lundi 18 mai 2009 - par actu

Comprendre le déni de grossesse

Etonnant qu’Acturevue s’intéresse à ce phénomène. Mais nous avons voulu aller plus loin et comprendre ce qui pousse une femme concsiemment ou inconciemment à nier sa progéniture. 

C’est à l’occasion de l’affaire dite des « bébés congelés » que l’on découvre récemment le « déni de grossesse ». Le plus étonnant, c’est que la seule force du psychisme puisse faire nier au corps d’une femme la plus incontournable des réalités : une grossesse. 

Sous ce même terme de « déni de grossesse » , on regroupe un ensemble de symptômes présentés par des femmes d’âge et de conditions très variés qui ont toutes en commun de ne pas être conscientes d’être enceintes, parfois jusqu’à la naissance de leur enfant. 

Le déni est contagieux et touche également l’entourage (amis, famille, conjoint, médecin de famille …) Loin d’être un fait divers isolé, il concerne, selon les études, une à trois naissances pour mille, ce qui représenterait de 800 à 2400 cas de déni par an en France. 

Pourtant, le déni de grossesse reste largement inexpliqué à ce jour. Car si les symptômes sont identiques, les raisons qui l’expliquent sont, elles, très diverses et souvent singulières tant les causes du déni s’ancrent dans l’histoire, le vécu de chaque femme. A la naissance de l’enfant, les réactions des mères sont très différentes. Certaines femmes ne prennent conscience de leur état qu’au cours de l’accouchement  : il leur est alors très difficile de faire face en même temps à l’accouchement et à la levée du déni. Si elles sont seules à cet instant, le pronostic vital de l’enfant est souvent engagé. Mais près de la moitié des mères accueilleraient favorablement cet enfant « surprise ». 

Que deviennent-ils ces « enfants du déni » ? Comment se crée un attachement qui a commencé dans le déni ? 

Nous savons bien peu de choses car aucun suivi médico-social n’est généralement proposé à ces mères, lorsqu’elles ne le refusent pas. Le manque de moyens explique certainement cette absence de suivi. 

Il est aussi possible que lorsque ces mères montrent, après la naissance, ce qu’on appelait une « préoccupation natale primaire », cela soulage autant les soignants que le déni a pu les interpeller. Ils sont peut-être alors rassurés à tort, souvent d’ailleurs par la mère et sa famille : cette maternité rentre enfin dans la »normalité » et ces femmes sortent de la maternité sans aucun suivi médico-social avec un bébé dont elles ignoraient/niaient pourtant l’existence il y a quelques jours ou quelques mois. 

Quelles sont les répercussions d’un déni de grossesse total ou partiel, sur la relation d’attachement mère-enfant au terme des deux premières années de vie de l’enfant ?

Habituellement

La maternité se construit et s’inscrit dans le vécu de chaque femme : le processus qui fait qu’une femme devient mère, la « maternogenèse », remonte à l’enfance de la future mère. La grossesse s’accompagne de profonds remaniements intérieurs, des remaniements qui permettraient à la femme de se préparer à son rôle de mère en la sensibilisant aux besoins de l’enfant. Ainsi on note :

 La présence du fœtus

Au second trimestre, la femme prend pleinement conscience de son état gravide qu’elle accepte, dans l’immense majorité des cas. L’échographie fœtale visualise le fœtus, les mouvements fœtaux confirment son existence. Elle a donc un retentissement sur le plan affectif, et peut précipiter la prise de conscience de la mère pour la réalité de sa grossesse. 

Les mouvements fœtaux

Ce sont les témoins de l’existence physique de l’enfant in utero. Ils continuent, plus encore que l’échographie, à la prise de conscience maternelle de la grossesse. 

Les modifications corporelles

L’abdomen, les seins augmentent de volume, et confirment la présence de l’enfant in utero, non seulement pour la mère, mais aussi pour l’entourage.

- Les préoccupations anxieuses

L’anxiété est un phénomène pratiquement constant dans l’état de grossesse. Présente dès le diagnostic de la grossesse, elle diminue entre le 4ème et le 7ème mois, pour connaître une ré-ascension jusqu’à l’accouchement. 

 LE DENI DE GROSSESSE

Chez la femme qui fait un déni de grossesse, tout n’est que paradoxe : cette période qui devrait être l’occasion d’une introspection maturative est au contraire marquée par le refus de voir la réalité, de se voir.

