Comment vous dire...
Des hauts murs t'enceignent, te cachent et cachent ; des barreaux te protègent, des clefs te rassurent, des serrures, barres de fer et volets que l'on ferme, un rituel le soir : l'homme est sécurisé enfermé.
La femme est tenue dans ses gaines, l'homme dans ses chaînes, cela moule un corset limite, un interdit.
Tu fermes ta porte à l'intrus mais à l'ami de passage, à l'inconnu qui t'ouvrirais son cœur.
À force, plus de neuf, juste une routine que tu pimentes, à ta sauce ketchup. Tu balances tes alarmes, éclaire le chat qui passe la nuit ; tu dors tranquille.Mais viennent le microbe le cancer la folie la vieillesse. Il ne restera rien de toi.
Ni de moi aux vitres ouvertes .
Le sauvage aime à avoir deux sorties et n'est sécurisé que dans un espace ouvert : voir apercevoir prévoir le danger . Concevoir la défense ou fuir.
Le civilisé ôte ses lunettes, ses lentilles, se roule sous la couette et attend que le temps passe, protégé par le noir.
Celui-là même qui se moule aux désirs du patron. Qui ne prend pas son obéissance pour une veulerie mais pour une bonne éducation. Fier de servir.
Servir la France ou servir Dieu.
La religion a fait de nous des esclaves ; la Patrie des serfs.
Et l'on chante Alléluia !
Il faut bien entendu des seigneurs pour qu'il y ait des serfs ; et des évêques pour qu'il y ait des servants. Tout ça ne date pas d'hier, on a eu le temps de peaufiner ; les servantes, serviteurs, servitude, le sergent, asservi et puis serviable, la serveuse, le service de table autant que la serviette !! La servilité, d'un complet dévouement à l'entière soumission...
Tout est issu de « servus », esclave, de toutes façons.
Pour ma part, je n'accepterais comme volontaire que le dévouement : amour de Dieu ou des hommes à qui l'on se donne sans compter ; du reste le dévouement n'est pas marchand. Le dévouement est issu de vœu : « promesse faite à un dieu en l'échange d'une faveur » quand même, on n'a jamais rien pour rien dans le monde cruel des hommes. Mais dévouement a évolué vers le sacrifice ( qui a l'origine demandait lui aussi quelque chose, surtout quand c'est un autre que l'on sacrifiait !!) gratuit ; je donne et ne veux rien. C'est si rare !
Est-il si grand celui à qui l'on se dévoue ?
J'ai l'impression de tourner en rond dans un champ lexical divin ! Mais ce champ, c'est nous-mêmes qui l'avons labouré, qui l'avons soigneusement ensemencé, fumé, récolté. Ce qui me laisse à penser d'une part que le service, le don, l'aide, l'entraide sont bien dans la nature de l'homme, d'autre part que leur perversion entraîne l'exploitation qui s'appuie sur ces valeurs. S'il n'y avait pas de perversion, nous serions sur des liens horizontaux, et s'il n'y avait pas eu récolte , vu que la perversion est un chancre qui pousse sur un corps sain à cause d'un grain de sable qui a enrayé la machine, sans la culture réussie de cette empathie, je ne sais imaginer ce que nous serions, mais des monstres, probablement.
Faire l'histoire de la servitude, avec toutes ses variantes dans le temps est dans l'espace, est hors de ma portée ; mais hors de mon désir aussi, scarifier les chairs autour du noyau central me paraît plus intéressant quoique sûrement vain.
Tout nous vient du maternage ; de cette longue enfance où l'être malléable et fragile reçoit comme des traumatismes les moindres frustrations : faim, solitude, abandon. Plus les liens à la mère seront tissés comme insécures, plus la moindre entorse sera vécue douloureusement, plus l'enfant deviendra un adulte dépendant.
Remettre en question « le » fondement des civilisations est présomptueux, j'en conviens !
