Contradiction

Dans mon ignorance, j'ai connu un monde que j'aimais ; les enfants aiment leur monde, même le pire. Dans ma vie, j'ai remarqué toujours que j'aimais les choses telles que je les rencontrais, mais qu'elle s'abîmaient jusqu'à disparaître et défigurer par leur manque ce qu'il en restait.
J'ai remarqué aussi que la première version d'une œuvre, et qui me touchait, était définitivement celle que je préférais. Il se trouve qu'en l'occurrence, la chance et les connaisseurs que j'ai rencontrés, me donnaient à découvrir des musiques dans leur meilleure interprétation ; cela n'empêche pas ma conviction qu'écoutant d'abord la pire, ce fut elle que mon cœur jusqu'au bout aurait préférée, même si l'étudiant, la connaissant savamment, j'aurais admis qu'une autre fut meilleure.
Quand on est môme, on aime son quartier, sa maison, son école ; on n'y porte aucun jugement de valeur esthétique, mais c'est là, c'est soi. Et un pincement au cœur si, longtemps plus tard on y revient et que l'on est contraint de constater, avec sa superbe culture d'esthétisme acquise, que c'est laid. Et c'est cette attache qui nous fait aimer des choses laides, inutiles, juste parce qu'elles viennent de notre enfance, s'y rapportent ou nous y font penser.
Pourtant, la détérioration réelle du monde, qui bétonne, goudronne, construit, pille et déforeste, nous laisse dans la même veine un sentiment mauvais, selon les jours de haine, de dépit ou de chagrin. Adulte, on peut faire la part des choses ; oui, cette affreuse bicoque que l'on ne retrouve plus n'est pas, en soi, un mal ; en revanche non, ce ruisseau, ces arbres, ce chemin de terre désormais goudronné, c'est une perte, une vraie.
Permettez... je suis réactionnaire, nostalgique et j'ai toujours pris soin avec grand soin de ce qui m'était octroyé, non en propriété, mais en lieux de vie, de travail, de bonheur ; mais, non, je ne suis pas innocente, j'ai quelques priorités et si j'en découds trois fois par an avec les ronces, je rêve de les exterminer ; mais face à leur incroyable férocité à vivre, je les soumets, je les maintiens dans une taille acceptable pour mon appétit de pouvoir ; mais ce n'est pas pour moi, mais pour eux, mes équidés ; ce n'est pas un alibi correct, eux sont moi, disons un moi agrandi, quand je soigne mes bêtes, c'est de moi que je prends soin. Je le sais depuis que moi détruite, je ne le peux plus guère. Et j'arrache sans remords la hièble venimeuse, les chardons proliférant, le datura et ces lampourdes si intelligentes qu'elles s'expatrient accrochées au poil de tous ceux qui les croisent. Nous sommes confinés sur quelques hectares épars et disséminés ; je cours derrière la nature, avec mes petites mains et je ne cours jamais assez vite.
Les chevaux sont comme ça : ils feront un désert dans un coin de bonne herbe et retarderont le plus possible de lipper les moins bonnes ; ils sont en haut de ma hiérarchie, ils s'en débrouillent. Au point que, interrogatifs sur mes manquements, je les transhume quand par trois fois j'ai croisé leur regard.
J'ai fait des kilomètres de clôtures et je demandais pardon aux pousses exubérantes de les ratiboiser ; c'est un choix, comme celui de tuer les chatons d'une chatte aimée que je ne voulais pas stériliser, ni même contracepter. J'en ai fait des conneries mais n'ai jamais trouvée la solution ; qu'y puis-je, moi, si les chats sont en notre demeure, si les chevaux longtemps furent nos obligés ? Je les respecte, accepte leur « non », les incite néanmoins au savoir vivre ensemble.
Je suis sur une corde raide, je ne peux ignorer mon prochain qui me guette et, pour la paix, je ne peux que composer.
Oui, contradiction, c'est pas sûr, composition est plus exact.
Je n'ai pas idée de ce que je pourrais être si je n'étais pas ce que je suis ; dans un monde parfait, le serais-je ? Si tout m'était permis, jusqu'où irais-je ?
J'ai un 4X4 ; un vieux. Il me sert à monter dans la forêt pour y charger mon bois, coupé, respect, et descendu aux pistes en brouette. Il me permet de porter l'eau en tonne dans des prés où il n'y en a pas ; et puis transporter le foin du temps où on en faisait.
