).

"Ah ! Encore une dernière question, "M'sieur"... : où ça irait une société dont les membres, riches ou pauvres, puissants ou misérables, ne seraient pas égaux devant la loi, où une sœur aurait le droit de supprimer son frère pour prendre sa place à la tête de l'Entreprise familiale (Lady in Waiting), où un général pourrait assassiner impunément un subordonné pour l'empêcher de révéler des secrets compromettants (Dead Weight), où un chirurgien aurait le droit de violer le serment d'Hippocrate et d'assassiner deux personnes pour assouvir ses ambitions personnelles (A Stich in Crime) ?"

Les meurtriers ont souvent des circonstances atténuantes, par exemple dans Etude In Black (avec John Cassavettes) où la belle-mère richissime de l'assassin (un chef d'orchestre qui dépend entièrement de son bon vouloir) incarne le pharisaïsme bien-pensant des "Wasps" (White anglo-saxon protestants).

Columbo comprend le mobile de l'assassin et admet implicitement la responsabilité de l'entourage et de la société, mais il ne pratique pas la "culture de l'excuse". Il comprend l'acte, mais il ne l'excuse pas, parce que, comme il le dit lui-même, toute vie humaine est importante et que personne ne mérite de mourir assassiné et encore moins, par exemple, une jeune et jolie pianiste pleine de talent. "Tu ne tueras pas !", même si tu as toutes les raisons du monde de le faire.

Dans un monde dominé par le relativisme des valeurs, aussi bien l'inspecteur Columbo qu'Hercule Poirot ou le Père Brown ont une idée claire de la différence entre le "bien" et le "mal" et des fondements éthiques d'une société démocratique digne de ce nom.

Ce sont des moralistes sans "moraline", car ils ne font jamais la morale et ne se préoccupent que des "péchés mortels" qui sont aussi, souvent, des "péchés contre l'esprit".

Columbo est toujours respectueux, jamais violent. Ce n'est pas lui qui étoufferait un suspect en lui écrasant le thorax avec les genoux.

Fasse le ciel qu'il y ait davantage d'inspecteurs Columbo dans la "vraie police" et que les valeurs dont dépend la survie de la société soient également défendues dans la "vraie vie"

"Voyez-vous, M'dame, vous n'avez pas de conscience et vous pensez que tout le monde est comme vous ; ça limite votre imagination." (Ransom For A Dead Man)

 



17 réactions


  • nemo3637 nemo3637 8 juillet 09:48

    Excellent article, analyse approfondie.

    Il manque peut-être une grille d’analyse prenant plus clairement en compte le caractère de classe de la série, où Colombo représente clairement le prolétariat. Il ne peut aller jusqu’au bout de la subversion il est favorable à la cause irlandaise...jusqu’à un certain point ! mais tourne toujours en ridicule les puissants qui le méprisaient...


  • JL JL 8 juillet 10:23

    Intéressante analyse en effet.

     

    Je pense que Colombo est la bonne conscience de cette classe supérieure américaine qui s’autorise tout et ne craint rien ni personne sinon dieu et enrend respecter ce commandement : « Tu ne tueras point »

     

    ’’Alors que le fait de savoir dès le début qui est l’assassin et comment il s’y est pris n’enlève rien à l’intérêt du film, le procédé ôte tout intérêt à la lecture du roman ’’

     

    J’y vois la preuve que tout l’intérêt réside dans la qualité de la réalisation et des interprétations.

     ’’Son mode de vie n’obéit pas aux impératifs de la société de consommation : il garde sa vieille 403, son vieux chien, son vieil imperméable...’’

     

    Le chien, un objet de consommation ? Peut-être ...


  • Pale Rider Pale Rider 8 juillet 12:52

    Merci pour cet article. Je suis un grand fan de Columbo. Comme Tintin, il est indémodable. C’est la seule « série » (en fait, plutôt une suite de films à part entière, de qualité cinéma plus que télévision) que je regarde.


  • rhea 1481971 8 juillet 16:38

    Il faut éviter de jouer à Colombo dans la vie, sinon on risque de découvrir la

    face cachée de notre civilisation.


  • Yann Esteveny 9 juillet 18:39

    Message à Monsieur Robin Guilloux,

    Message pour le partage de votre article distrayant mais aussi votre analyse comparée et approfondie.

    Le personnage de série télévisuelle « Columbo » refuse d’accepter la lecture des évènements que le criminel veut donner à tous. L’enquêteur sait que le principe du rasoir d’Ockham ne convient pas lorsqu’il y a intervention de l’homme. Son détachement des choses matérielles va de pair avec sa compréhension de l’âme humaine. Cela lui permet de trouver facilement les mobiles et résoudre les enquêtes en toute humilité.

    Son intelligence calme et sa pugnacité nous repose des personnalités tapageuses et inconsistantes qui peuplent ce monde. Merci de nous l’avoir rappelé.

    Respectueusement


  • alanhorus alanhorus 9 juillet 22:29
    Robin Guilloux

    Je suis professeur de Lettres.

    Ben oui Msieur, mais mon nom c’est Columbo pas Colombo.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Columbo


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 9 juillet 23:07

    Que dire sur la série...si ce n’est qu’un gamin de 22 ans au boulot m’a dit que c’était sa série préférée...mon fiston de 27 l’adore ...bref tellement intelligente qu’intemporelle .


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