-Définition : Par convention, le déni de grossesse désigne « la non reconnaissance d’une grossesse au-delà du premier trimestre de grossesse et peut se prolonger jusqu’à l’accouchement et recouvrir ce dernier ». On parle alors de déni « total », par opposition au déni « partiel » qui est levé au cours de la grossesse. Comme il recouvre un ensemble varié de configurations psychiques et non pas une pathologie spécifique. Pour tous les auteurs, le déni de grossesse relève de la psychopathologie de la femme enceinte.

-Les mécanismes de défense à l’œuvre : le terme de « déni » fait référence au sens psychanalytique du « déni » selon Freud : un mécanisme de défense primitif que l’on retrouve non seulement chez les patients psychotiques mais aussi chez des sujets sains soumis à un stress sévère inhabituel. Son but est d’alléger les effets déplaisants de la réalité en en déniant certains aspects.

-Épidémiologie : l’étude la plus récente et la plus importante menée à ce jour est celle de Wessel et Buscher (2002). Elle évalue la prévalence du déni de grossesse à 1 cas sur 475 naissances. En revanche, la prévalence des cas de déni total par rapport au déni partiel diffère selon les études. Ainsi, le déni total représente moins de 20% des cas de l‘étude de Wessel. Tous s‘accorde à dire que le phénomène est sous-estimé

-Profil : c’est un groupe hétérogène de femmes qui ont de 14 à 46 ans avec une moyenne d’âge de 26 ans. Tous les milieux sont représentés, mais elles sont en majorité étudiantes et célibataires. Le père est souvent absent et même lorsqu’il est présent, il reste le grand oublié du déni car il est généralement absent du discours de la mère. Les profils psychologiques sont variés et si les troubles psychiques sont surreprésentés, la majorité des femmes ne présente pas de pathologie psychiatrique.

-Le déni n’est pas un mensonge, ni une dissimulation : il ne s’agit pas de grossesse dissimulée. Les femmes se savent alors enceintes mais cachent leur état à leur entourage. Il y a souvent amalgame avec le déni de grossesse et pourtant leur profil est très différent : le père de l’enfant est omniprésent, elles présentent toutes des troubles psychiatriques (mis à part la dissimulation des adolescentes) sont plus âgées multipares, beaucoup sont toxicomanes ou en grave précarité sociale.

-Explications physiques : il y a une « connivence psychosomatique » du corps qui se plie au déni. Le ventre ne prend pas la forme de « ballon » caractéristique des femmes enceintes parce que la paroi abdominale, bloquée empêche l’utérus de basculer vers l’avant : l’utérus se développe dans sa hauteur et le fœtus vient se loger sous les cotes de sa mère. 

L’enfant se présente très souvent en siège, une présentation qui rend le ventre moins proéminent et donc la grossesse moins visible par l’entourage, renforçant le déni. Certaines femmes continuent d’avoir leurs règles à cause de leur contraceptif, d’autres affirment avoir eu des menstruations, d’autres encore ont toujours eu des règles erratiques ou se croyaient stériles et ne se sont donc pas préoccupées de leur absence. La prise de poids est bien inférieure à une grossesse normale, les femmes continuent leur vie quotidienne avec les risques que cela comporte parfois pour une grossesse. En l’absence de mise en « mots » de la grossesse, ses « maux » habituels ne sont pas perçus comme tels : la femme les rationalise. Cela peut aboutir à un accouchement à domicile dans les cas de déni total. En revanche, lorsque la femme prend conscience de sa grossesse, le corps s’arrondit et le ventre devient proéminent en quelques heures.

Causes psychiques du déni

Les causes du déni de grossesse ont des répercussions majeures sur la relation d’attachement. De nombreux auteurs ont avancé différentes hypothèses, souvent élaborées à partir de leur propre observation clinique.

Dans certains cas, « ce sont les relations sexuelles que révèle la grossesse qui sont impensables et qui vont conduire au déni »

— On retrouve les cas de déni de jeune filles élevées dans des familles très rigides, souvent très religieuses ou la sexualité est taboue et les relations hors mariage proscrites. Ces jeunes femmes méconnaissent leur propre anatomie et le processus de la reproduction. Marinopulos évoque des cas de déni total chez des femmes élevées dans une grande pauvreté affective ou un contexte familial marqué par l’absence d’expression émotionnelle. Elle souligne le risque important d’infanticide dans ces cas de déni. 

— On retrouve aussi les cas de « femme ayant vécu des violences sexuelles (parfois incestueuses) pendant l’enfance : la grossesse prend statut de retour du refoulé. Elle est déniée pour empêcher le retour de ce vécu traumatique ». Cela concerne aussi les cas de grossesses vécues comme un inceste fantasmatique, lorsqu’on retrouve un climat familial incestueux. 