Que n'ai-je pas entendu !! Que j'étais polluante et que je n'avais pas intérêt à la ramener. Non. Ceux qui me disaient ça faisaient cent bornes par jour pour aller bosser. Mais c'est vrai qu'ils ne nous gonflaient pas tous les jours sur la perte de la biodiversité.
Je coupe les arbres morts, ou mourant qui gênent un jeune ; au tarif horaire actuel, mon stère me coûterait un lingot ! Heureusement que mon temps n'est pas argent et que je ne vends rien. Ça craint : je ne respecte pas le rythme naturel, de vie et de mort des arbres ; j'interviens. En ai-je le droit ?
Eux, pour leur cheminée achètent le bois aux forestiers ; bon, il faut rentabiliser, chemins au bull et coupes à blanc ; bon, c'est bonne œuvre, ils aident à un emploi.
Des poux dans ma tête, ils voulaient tellement en trouver, qu'ils en voyaient ; pourquoi pas, je vis, je tue, je pollue. C'est une question de dose ? Peut-être pas. À les entendre, j'aurais le droit de vivre en grotte, manger cru et dormir sur la paille. Sinon, boucle la.
Je m'étais heurtée très jeune à l'insupportable prédominance des hormones ; j'ai très vite compris que mon humeur, ma beauté, ma laideur, mon énergie, ma flemme leur devaient tout. J'avais une nature inadaptée à la volonté et au travail, capable du meilleur, ou de rien, mon existence n'était qu'une adaptation obligée à quelque chose qui me dépassait. Rien n'est venu de mon mental, parfois des choses y transitaient. Alors mon attention s'aguerrissait au moindre indice et celui-ci, avec toute sa raide lourdeur, tâchait de suivre, mémorisant, classant, organisant ; et puis je lâchais prise, m'en remettant au monde qui, de toutes façons me dominait largement. Je n'avais aucun enclin à la maîtrise mais juste le vécu d'un summum et celui du pire ; je tâchais donc d'aller vers le summum, mais vivait souvent le pire.
Je me suis de fait toujours vécue humblement, rivée à ma nature, ma raison ne donnait jamais raison à mes égarements tandis que mon instinct, lui, ne se les mettaient pas à dos en les brimant.
J'ai donc été très tôt amenée à considérer que notre animalité était une base solide parce qu'indépassable. Sauf à se faire du mal, mais pourquoi donc ?
Aussi je sais que la supériorité, indiscutable, de l'homme dans les sphères qu'il a posées comme primordiales, ne sont dues qu'à sa pauvreté hormonale ; la femme, à cause de sa richesse en ce domaine et de son obligée dépendance, n'a jamais eu l'occasion d'avoir l'idée de la poser comme supérieure. On ne peut poser comme supérieure l'adéquation au monde et d'y être liée.
C'est vrai que les femmes aujourd'hui échappent à leur nature grâce à tout un tas de chimie bien dosée, qui les rend carrées comme des mecs, et quel que soit leur âge. Je pourrais dire bravo au progrès si le but de cet état étal était autre que manager sans états d'âme un monde abject, et je donnerais cher pour connaître le contenu des prescriptions de Merkel Lagarde et compagnie ; à moins qu'elles ne fussent de naissance, déficientes. Ce qui ne m'étonnerait pas. Mais toutes sont réglées comme du papier à musique et n'ont que leur mental pour décider de leurs ébats ou de leur insémination. Un progrès indéniable dont le hors de prix ne se calcule pas ; surtout qu'il en arrange beaucoup.
Étant donc consciente très jeune de ma dépendance à ma nature, qu'aucun recul artificiel dans un état d'innocence n'eut comblée, je me mis toute entière, conscience et mental compris, au service de celle-ci, non pas comme subordonnée ou asservie volontaire, mais comme partie d'un tout que je devais appréhender, avec mes maigres moyens. De là découle mon sens aigu de ce qu'on nomme « écologie » mais qui pour moi n'est qu'appartenance. Cela m'allait, j'aimais enfin me sentir appartenir à un Tout, n'ayant jamais ressenti ce confort en famille, en groupe ou en clan. Aussi, tout de moi se mit en alerte tranquille, en « attention » et je vis le monde tout autrement. Mon intuition était mon guide, auquel je me fiais de plus en plus sûrement et je n'eus plus jamais de jugement sur quiconque, le sachant tout comme moi sujet à ses déterminants. Ceux-ci étaient nombreux, variés, complexes et extrêmement intéressants.