Est civilisé le peuple qui bâti son art et ses lettres, son armée et son économie sur deux castes : les pourvoyeurs et les pourvus. Tout le monde s'accorde à dire qu'être civilisé est un bien, très supérieur à... ils ne le disent pas trop. Barbarie souvent revient dans les propos. Aussi doit-on s'acquitter de sa tâche à son rang.
Basta.
Et quand rien ne va plus, on fait des ronds, on laisse des morts et on panse.
Je m'attaque à un gros morceau, un morceau toujours laissé pour compte, disons sur le compte de la nature : là, elle arrange tout le monde ! Pour le reste, on s'en défend : un être civilisé ira aussi loin que possible de la nature, de sa nature. Mais là non, c'est le fond, l'infranchissable, même pas interdit puisque occulté !
Et pourtant, comment vous dire : j'ai l'intuition que c'est justement là qu'il faut aller.
Tout est donc à refaire ? Oui.
Et pas comme on le fait aujourd'hui, à coups d'embrouilles et de dérives illusoires ; tout cela est assez sérieux pour qu'il y ait de la rigueur, de la ténacité responsable.
Se remettre en question jusqu'aux fondements de sa psyché, certes, n'est pas donné à tout le monde ; déjà parce que tout le monde n'en a pas besoin, beaucoup s'accommodent de cette réalité, tous ceux qui y trouvent leur content. Et ceux qui en ont besoin ne le savent pas, qui somatisent ; cela soulage d'avoir mal au dos, la nuque raide, toujours des angines, sans arrêts des rhumes, des allergies ; sans parler des cancers et compagnie. Reste...qui ? Peu de monde.
Moi.
Comment vous dire : le but c'est la santé, la santé mentale régit tout et son aboutissement est la sagesse ; point n'est besoin de faire des miracles – comme les yogis- pour être sage, la connaissance de soi suffit à pourvoir à ses besoins. À chacun les siens ; bien sûr je parle de vrais besoins, pas le besoin de la drogue dure que sont le pouvoir et l'argent, la reconnaissance ou la gloire, la sécurité ou la réussite sociale. Vanités.
Nous ne pouvons pas grand chose en ce qui concerne le besoin d'amour ; si celui-ci a manqué à cet âge long des mammifères compliqués qui se forgent, la blessure est définitive ; on pourra errer en quête d'ersatz et faire semblant de s'en contenter ou bien il faudra vivre avec ce trou, cette fragilité.
Quoiqu'il arrive à un être qui a été aimé, assez pour qu'il se construise, il pourra toujours faire face aux aléas ; sans pour ça pouvoir se prémunir de toute souffrance. Seule la croyance peut anesthésier. Mais l'anesthésie a ses effets pervers, aussi !
Cela fait plus de vingt ans que je tourne autour du pot, que je gratte, que j'allège, je lâche le lest des oripeaux qu'on a accumulés sur mon âme, les migraines, les accidents, les impasses. Mais il faut faire vite, notre génération disparue sans héritage laissera les indignés, qui s'indignent à raison mais semblent prévoir un meilleur partage pour accéder, au moins, au bien-être qu'eurent leurs parents. Or, ce partage peut se faire – quoiqu'il semble que cela pose problème à certains- mais, quand tout cet argent qui ne sert à rien, servira à quelque chose, à quoi servira-t-il ? Encore et encore des objets, du goudronnage, du bétonnage, des transports, des vacances, des voyages, des services... ?
La folie réside toute entière dans cette équation à x inconnues.
Nous nous mettrions tous à nettoyer, à ne faire que ça à partir d'aujourd'hui, qu'il nous faudrait deux ou trois générations pour en venir à bout ! C'est mal parti, vous ne croyez pas ? L'horizon est borné, l'horizon est borné par l'étroitesse de notre esprit, mais cela ne serait rien si celui-ci ne se croyait pas large ! Cependant, si nous faisions cela, une obligation, comme nous en avons tant dans la vie, tout changerait : les rapports entre les gens, le rapport aux choses, les liens, les pensées, le rythme, tout. Car la vie est comme ça, elle ne se décide pas, elle ne s'écrit pas à l'avance, elle ne s'organise que dans les tâches, elle « fait avec », elle avise, elle assume !