— Dans d’autres cas, « c’est la question de la filiation qui est en jeu » c’est alors le désir d’enfant ou la possibilité de filiation que le déni interroge. Il s’agit des cas de déni chez des femmes dont la filiation était en péril ou chez qui on retrouve une rupture dans leur propre filiation : femmes stériles ou ménopausées, femmes qui avaient déjà vécu la perte ou la crainte de la perte d’un enfant (avortement, antécédent de grossesse difficile..) , femmes alcooliques ou toxicomanes, femmes adoptées ou ayant déjà abandonné un enfant ou dont un enfant a été placé, femme étant elle-même un enfant illégitime.

la levée du déni partiel se fait souvent à l’occasion d’une consultation chez le médecin généraliste ou grâce à des examens complémentaires, (en particulier l’échographie), prescrits pour investiguer des maux de ventres, un mal de dos, un état de fatigue… Le déni peut parfois se transformer en dissimulation car sa levée est un traumatisme pour la mère. Elle l’est encore plus lorsque ce n’est pas la femme qui a pris conscience de sa grossesse. Tous les auteurs décrivent un état de sidération et des comportements marqués : délire chez des femmes psychotiques, réaction de choc, sentiments d’insécurité, d’angoisse, sentiments dépressifs, parfois un comportement illogique. Le premier choc passé, un suivi psychologique sera souvent possible et d’autant plus fructueux que la femme enceinte est souvent désireuse d’entreprendre un travail sur elle-même. Marinopoulos a ainsi noté dans sa pratique que si ces femmes ont pu entrer en contact avec leur futur bébé, elles ont souvent des interactions de qualité avec l’enfant après la naissance.

— Levée du déni total et naissance concomitante de l’enfant : « L’accouchement produit un choc émotionnel intense, visible, pas toujours verbalisé » : ces femmes doivent pourtant accoucher et « user » de toute leur énergie en ce sens, tout essayant de réaliser ce qui leur arrive ». Si elle est seule à ce moment-là, le risque d’enfant y est très important : en état de sidération, cette femme ne réalisant parfois toujours pas qu’elle était enceinte, ne comprend ni qu’elle accouche, ni que c’est un bébé qu’elle a dans les bras. Dans l’affolement, l’enfant risque de mourir noyé dans les toilettes ou d’être mis hors de vue dans un sac ou sous une couverture, ce qui peut lui être fatal.

Que sait-on sur le devenir de ces enfants ? Faits et hypothèses

— A la naissance : les études statistiques sur le déni de grossesse ont déjà montré que le déni est un facteur défavorable d’attachement, en comparaison avec la population générale, un nombre très important de mères semblent ne pas pouvoir s’attacher à leur enfant, ce qui se traduit par une surreprésentation des cas de néonaticide , d’abandon ou de placement. A la surprise du corps médical, certaines femmes effectuent en quelques jours voire en quelques heures « un travail psychique censé habituellement se dérouler sur plusieurs mois » et « dans la majorité des cas, la famille se referme autour de la mère et de l’enfant dès la sortie de la maternité, et les entretiens après la sortie sont rares.

A. Perrotin



2 réactions


  • Suldhrun LOL 18 mai 2009 11:11

    En son temps , le Cambodge , suite aux kmhers rouges , a subi de façon beaucoup plus aigue ce genre de deni .

    Le refus de procréer !

    Un desespoir de là venir .



     


  • appoline appoline 18 mai 2009 13:02

    J’ai apprécié cet article. J’avais suivi il y a quelques temps une émission sur ce thème, c’est surprenant. Il est temps que le corps médical prenne conscience de l’influence du psychisme sur le physique. Il y a le déni de grossesse mais bien d’autres pathologies qui sont issues du désordre psychique.
    Il est évident que le foetus ignoré par sa mère, ne s’en sort pas intacte, déjà à la naissance il a éprouvé pendant 9 mois cette indifférence. Après celle-ci, la mère ne peut faire ne peut refaire le cheminement en sens inverse donc il y aura de grosses carences affectives ; le temps perdu ne se rattrape pas. Dans le meilleur des cas, il restera cette absence qui ne pourra se combler, il faudra une force extraordinaire et un amour tout nouveau mais très fort pour que la maman entre dans son rôle, l’enfant lui restera probablement perturbé d’être resté invisible, physiquement et psychiquement aux yeux de sa mère.


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