samedi 11 juillet 2015 - par Emile Mourey

D’Alésia à Géricault : l’internet change la donne

Faut-il faire confiance aux experts ? Je ne sais pas. Pour ma part, je préfère la confrontation des arguments sur le réseau internet, quitte à me corriger quand il s'avère que je me suis trompé. C'est ainsi que dans la célèbre fresque de Milan, je n'ai pas vu tout de suite que le personnage de droite était saint Augustin alors que c'est bien ce personnage qui donne tout son sens à l'oeuvre de Léonard de Vinci (1). C'est ainsi qu'il m'a fallu faire plusieurs articles pour comprendre les trois portraits féminins successifs que le Florentin a peints de profil (2). C'est ainsi que, pour la Madone de Laroque, ce sont de nouveaux arguments qui me font plaider en faveur d'une attribution (3). 

Il en est de même dans le domaine de l'archéologie. C'est parce que j'ai mal interprété les textes antiques qu'il m'a fallu 30 ans pour enfin comprendre que le vieux village de Taisey qui domine l'actuelle ville de Chalon-sur-Saône n'était pas seulement le Cabillodunum de César mais la célèbre Alésia dont Diodore de Sicile dit qu'elle était la métropole et la capitale religieuse de la Gaule.(4)

Mais quelle est l'utilité des débats sur ces sujets pourtant importants pour notre culture et la valorisation de notre patrimoine si les spécialistes reconnus, les services de l'État et les organismes concernés n'en tiennent pas compte et continuent de diffuser des interprétations erronées ? Il y a là quelque chose qui ressemble à du mépris ou à de la sottise.

Certes, la problématique est complexe mais l'immense bibliothèque de données que nous apporte aujourd'hui l'internet nous permet d'avancer dans une meilleure connaissance. À cela s'ajoutent les nouvelles techniques d'investigation concernant les oeuvres d'art. Il s'ensuit qu'on ne peut plus aujourd'hui décréter de l'attribution d'une peinture sur la foi de spécialistes autoproclamés ou même reconnus. Dans cette nouvelle approche, il s'agit d'essayer de toujours mieux comprendre ce que l'auteur a voulu mettre dans son oeuvre... redécouvrir le travail préparatoire s'il existe tout en le distinguant des copies que l'oeuvre aboutie a éventuellement suscitées. C'est ce que je propose pour ce merveilleux tableau peint intitulé "Joseph et la femme de Putiphar".

Une peinture de l'atelier de Prud'hon ?

Le 30 mai 1990, à Drouot-Richelieu, Maîtres Dominique Ribeyre et Florence Baron vendaient ce tableau en l'accompagnant du descriptif suivant : huile sur toile de 24 sur 32 cm, intitulée "Joseph et la femme de Putiphar. Prud'honm Pierre Paul (Atelier de)".

Pourquoi ne pas l'avoir attribué à Prud'hon lui-même ? Plusieurs esquisses représentant la scène étaient connues dont une, ou plusieurs, portait la signature du maître. En n'attribuant la peinture qu'à l'atelier, les deux commissaires-priseurs faisaient preuve d'une étonnante prudence. Est-ce parce que le style de l'oeuvre, très romantique, différait du tout au tout du style classique de Prud'hon ? 

L'internet change aujourd'hui la donne en portant à la connaissance du public averti des correspondances privées jusque-là ignorées ainsi qu'une vaste panoplie d'oeuvres vendues ou répertoriées - dessins préparatoires et copies - qui permettent de mieux comprendre le processus d'élaboration jusqu'à l'oeuvre aboutie dans un contexte logique vraisemblable.

C'est ainsi qu'une correspondance nous révèle qu'un marchand de l'époque n'a pas hésité à rajouter la signature de Prud'hon sur des dessins qui n'étaient pas forcément de lui. C'est ainsi que le 28 juin 1992, l'étude Tajan mettait en vente une peinture de même syle que le tableau précité mais en l'attribuant, cette fois, à Géricault. Exit Prud'hon, Ecce Géricault ! 

Il s'agit donc bien d'une rare peinture de Géricault à laquelle il a apporté autant de soins qu'à son "Radeau de la Méduse". Les dessins préparatoires en sont la preuve.

Wikipédia : En 1814, Géricault s’éprend d’Alexandrine Caruel, la jeune épouse de Jean-Baptiste Caruel de Saint-Martin, son oncle maternel. De cette liaison, qui dure plusieurs années et qui s’avère désastreuse pour l’artiste, naquit un fils, Hippolyte Georges.

