CROISIÈRES : comme un « paradis » flottant ?
Des pavillons de complaisance aux paradis fiscaux, des clients choyés dont on s'emploie à extraire le moindre dollar. Voilà le visage de cette industrie mondialisée : capter le maximum et n’en rendre que la portion congrue.
Car derrière les paillettes de ces mastodontes hypertrophiés, leur luxe clinquant et leurs promesses de paradis flottants, se cache une mécanique économique implacable : engranger des profits considérables en faisant payer le prix fort aux autres : aux travailleurs précarisés, aux populations des villes portuaires dont on ne sollicite jamais l'avis, et aux écosystèmes marins sacrifiés sur l'autel de la rentabilité.
Comment ne pas voir dans ce modèle l'une des dérives les plus cyniques du tourisme de masse et du capitalisme contemporain ?
Afin d’être bien compris…
Prenons le leader du secteur : Carnival Corporation : qu’au troisième trimestre 2026, ce groupe annoncait un bénéfice net d’environ 1,9 milliard de dollars. Presque 2 milliards de bénéfice en trois mois ! C’est dire l’engouement et la stratégie de conquête de ce géant de l’industrie du tourisme.
Comment cette société fait-elle pour engranger autant en si peu de temps ?
La logique du, ratisser large : ce groupe possède huit compagnies de croisières, chacune ciblant une clientèle et des marchés différents. Cette diversification permet de proposer aussi bien des vacances accessibles et animées que des voyages maritimes traditionnels ou des expériences de luxe.
À peine le pied mis à bord, le croisiériste verra son portemonnaie sollicité à chaque instant : les boutiques, les casinos, les non-inclus, les excursions… très particulières. Cette compagnie, comme les autres d’ailleurs, ne veut plus seulement transporter ses clients. Elle veut posséder, aménager et commercialiser une grande partie de leur séjour à terre : certaines escales sont des destinations commerciales privées, conçues et construites autour des habitudes de consommation de ses propres passagers.
Toutefois, toutes ces destinations ne sont pas des îles artificielles. Certaines sont des îles naturelles « aménagées », d'autres, des complexes touristiques et portuaires construits sur le littoral. Partout où il y a un bout de terre émergeant de la mer, ces sociétés se précipitent dessus et, en un tour de main, le transforme en un monde idéal pour Américain en goguette, en Luna Park pour gogos.
Regardez, vous ne rêvez pas !
99,99 $ pour une journée d'accès VIP.
149,99 $ pour un lit de plage pour deux, à la journée.
599,99 $ pour une cabana, à la journée.
Jusqu'à 2 799 $ pour une Super Villa, à la journée.
Ces tarifs correspondent à un jour d'escale. Le passager débarque le matin et repart avec son paquebot en fin d'après-midi. Des tarifs de quelques heures de vacances supplémentaires, en plus de celui de la croisière… le pire, c’est que ça marche !
La valetaille, taillable et corvéable
Pendant que le gogo fait bronzette et se fait racketter jusqu’à l’os, avec son consentement béat… une myriade de petites mains s’agite…
Une enquête du Monde, publiée le 18 juillet 2025, décrit les conditions de travail à bord des paquebots. Elle s'appuie notamment sur des témoignages de salariés et les travaux d'une chercheuse, Angela Teberga de Paula.
Les horaires rapportés sont particulièrement éprouvants : 10 à 12 heures de travail par jour ; sept jours sur sept ; des contrats de cinq à neuf mois ; deux à trois mois de congés non rémunérés entre les contrats. Selon toujours cette enquête, les cuisiniers, femmes de chambre, serveurs et agents de sécurité gagnent généralement entre 900 et 1 100 dollars par mois, pour des horaires pouvant atteindre 72 heures hebdomadaires. Cela représente environ 3 à 4 dollars de l'heure.
Une enquête d'ABC News du 6 août 2026 est importante parce qu'elle concerne directement des navires de Carnival.
Plusieurs salariés actuels ou anciens témoignent :
12 heures de travail, sept jours sur sept, pendant presque neuf mois de contrat ; des journées pouvant atteindre 14 heures ; des repas constitués de restes de nourriture des passagers ; des problèmes d'hygiène et de qualité de l'eau ; des cabines partagées par quatre personnes ; des salariés qui déclarent avoir dû travailler malades ou blessés… On peut avancer qu’être à bord n’est pas pour tout chacun « un paradis flottant », mais plutôt un « cauchemar dans les cales ».
Je pollue, mais, légalement
Les scrubbers : les paquebots polluent de plusieurs manières : leurs moteurs rejettent des gaz toxiques dans l'atmosphère, leurs équipements consomment énormément de carburant sale et leurs activités produisent des eaux usées et des déchets.
Intervient le scrubber : ou épurateur de fumées, qui permet aux navires de continuer à brûler du fioul lourd tout en réduisant une partie des émissions de soufre. En contrepartie, il produit des eaux de lavage énormément chargées en polluants.