Que d'ordre pour un ordre approximatif que l'on ne peut maîtriser, que de peurs pour un avenir qui de toutes façons viendra, que de réticences pour assurer notre survie ; j'aime l'image du tuyau percé, c'est vrai que tant que l'on peut on rustine mais vient le moment où l'on se soumet à la nécessité.
La seule soumission acceptable ; or, tous se soumettent à certains mais se disent libres et intelligents de ne pas se soumettre aux diktats, non seulement de la nature, mais de la réalité. Des faits.
Mais quand on se révolte, ça saigne ; on peut au choix se balader les seins à l'air, gravés dessus « Fuck you », car c'est un langage planétaire, ou bien chier sur un paillasson, l'éterniser dans la résine, et en tirer des millions. Il y aura toujours des gauchogos éclairés pour trouver cela épatant. Bien.
Mais après ? Que font les vieilles aux mamelles pendantes ? Les constipés ? Ils pleurent ? Ils ne peuvent pas se défouler ? C'est ça désobéir aujourd'hui ; ça prend des allures « pipi, caca » ah ! Reiser, Gotlib, Brétecher, où êtes-vous ? Au secours !
Aucun n'a le moindre renseignement sur les avancées de la science humaine et sur ce qu'on sait de ce genre de comportement ! L'ignorance est la reine, parce que tout le monde a bien le droit de vivre et de s'exprimer.
Je m'égare, pardon. C'est que le monde va mal et qu'il faudrait s'y mettre plutôt que laisser tout aller à vau-l'eau comme si on était des veaux.
Mais pour finir tout en douceur, je vais vous lire – oui, il faut lire ma prose à voix haute- ma complainte :
« Je travaillais sans cœur, je renfonçais tous mes piquets déchaussés par les pluies torrentielles de l'automne, j'attachais les isolateurs arrachés, retendais le fil ; c'était les premières chaleurs et je cherchais vainement la source profonde de ma motivation. Cette tâche, éternellement recommencée, chaque année, je n'en voyais pas la fin, n'imaginais aucune échappée possible et dans bien des réflexions et des attitudes des autres, je me sentais servile. La servitude. J'allais au-delà de mes forces, trouvais encore et encore au fond de mes réserves de quoi puiser l'énergie pour oeuvrer une journée de plus. Et le lendemain recommencer. J'étais engagée du plus profond des âges par un pacte si lointain que je n'en possédais plus les termes. Obligée par un tiers, j'aurais tout interrompu car ma liberté était toute entière dans la volonté et la certitude d'achever le travail. Je peinais.
Parfois je me demandais quel crime abominable je payais dans ce bagne ; souvent, donner à mes bêtes mon labeur était en soi une récompense. Ambivalence. Il me manquait la reconnaissance, pourtant mon exigence de celle-ci n'était pas très grande : l'espoir d'un partage. J'avais besoin d'eux, ils n'avaient pas besoin de moi, et au bout de cette réflexion, tout le travail que j'abattais était réduit à rien. Je n'avais pas de desseins obscurs ou sournois, mon ambition n'était pas matérialiste, mais c'est cela qui leur était incompréhensible, inadmissible. J'étais morose. Étions-nous si peu affranchis de la servitude que le moindre dévouement était pris pour une sujétion ? Notre vocabulaire était riche en ce sens tandis que nos habitudes restaient rivées à ce dualisme : le problème n'est pas tant dans la dépendance ou la hiérarchie que dans la manière dont le pouvoir se gausse et induit une valeur dans laquelle se nichent, figés, le mépris, le dédain, l'injustice.
L'anarchisme ne semblait pas à portée de main. »



