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Comment les tensions mondiales ravivent l’intérêt pour l’argent liquide - AgoraVox le média citoyen
vendredi 5 décembre 2025 - par thomascordier

Comment les tensions mondiales ravivent l’intérêt pour l’argent liquide

L’annonce de la Banque centrale européenne a provoqué une onde de choc : la BCE recommande à chaque citoyen européen de conserver à la maison 70 à 100 euros en cash. Le temps de tenir 72 heures en cas d’instabilité majeure. Alors que la « casshless society » avait le vent en poupe il y a 10 ans, l’argent liquide semble encore avoir les faveurs des autorités européennes… et du public.

« Keep calm and carry cash », telle est la nouvelle variation de la fameuse affiche britannique de 1939, souvent détournée de manière humoristique. « Restez calme et garder de l’argent liquide », donc. Mais quand l’injonction vient de la Banque centrale européenne (BCE), la phrase prend un tout autre sens et n’incite plus à la plaisanterie. Car les autorités financières européennes n’écartent pas l’idée d’un scénario catastrophe, et conseillent aux ressortissants des 27 États membres de conserver de l’argent en liquide à la maison. Suffisamment pour tenir 72 heures en cas de paralysie du système bancaire et de paiement. Selon ce rapport de la BCE paru en septembre dernier, « l’argent liquide est un élément essentiel de la préparation aux crises nationales. Les banques centrales, les ministères des Finances et les agences de protection civile de plusieurs pays recommandent maintenant aux ménages de maintenir un flot de liquidités de plusieurs jours pour les achats essentiels ». L’avertissement est clair.

 

La fin du mirage de la « cashless society »

Ces « crises nationales » pourraient prendre de nombreuses formes : shutdown à l’américaine, instabilité majeure due à des soulèvements populaires ou à des grèves générales violentes, blocage politico-financier, cyber-attaques venues de Russie ciblant les distributeurs automatiques, toutes les options sont sur la table à l’heure où plusieurs pays européens basculent dans l’incertitude politique et budgétaire. Et la France ne fait pas exception. « Toutes les crises n’entraînent pas systématiquement une forte demande de cash, mais les cas étudiés offrent un test de résistance de la fonction du cash lorsque l’économie, les infrastructures critiques ou la confiance publique sont fortement mises à l’épreuve », poursuit le rapport.

 

Du côté de la BCE, on préfère donc prévenir que guérir, et ce soudain regain d’intérêt pour le cash prend même des allures de bouée de sauvetage. La Banque centrale à Frankfort estime ainsi qu’il faudrait prendre exemple sur la Finlande qui « explore des guichets automatiques "à l’épreuve des perturbations" pour assurer l’accès lors de pannes numériques. Cela correspond à la compréhension que la monnaie physique non seulement sert à répondre aux besoins individuels, mais contribue également à une résilience systémique plus large ». Cette tendance favorable à l’argent fiduciaire vient clore un débat qui agitait les banques centrales de plusieurs pays européens comme en Suède, tentées par l’aventure d’une « cashless society », une société sans cash où toutes les transactions seraient numériques.

 

« Les innovations dans le secteur des moyens de paiements contribuent à réduire inexorablement la part de l’argent liquide, écrivait en 2020 Antoine Courmont, maître de conférences à l’Université Gustave Eiffel, au point que certains annoncent l’avènement d’une société "cashless". La fin du cash soulève toutefois des questions majeures en termes de droits fondamentaux, de respect de la vie privée et d’inclusion sociale. » Pouvoir payer sans être « traçable » ou sans disposer de compte bancaire constitue en effet un droit fondamental. Désormais, avec la récente injonction de la BCE, ce débat théorique semble clos en Europe. Même si ailleurs, quelques pays – comme l’Australie – restent encore tentés par ce modèle.