Le scrubber est une tour de lavage installée sur le circuit d'échappement du navire. Les fumées traversent cette installation et sont aspergées d'eau. Une partie du soufre est capturée et transformée en composés dissous… qui finit où ? La loi autorise son rejet dans les eaux. Il y aurait bien l’option de conservation à bord dans des containers, qui, une fois à quai, pourraient être débarqués et traités, sauf qu’il n’y a pas d’obligation et, en suivant le modèle économique, « il n’y a pas de petits profits »…
Quant aux conséquences écologiques ? Plusieurs niveaux de l'écosystème en pâtissent :
Acidification locale : l'eau de lavage acide peut diminuer le pH. Toxicité : les métaux et les hydrocarbures peuvent affecter les organismes marins. Plancton : les études signalent des effets toxiques susceptibles d'augmenter la mortalité du zooplancton, à la base de nombreuses chaînes alimentaires. Accumulation : certains contaminants persistants peuvent s'accumuler dans les sédiments et les organismes. Biodiversité : la combinaison de plusieurs polluants peut produire des effets plus importants que ceux de chaque substance prise séparément… alors ? … pourvu que la fête continue et que les cocktails du bar soient bien frappés. Ne dirait-on pas en anglais « Who gives a shit ! »
Le bidouillage fiscal et les pavillons de complaisance
Ces deux derniers points sont à prendre en considération.
Carnival encore : sur la période 2011-2015, la compagnie aurait réalisé 7,29 milliards de dollars de bénéfices nets et versé seulement 44 millions d'impôts fédéraux américains. Cela représente : 0,60 % de ses bénéfices nets. Autrement dit, environ 60 centimes d'impôt fédéral pour 100 dollars de bénef net !
Ce n’est plus de l’optimalisation, mais un miracle fiscal.
Quant aux pavillons de complaisance ?
Les grandes compagnies ont souvent leur siège ou leur direction dans un pays économiquement développé, histoire de capter leur clientèle, mais sont par ailleurs immatriculées, au Bahamas ; Panama ; Liberia ; Bermudes et autres quais hospitaliers.
Pourquoi ces destinations ? Juridiquement, elles offrent des frais d'immatriculation avantageux ; une fiscalité préférentielle ; des règles sociales souples ; des contrôles et une surveillance pour le moins symbolique.
En faisant le tour du « paradis »…
Des passagers qui souvent paient leur semaine à un prix abordable, mais… une fois à bord, le dindon est plumé jusqu’au croupion !
Des employés corvéables, qui doivent se plier à des conditions de travail et de vie dignes du radeau de la Méduse. (Okay, c’est exagéré !)
Des actes de pollution un peu partout sur la planète, étant si communs, que certains ports ont presque renoncé à légiférer, d’autres serrent la vis.
Une fiscalité douce, que n’importe quel quidam envierait.
Bref,
Comme qui dirait l’autre, vogue la galère, rame sec, parez à border et cap, plein fric matelot !!!
Georges ZETER/novembre 2026
Sources
1. Les bénéfices de Carnival au troisième trimestre 2026
SEC – Résultats financiers officiels du troisième trimestre 2026 :
2. Les huit compagnies du groupe
- Carnival Corporation – Présentation officielle de ses huit compagnies.
3. Les dépenses supplémentaires à bord
- Carnival – Rapport annuel 2025, document financier officiel.
4. Les destinations privées et commerciales
Carnival's Celebration Key | First Look | Photos and Features
Celebration Key – destination exclusive de Carnival
99,99 $ – Accès VIP : Pearl Cove Beach Club
149,99 $ – Lit de plage pour deux : Daybeds
599,99 $ – Cabana : Carnival
2 799,99 $ – Super Villa : Tarifs Cruzely
- Le Monde – 18 juillet 2025 : « On nous traite comme des machines » : jusqu’à 72 heures de travail par semaine.
- ABC News – 6 août 2026 : Carnival : témoignages sur les conditions de travail, les salaires et l'alimentation des équipages.
- ABC News – 10 août 2026 : Les accusations contre Carnival et les réactions des autorités.
5. OMI – Directives sur les eaux de lavage des scrubbers (MEPC.340(77))
6. Étude scientifique – Toxicité des rejets de scrubbers sur le zooplancton
7. BIMCO – Restrictions et interdictions des rejets de scrubbers
8. Carnival : 7,29 milliards de bénéfices et 44 millions de dollars d'impôts (2011-2015) Minnesota Journal of International Law – Flags of Other Nations
9. Pavillons de complaisance : fiscalité, réglementation sociale et contrôles
Cambridge University Press – Cruise Ships in International Law
10. Carnival : rapport financier et exonération fiscale américaine (article 883)
SEC – Rapport annuel 2014


