mercredi 3 février 2021 - par Bruno Hubacher

Convergences

 

Le faisceau des licteurs romains, symbole de concentration et coercition du pouvoir, fut jadis utilisé autant par les défenseurs de la « République », la « res publica », le voulant en mains des représentants du peuple, que par les nostalgiques d’un retour au règne aristocratique, les fascistes, les deux prétendant agir pour le bien commun. Cet antagonisme de façade finit par s’estomper sous le poids du COVID. 

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En réalité, la convergence idéologique des courants politiques est un processus lent et rampant, débutant avec la fermeture, par le capitalisme, d’une parenthèse démocratique, la période de prospérité économique et de plein-emploi entre 1946 et 1975, les « Trente Glorieuses ».

Ce serait peut-être un début d’explication de la désaffection générale du public à l’égard des partis politiques qui, dès lors, cessèrent de défendre son intérêt, la poursuite du pouvoir et la quête de l’argent faisant partie des aspirations suprêmes de l’être humain et, à fortiori du politique, comme le remarqua l’humoriste français, Coluche : « Les riches et les puissants sont les méchants et les pauvres les gentils et tout le monde veut devenir méchant ».

Ainsi, une fois élu et bien installé, le politique se conforme aux us et coutumes de l’ordre établi, comme le démontre, notamment à partir des années 1980, la convergence des partis politiques de toutes couleurs vers le consensus néolibéral, au même titre d’ailleurs que la bien-pensance générale, entre autres celle des « geeks », « nerds » et autres « drop-outs » des universités américaines des sixties et seventies, à l’origine de la révolution technologique et de la communication des années 2000, qui visèrent, à leur début, un modèle d’entreprise, et pourquoi pas sociétal, démocratique, doté de structures organisationnelles horizontales, purgées des mécanismes de contrôle inutiles au bénéfice de la confiance à l’égard des collaborateurs et des utilisateurs, somme toute l’anarchisme dans le sens littéral du terme, au déplaisir des gardiens du temple.

Si, actuellement, en flagrante contradiction avec leurs idéaux, les réseaux sociaux se mettent à censurer le contenu de leurs utilisateurs, ce n’est pas de leur propre initiative qu’ils le font, mais, comme le remarque le journaliste, Glenn Greenwald, entre autres, sous la pression des médias, piliers de l’ordre établi, qui voient leur monopole sur l’information s’échapper. S’associer ainsi avec le pouvoir et trahir un idéal lointain, pour les GAFA, ce n’est finalement que de l’opportunisme mercantile.

Pour compléter le tableau, ce sont les milieux de la gauche progressiste qui s’associent volontiers à ce genre de chasse aux sorcières, soutenant les efforts de censure sous prétexte de vouloir couper court à la dissémination de « discours haineux » sur la toile, dissémination qui, si elle contrevient à la loi, peut être jugé devant un tribunal. Seulement, une fois de plus dans l’histoire de la lutte des classes, cet « acte de bien-pensance », on pourrait l’appeler « naïveté », se retourne contre eux, se sachant pourtant dans le viseur des censeurs « Google » « facebook » et « twitter » depuis des années déjà.

En effet, sur une question au CEO de « Google », Sundar Pinchai devant le Congrès américain, au mois de novembre dernier, « lequel parmi les profils libéraux (« liberal » au sens américain du terme) le plus en vue il serait prêt à censurer en premier, celui-ci répondit : le « World Socialist Web Site ». 

La lettre de protestation envoyée à la direction de « Google » par l’éditeur du « World Socialist Web Site » le 27 août 2017 déjà ne semble pas avoir eu l’effet escompté. (WSWS)

Le 22 janvier dernier, au nom du combat contre le « hate speech », « facebook » désactiva une série de profils d'obédience de gauche, notamment de la gauche progressiste, tels que celui de l’organisation trotskiste américaine « Socialist Equality Party » et de ses membres, celui du parti ouvrier britannique « Socialist Workers Party » et de sa branche « Socialist Worker’s Student Society » et celui de tous ses membres, celui de l’éditeur du « World Socialist Web Site », ainsi que celui d’une une organisation syndicaliste de chauffeurs de bus britannique.

Le « World Socialist Web Site » protesta à nouveau. Citation : « Il doit y avoir une réponse unanime par toutes les organisations de gauche contre ce type de censure. Une atteinte à un est une atteinte à tous ». C’est tellement vrai.

