Contre les effets des inondations et de la canicule : les villes éponges
Entre la multiplication des périodes de canicule et celle des inondations, il est devenu évident que les espaces urbains doivent s’adapter pour faire face aux effets d’un changement climatique qui remet en cause la manière de concevoir l’urbanisme. Différentes solutions sont d’ores et déjà mises en œuvre dans plusieurs pays d’Europe et d’Asie. Parmi elles, les villes éponges...
Année après année, les effets du changement climatique s’accentuent dans les villes. Tantôt sous la forme de canicules, à l’image de celles qui ont sévi en Europe au cours des mois de mai, juin et juillet. Tantôt en soumettant les espaces urbains très largement minéralisés à de fortes précipitations qui les exposent à des risques accrus d’inondation, parfois catastrophiques, du fait de la saturation des réseaux d’assainissement devenus inadaptés. C’est précisément pour, tout à la fois, lutter contre les crues et atténuer les pics de chaleur qu’a été créé le concept de ville éponge.
Comme son nom l’indique, une ville éponge est conçue de telle manière que les eaux pluviales – qui, de plus en plus souvent, prennent un caractère tropical en termes de soudaineté et de volume des précipitations – ne viennent engorger les égouts, déborder sur la voirie et in fine provoquer des inondations aux conséquences possiblement dramatiques au plan humain et désastreuses au plan économique en termes de dégâts matériels et de perte d’activité. Cela implique une remise en cause radicale des choix qui ont prévalu naguère dans les espaces urbains.
Durant longtemps l’on a misé en ville sur l’écoulement et l’évacuation des eaux. Ce modèle ne répond manifestement plus à l’ampleur des phénomènes météorologiques engendrés par le changement climatique. C’est pourquoi les urbanistes et les architectes misent désormais principalement, là où c’est réalisable, sur l’infiltration des eaux et leur rétention momentanée. Cela passe par la multiplication des espaces végétalisés en lieu et place des espaces minéralisés : sur les toits, sur les terrasses, sur les balcons, et bien entendu sur la voirie où les arbres remplacent les aires de stationnement.
Ici et là, l’on va même plus loin en créant des chaussées perméables construites sur des réservoirs souterrains ou sur des structures alvéolaires de stockage temporaire. Dans le même esprit sont aménagés des parcs et jardins inondables ainsi que des noues (fossés) végétalisées qui font eux aussi office de rétention temporaire. Autant d’aménagements qui, en contribuant à éviter le ruissellement rapide de eaux et l’engorgement des réseaux d’égout, limitent les risques d’inondation ou, si des crues surviennent malgré tout, à en diminuer les conséquences de manière significative.
L’autre intérêt des villes éponges concerne les périodes de canicule, de plus en plus fréquentes. En multipliant les espaces végétalisés, on diminue les surfaces artificialisées afin de créer des zones ombragées et de favoriser le phénomène d’évapotranspiration. Un choix dont les effets sont particulièrement appréciables lorsque le thermomètre culmine à des niveaux très élevés : si l’on se réfère aux températures comparées (dans une même agglomération) entre les quartiers traditionnels et les quartiers conçus comme des villes éponges, l’écart peut atteindre 4 ou 5 degrés.
La Chine pionnière
Le concept de ville éponge est né il y a quelques décennies en Chine où il a fait l’objet de publications dans des revues scientifiques au début du siècle. Ce n’est toutefois qu’après les inondations catastrophiques de Pékin en juillet 2012 (79 morts) que les autorités chinoises ont, en 2015, décidé de faire de leurs villes nouvelles des villes éponges. Aujourd’hui, une trentaine d’agglomérations ont peu ou prou adopté ce type d’urbanisme émergeant. Les réalisations n’ont toutefois pas empêché les nouveaux quartiers de subir les graves conséquences des inondations de 2023 (81 morts, 34 disparus).
Difficile en effet de lutter de manière très efficace contre les précipitations diluviennes liées à la mousson ou à de puissants typhons. Rien de comparable en Europe bien que surviennent de plus en plus fréquemment des phénomènes assimilables à des évènements météo de type tropical en termes de volume et de dévastation des espaces urbains. Autant d’avertissements qui ont conduit sur notre continent des municipalités à adopter le concept de villes éponges pour construire leurs nouveaux quartiers, et parfois pour transformer ici et là l’existant dans la mesure du possible (notamment des friches industrielles).
Emblématiques de la « résilience climatique », les villes éponges disposent-elles d’atouts suffisants pour enrayer les risques de crues à coup sûr ? Non, à l’évidence, car nombre d’entre elles restent de facto tributaires en amont des errements passés de l’aménagement du territoire dont la suppression des bocages, dictée par l’agriculture intensive, et la canalisation des cours d’eau en lieu et place des zones d’expansion naturelles sont des exemples éloquents. Certes, des bassins de rétention de grande capacité ont été créés depuis, mais il est clair qu’ils ne sont plus suffisants pour répondre aux nécessités.
Il faut être lucide, le concept de ville éponge n’empêchera pas la survenue d’inondations, notamment dans les agglomérations où l’urbanisme ancien est en grande partie incompatible avec les transformations drastiques qu’implique ce concept. Mais en adaptant au mieux les quartiers périphériques nouveaux, il contribuera à limiter les conséquences potentiellement catastrophiques des crues dans les espaces urbains. Il offrira également, du fait de la végétalisation, une réponse – au moins partielle – aux besoins des populations exposées à des périodes de canicule de plus en plus fréquentes.
Bien qu’elle ne soit pas le seul pays européen à s’être engagé dans cette voie, l’Allemagne fait figure de pilote en la matière. Plusieurs villes – et notamment la capitale Berlin – ont d’ores et déjà réalisé ou réhabilité des quartiers qui s’inspirent des principes de la ville éponge. En France, peu d’initiatives significatives ont été prises à ce jour, à quelques exceptions notables : Douai, Les Mureaux et, en projet, la métropole de Strasbourg. Gageons qu’à l’avenir nombre d’autres municipalités suivront cet exemple. Ce n’est pas une option, mais une nécessité !
Note : Théoricien de la « ville éponge », le paysagiste et urbaniste chinois Kongjian Yu est décédé au mois de septembre 2025 dans un accident d’avion au Brésil. Nul doute que ses travaux continueront d’essaimer !