 

La confiance dans le cash reste vive

Ce scénario « sans cash » avait pris de l’ampleur avec la crise sanitaire du Covid-19 et la peur de l’inconnu qu’elle avait suscitée. Surtout en termes de contamination via les petites coupures du quotidien. Pourtant, les utilisateurs de billets en Europe n’avaient pas de quoi s’en faire : les billets n’étaient pas vecteurs de contamination, grâce à l’intégration de produits virucides, fongicides, bactéricides et sporicides directement dans le papier des billets, comme le procédé français Bioguard qui avait été adopté par de nombreuses banques centrales plus de dix ans auparavant. Du côté des usagers, la confiance est donc là : en Europe, 59% des transactions se feraient toujours en liquide, et seulement 34% par carte bancaire, selon l’étude SPACE (Study on the payment attitudes of consumers in the euro area). « L’Eurosystème s’intéresse à l’évolution du paysage des paiements et à la manière dont les citoyens de la zone euro paient leurs biens et services, ainsi qu’à leurs échanges financiers, explique Fabio Panetta, membre du bureau exécutif de la BCE et auteur de l’étude SPACE. Garantir l’accès aux moyens de paiement, fiduciaires et autres, est au cœur de la stratégie de l’Eurosystème pour les paiements de détail. Si la transition vers les paiements électroniques se poursuit, les espèces jouent toujours un rôle important. Elles restent le mode de paiement prédominant au point de vente et pour les paiements de particulier à particulier. »

 

Si cette confiance reste vive, les fabricants de billets de banque n’y sont pas étrangers. Car ces derniers sont aujourd’hui devenus des bijoux de technologies, difficiles à copier pour les faux-monnayeurs tant ils embarquent de dispositifs high-tech infalsifiables. « La conception et la production des billets de banque sont, par définition, des sujets extrêmement sensibles, impactant directement la réputation des gouvernements, souligne Étienne Couëlle, directeur général adjoint d’Oberthur Fiduciaire, le fabricant français de billets. Les banques centrales avec lesquelles nous collaborons nous font confiance pour produire des billets de la plus haute qualité dans les délais impartis – des billets utilisés quotidiennement par des dizaines de millions de citoyens. La lutte contre la contrefaçon est une course de fond où l’innovation joue un rôle crucial.  » Tous les producteurs européens sont d’ailleurs sur la même longueur d’onde : l’Italien Fedrigoni, l’Allemand Giesecke+Devrient ou encore le Hollandais Johan Enschedé & Zonen sont tous confrontés aux mêmes défis. Et le renouvellement annoncé par la BCE des billets européens – qui porteront des visages d’hommes et de femmes du monde de la culture et des sciences – leur permettra sans nul doute d’améliorer encore la sécurité des billets en circulation dans la zone euro.

 

Attention aux cyber-attaques

Ces garanties de sécurité – tant sur le plan sanitaire que de la contrefaçon – constituent des arguments de poids en faveur de l’argent liquide. Désormais, la BCE concentre son attention sur d’éventuelles attaques du système bancaire européen. Dans le kit d’urgence diffusé partout en Europe, l’argent liquide fait partie des 14 items à conserver impérativement en cas de crise. En mars 2024 par exemple, le système bancaire suédois avait été victime d’une cyber-attaque de grande ampleur menée par des hackers russes, tous les systèmes de paiements dématérialisés avaient été paralysés. À Stockholm, on s’en souvient encore. Seule solution pour continuer de vivre et d’acheter les produits de première nécessité : avoir du cash sur soi. CQFD.



4 réactions


  • Visioclarus 8 décembre 2025 11:31

    Intéressant : en général, on entend exactement l’inverse, c’est-à-dire que les autorités financières ou autres voudraient imposer la disparition du cash. Avec cet article, ça change !

    J’ai un peu de mal à croire que l’argent liquide pourrait disparaître complètement. Même ceux qui nous gouvernent on intérêt à pouvoir utiliser du liquide.


  • panpan 8 décembre 2025 12:12

    « Même ceux qui nous gouvernent on intérêt à pouvoir utiliser du liquide. »  

    Cela va sans dire mais ça va encore mieux en le disant...


  • panpan 8 décembre 2025 12:14

    Ca me fait penser aux voitures électriques. Finalement, elles se vendent beaucoup moins bien que les voitures à essence.


  • Francis Francis 8 décembre 2025 14:18

    Argent liquide = espèce en danger.

     

    À l’inverse de la pile Wonder, ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.


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