Le partisanisme est loin d’être une particularité des groupes militants, de gauche et de droite d’ailleurs. Il émane surtout du cadre feutré des institutions démocratiques.

Lors des élections américaines de mi-mandat, en 2018, le renouvellement des 435 sièges de la Chambre des Représentants, 35 des 100 sièges du Sénat, ainsi que 39 postes de gouverneurs, en renforcement de l’aile gauche du Parti démocrate, la Chambre des Représentants vit l’entrée de quatre nouvelles députées progressistes, femmes de couleur de moins de cinquante ans, appelées familièrement « The Squad », Alexandria Ocasio-Cortez de New York, Ilhan Omar du Minnesota, Ayanna Pressley du Massachusetts et Rashida Tlaib du Michigan.

Interrogé sur le podcast de la militante de gauche, Briahna Joy Gray, ancienne secrétaire de presse du malheureux candidat démocrate à la présidentielle, le sénateur Bernie Sanders, l’homme politique et activiste, Ralph Nader, dresse un portrait peu flatteur de la jeune gauche progressiste américaine.

Candidat à la présidentielle à quatre reprises, en 1996 et 2000 sous la bannière du Parti écologiste américain, en 2004 pour le Parti réformateur et en 2008 en tant qu’indépendant, précurseur des mouvements écologistes et avocat des droits des consommateurs depuis les années 1960, il s’adressa aux quatre heureuses élues en leur proposant ses services, notamment son expertise en politique et son immense réseau d’organisations militantes à travers les Etats-Unis. « Vous êtes sous une immense pression, (de la part du DNC ndlr) et vous manquez d’expérience. Je suis prêt à vous aider. »

Après avoir laissé quatorze messages à la députée new yorkaise, coqueluche des médias américains et européens, Alexandria Ocasio-Cortez et visité les bureaux des autres députées du « Squad », il attend toujours un retour.

Le changement viendra d’en bas diront certains.

En effet, il fallait l’intervention d’une horde incontrôlée de « nerds » et de « geeks » « nouvelle génération », ce mois de janvier 2021, pour défier l’establishment, « Wall Street » en l’occurrence, depuis leurs consoles de jeu, suscitant l’effroi des commentateurs boursiers des chaînes de télévision établies, réclamant soudainement davantage de régulation. Cela ne manque pas de sel.

La surveillance des activités boursières est confiée, depuis le Krach de 1929, à la « Securities and Exchange Commission » SEC, dont le premier Président fut l’ex ambassadeur et business man Joseph Patrick Kennedy, père du président du même nom, contrebandier de Whisky canadien pendant la période de prohibition et spéculateur boursier, dont les méthodes de trading peu orthodoxes, subséquemment interdites, furent précisément co-responsables de l’effondrement de la bourse, ce qui plante le décor.

Follow the money se sont dit les « geeks » et petits boursicoteurs, trouvant le temps, confinement COVID oblige, d’analyser les statistiques des transactions boursières des « hedge funds », acteurs principaux à « Wall Street », des fonds d’investissement dont le terme « hedge » décrit un investissement dont le risque de dépréciation est limité par une opération inverse, ce qui n’est presque jamais le cas, un comble.

La preuve ? Le fonds d’investissement « Melvin Capital » étant spécialisé dans les opérations de ventes à découvert, ce qui consiste en la vente de titres avec livraison dans le futur, dans l’espoir de pouvoir les racheter, avant la date de livraison, à un prix plus avantageux. Pas de « hedge » dans le sens littéral du terme donc, mais une pure spéculation.

Ce genre d’opération peut se faire d’un côté au marché à terme, où c’est une chambre de compensation qui veille au bon déroulement de la transaction, pas moyen de tricher, (Société Générale, Kerviel) ou de gré à gré ou il est possible de tricher, mais seulement pour certains.

En effet, les boursicoteurs se sont rendus compte que le fonds « Melvin Capital » avait vendu à découvert 140 % des actions existants de la société « GameStop ». En règle générale, pour ce genre de transaction, on fait appel à des investisseurs institutionnels qui détiennent les titres en question en les louant contre rétribution jusqu’à la date de rachat et livraison, coût de location qui réduit le profit.