J'approfondis mes connaissances en psychologie, continuai l'astrologie, me mis à la sociologie, tâtai de l'éthologie, renâclai devant la biologie qui, me semblait-il était portée par des douteux qui n'avaient pas mes buts : et surtout, surtout, j'écoutai, j'écoutais, regardais encore et encore. De là à penser que la moindre sauterelle avait sur terre la même importance que moi, le pas fut aisé ; j'appartenais à un tout si excitant, bien plus qu'une famille, une classe sociale, un sexe, une race, que sais-je, que je ne risquais pas de m'en extraire de sitôt ; qui a le plus a le moins, et plus que Tout, je ne le concevais pas. Mais ce Tout contenait tout ce que l'homme put faire, et, de la langue aux abeilles, en passant par la musique et les taureaux, je sautillai ma vie, plantais des arbres, construisais une maison, éduquais des chevaux, mangeais du pollen, cousais le cuir... ça n'en finira pas, tout, tout est si beau.
J'oubliais mon image, sage, le gain, vain, mais trouvais Dieu dans du lierre en fleurs ou sur le cul blanc des biches qui giclaient devant moi, apeurées.
C'était ma seule tristesse ; alors je me mis à exercer l'absence de mon humanité ; je la laissais dehors et traversais sans déranger personne, une bergerie de quatre cent brebis, ou bien dormais au pied d'une vache qui se sentait chargée de la mission de me protéger. Emmêlée au milieu des cornes de mes taureaux, je vivais le paradis sur terre, l'osmose sécure, même la nuit quand il me prenait de balader chez eux et que le bruissement de leurs pas dans les fourrés m'était un signe de reconnaissance, une paix, une acceptation. La première. Je ne dérangeais pas plus les bêtes que les bêtes elles-mêmes et je voyais les chevreuils voler dans les hautes herbes, les biches au dessus des clôtures tandis que les pic bœufs dormaient sur la croupe des chevaux, les sangliers se glissaient dans les taillis des taureaux ; mais les oiseaux toujours s'envolaient à mon arrivée, jamais réussi à être assez transparente pour eux.
Il m'arrivais de rompre en passant, à pied ou à cheval, des toiles géantes d'épeires champêtres, tendue entre deux arbres ou entre deux murs et l'instant de dépit et de honte devant mon importunité se consolait de la certitude d'une reconstruction entêtée, toujours recommencée. Mon simple passage destructeur devenait partie intégrante d'un monde sans cesse en mouvement, j'y étais acceptée malgré ma lourdeur,et, ma propension à l'observation sans participation de peur de déranger ou détruire, s'incarnait en un élément vivant, accueilli. J'étais pardonnée. C'était des moments de joie pure , les seuls où je trouvais ma place et je devinais l'éternité en m'éloignant du monde temporel des hommes.
Jamais je n'aurais quitté ce monde de moi-même.
Il y avait parfois des échanges verboyants qui me faisaient croire à l'esprit sain, ils faisaient affluer mon sang dans des contrées désertées d'ordinaire ; puis l'inanité de ces débordements s'avérait dans la fatigue et ce dégoût, non pas nausée, mais goût ôté, quand l'ordinaire se pointait à nouveau au cœur du quotidien ; je cherchais la poésie active en mes actions, la concordance des temps pour les acteurs et le spirituel comme lien indéfinissable mais profond et complet avec la vie que je gardais secrète. Si j'avais vécu le parfait, je ne tolérais plus l'à peu près d'actes inhabités ou peu fébriles à une quête de fusion. Des temps morts qui s'éternisaient jusqu'à ce que je sois en mesure de les broder d'ors à nouveau. Tout dépendait de moi et j'avais peu de prises. Mais quand pendant longtemps j'évitais les humains, plus rien n'arrêtait l'enluminure de ma vie ; les taureaux jouaient avec moi comme une des leurs et mes chevaux m'accompagnaient, par dix, par douze sur les chemins par dessus les fossés, nomades, allant voir l'herbe plus verte de l'autre côté.
L'humain m'a tout ôté, par folie par mégarde, par méchanceté, par haine.
Il a tué mes animaux puis s'est acharné sur moi. Alors de la fusion ne reste qu'une mémoire, du bonheur qu'une empreinte. J'ai perdu la vue aiguë et nocturne et j'ai appris que le cerveau fonctionne, dans un fauteuil roulant ou dans un canapé ; l'espace s'est rétréci, j'y rôde encore un peu fantôme, avant d'en disparaître.

photo d'illustration : Robert Vavra, equus
deuxième photo : bernard bouyé ( ses merveilles photos de toros ne sont pas disponibles sur le net, alors, pour faire la nique aux anti corrida !!!!)