Le tableau montre, en réalité, que c'est la jeune femme qui a séduit le peintre alors qu'il n'avait que 23 ans. Son visage est celui qu'Alexandre Colin a fait de lui en 1816. Deux ans plus tard, en 1818 et 1819, Géricault peint Le radeau de la Méduse. "Éreinté par la critique", son départ en Angleterre en 1820 s'explique peut-être par cet échec mais probablement aussi par une volonté de la famille de l'écarter de sa maîtresse pour étouffer le scandale public. En réalité, c'est ce séjour en Angleterre qui sera désastreux pour lui puisqu'il y attrapa le mal anglais. Il n'empêche que c'est bien pendant sa liaison précitée que Géricault a peint ce qui est reconnu aujourd'hui comme son plus grand chef-d'oeuvre, alors qu'il était sous l'influence de sa tante. Cette tante/maîtresse apparaît ici comme une femme de caractère qui sait ce qu'elle veut et qui, probablement, a influencé, voire guidé le jeune génie. Dans ce contexte, les dessins érotiques de Géricault ne peuvent être interprétés que comme une volonté de sa maîtresse de mettre en scène leur relation sexuelle, sans pudeur, en femme libre et romantique faisant fi des contraintes sociales.

Et c'est bien ce que confirme le tableau que l'étude Tajan a vendu en 1992. On y voit Madame Carruel monter carrément à l'assaut du lit pour étreindre un Géricault qui se laisse carrément prendre (son profil est celui du portrait qu'il fera de lui plus tard). L'autre femme étendue dans le lit ne peut être que la grosse Suzanne, la servante de la maison, qu'on fera passer comme la mère de l'enfant illégitime. 

Comment ne pas voir dans ces deux tableaux une révolution romantique et de libération sexuelle par opposition au classicisme rigoureux de Prud'hon tel que ce classicisme apparaît dans le tableau d'Andromaque. La torsion des corps qui s'opposent et s'enveloppent comme surpris dans l'instantané d'un mouvement qui tournoie, véritable tornade, tout cela est à l'opposé des tableaux statiques de Prud'hon. Comment ne pas voir dans ce tableau l'habileté technique de Géricault qui a réussi à exprimer d'une façon assez géniale les sentiments des personnages, le désir de la femme, presque suppliante, et les sentiments contradictoires de Joseph ? Osant la difficulté jusqu'à peindre le bras droit de celui-ci dans une perspective rarement représentée ! Osant faire ce qu'aucun peintre conventionnel ne se serait risqué à faire, en transférant la chemise du Joseph biblique à la tentatrice. Et ce fil d'or qui retient l'étoffe fragile, n'est-il pas l'évocation d'un hymen prêt à se rompre, à supposer que le vieux mari en titre ne l'ait pas déjà consommé.

Non, en vérité, Prud'hon aurait eu honte de représenter ainsi cette scène. Ce tableau ne peut être qu'un Géricault.

E. Mourey, 11 juillet 2015

Article plus argumenté publié sur mon site internet www.bibracte.com : http://www.bibracte.com/mes_tableaux_preferes/un_tableau_inconnu_de_gericault.html

Article plus réduit : http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/la-femme-qui-aima-gericault-21328

Renvois.

1. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/du-repas-essenien-de-bibracte-a-la-141268

2. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-joconde-du-louvre-est-une-164319

3. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/ces-tableaux-sont-ils-de-leonard-164169

4. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/foyer-et-metropole-de-la-celtique-160110

 



11 réactions


  • soi même 11 juillet 2015 19:50

    Bonsoir Émile, que ce qu’il est le plus important pour sa vie, comprendre le sens de l’Histoire où être sur mordicus que l’on a toutes ses preuves que l’on a bien raison ?

     


    • Antenor Antenor 12 juillet 2015 11:53

      @soi même

      On ne saura jamais si on a compris le sens de l’Histoire. Nous ne somme pas des prophètes. Pauvres humains, nous progressons péniblement et maladroitement. L’important est de rester humble et capable de se remettre perpétuellement en question.


    • soi même 12 juillet 2015 22:12

      @Antenor ( L’important est de rester humble et capable de se remettre perpétuellement en question. )
      c’est l’évidence même , si l’apparence semble contredire l’évidence de la démarche .
       Le sens de l’Histoire ne peut s’acquérir si l’on a un regard spirituel de la destiné humaine, les dates et les événements sont justes l’écume de la véritable réalité .