« Melvin Capital » ne semble pas s’être encombré de ce genre de procédure, comptant sur l’inculture à la fois de la SEC et des petits investisseurs, ce qui était sans compter avec les « geeks ». Utilisant une plateforme genre « facebook » pour communiquer et une maison de courtage du nom de « Robin Hood », cela ne s’invente pas, pour acheter massivement des titres « GameStop », ils provoquèrent ce qu’on appelle dans le jargon boursier un « corner », déclenchant une hausse du titre de 2'500 % en l’espace de quelques semaines et une perte de valeur de 30% pour le « hedge fund « Melvin Capital », sauvé in extrémis par un autre « hedge fund », « Citadel » qui, depuis le 16 avril 2015, peut compter sur l’expertise précieuse de l’ancien Président de la Réserve Fédérale FED, Ben Bernanke, en tant que conseiller spécial.

Le défenseur des veuves et orphelins « Robin Hood » de son côté, cessa subitement d’accepter des ordres d’achat de titres « Gamestop » de la part des petits investisseurs. Le fait que « Citadel » détienne une participation dans le capital de « Robin Hood » est mentionné accessoirement.

Ceci pour le verrouillage du système et la convergence des intérêts. « There is a big club, but you ain’t in it » avait pour coutume de dire le défunt humoriste américain, George Carlin.



9 réactions


  • Arogavox Arogavox 3 février 2021 09:47

    « se sont rendu compte » 

     ;) étourderie de l’auteur, mais signalée, parce que l’équivalent devient trop fréquent partout


    • Bruno Hubacher Bruno Hubacher 3 février 2021 09:57

      @Arogavox
      une faute de frappe, pas la seule, je sais. Je n’ai pas de secrétaire qui me relit et les correcteurs google valent ce qu’ils valent. C’est du bénévolat, vous savez.


    • xana 3 février 2021 12:44

      @Bruno Hubacher
      Oui, c’est du bénévolat. Mais si vous voulez être lu, prenez le temps de vous relire.
      Mettre les fautes sur le compte du correcteur est un peu trop facile.
      Et vous auriez une secrétaire, vous lui feriez porter le chapeau également.
      Le mieux est de comprendre que VOUS pouvez faire des fautes (de frappe mais aussi d’orthographe), et de vous relire vous-même.
      Ensuite assumez vos insuffisances s’il y en a. Tout le monde peut faire des fautes, mais peu acceptent de se les voir reprochées.


  • Clark Kent Séraphin Lampion 3 février 2021 10:40

    La « gauche progressiste » (Démocrates aux USA, travaillistes au Royaume Uni, PS en France), c’est le chemine des écoliers pour aller du capitalisme au capitalisme.


    • xana 3 février 2021 12:46

      @Séraphin Lampion
      De toutes façons on n’en sortira pas tant que l’on n’aura pas limité l’appât du gain. Mais CA ce serait une VRAIE révolution...


    • Aristide Aristide 3 février 2021 13:03

      @Séraphin Lampion

      Et votre chemin, il part pour aller où ?


    • xana 3 février 2021 13:16

      @Séraphin Lampion
      Trois p’tits tours et puis s’en vont...


    • Clark Kent Séraphin Lampion 3 février 2021 15:23

      @Aristide

      bonne question !
      j’ai fait confiance à un GPS altéré par un virus et je me suis retrouvé dans un cul-de-sac 
      avec un semi-remorque, c’est difficile de faire demi-tour ou marche arrière dans une ruelle !


  • ticotico ticotico 3 février 2021 13:43

    Quelle découverte ! La bourse serait donc un moyen de plus pour les riches de laisser croire aux pauvres que leur sort n’est pas irrémédiable, alors que sa fonction première est de plumer les classes moyennes.

    On peut aussi supposer que les marques ont la même fonction : donne moi ton argent et tu auras des objets dotés d’une valeur ajoutée tout à fait imaginaire.

     D’un autre côté, dans les deux cas la faute appartient aussi aux victimes consentantes qui aimeraient tant croire et faire croire qu’elles appartiennent au groupe des bourreaux...

    Pour ce qui est de la gauche « radicale » américaine, j’ai connu quelques personnes qui en faisaient partie et un jour, lors d’une conversation qui leur paraissait tout à fait naturelle, j’ai découvert qu’ils partageaient le même gestionnaire pour leurs portefeuilles boursiers. 


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