  • Le p’tit Charles 12 juillet 2015 09:18

    Prud’hon est un peintre « MOU »..comme le tableau en photo (ainsi que le reste de son œuvre...

     Géricault est un peintre « PUISSANT » qui n’est en aucune façon représenté sur cette photo...

    Cordialement..


    • Le p’tit Charles 12 juillet 2015 12:37

      @Le p’tit Charles...Demandez donc au peintre « MOU » de peindre le Radeau de la méduse.. ?


    • Emile Mourey Emile Mourey 12 juillet 2015 13:02

      @Le p’tit Charles

      Vous voulez rire en prétendant que ce portrait est « mou ».

      Merci au modérateur qui a remplacé la photo par une meilleure, comme je le lui ai demandé. Cette peinture est absolument géniale. Faut-il encore en rajouter ? Pourquoi la femme couchée a-t-elle de si gros seins ? Réponse : parce qu’elle tiendra le rôle de la mère et nourrice de l’enfant illégitime alors que Mme Caruel, femme libre de la bonne société, continuera ses ébats. Pourquoi, dans le dessin préparatoire, l’affaire se joue au coin du lit alors que dans le tableau peint, c’est sur le lit entier que se joue le spectacle ? Oui, avec le temps et la réflexion, il est normal qu’on en rajoute. Nous sommes dans un processus d’élaboration que des « pisse-froid » ne peuvent pas comprendre.

    • Le p’tit Charles 12 juillet 2015 13:19

      @Emile Mourey...En disant qu’il est « MOU » ce n’est pas une insulte pais un constat de sa peinture..Ce qui n’enlève en rien sa place dans les meilleurs peintres de son époque..mais sa technique n’a pas la nervosité d’un Géricault ou d’un Delacroix entre autre.. !


    • Emile Mourey Emile Mourey 12 juillet 2015 13:47

      @Le p’tit Charles


      Voilà bien le problème. Vous êtes dans le débat sans issue des « impressions ». Mon article s’appuie sur des témoignages, notamment des correspondances privées récemment portées à la connaissance du public, sur ce que nous savons de la vie de l’artiste ainsi que sur une meilleure compréhension des dessins préparatoires.

  • Antenor Antenor 12 juillet 2015 12:03

    @ Emile

    Même s’il n’y a rien de révolutionnaire, cette synthèse devrait vous intéresser. L’agglomération de Mellecey m’intrigue tout particulièrement. Pourquoi cette agglomération s’est-elle développée parallèlement à celle de Chalon ? Faut-il y voir le centre politique du pagus placé sous la protection de l’ancêtre de la forteresse de Montaigu ? La proximité d’Aluze (Alésia ?) pose aussi question.

    http://www.academia.edu/5637637/La_dynamique_durbanisation_%C3%A0_la_fin_de_l%C3%A2ge_du_Fer_dans_le_centre-est_de_la_France


  • Emile Mourey Emile Mourey 12 juillet 2015 12:41

    @ Antenor


    Pourquoi se casser la tête ? l’affaire est tout ce qu’il y a de plus simple depuis que vous m’avez remis sur la piste Alésia. D’ailleurs, je m’en veux de ne pas avoir compris tout de suite cela dans la logique militaire. Lyon n’avait aucun avantage pour une première implantation coloniale ou autre. La boucle de la Saône, dans la région de Chalon, si ! et le point fort du terrain, c’est Taisey, et donc Alésia de Diodore, capitale politique et religieuse. Le symbole du pouvoir, politique et religieux (il n’y a pas d’autres traces d’un temple ancien comme à Mt-St-Vincent), c’est la tour de Taisey toujours existante. Le reste n’est que littérature. Il s’agit d’une expansion dans toute la région à partir de ce centre politique, religieux et militaire, sans qu’on puisse vraiment donner la prééminence à une localité plutôt qu’à une autre,. Le travail de Philippe Barral ne peut se comprendre et s’expliquer que dans ce contexte. Tout cela nous rapproche de la Saône et nous éloigne quelque peu du Morvan et du mont Beuvray.

  • soi même 15 juillet 2015 00:16

    Je sais par expérience être à la page n’est pas une sinécure, il y a beaucoup de renoncement de sa dignité que se fait là , ce ne pas pour cela qu’il faut abdiqué , (l’internet change la donne ) .
    Internet ne change pas la donner, il révèle cruellement notre connerie .. !


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