D’André Maginot à Charles de Gaulle : le lourd héritage des crimes liés à la perpétuation de l’Empire colonial français (43)
Pour faire taire toute mise en cause de la politique coloniale menée par la France au moyen des armes, en Afrique, en Asie, ou ailleurs, André Maginot était donc disposé à braver la loi constitutionnelle et à maintenir en prison – y compris pendant les débats à la Chambre des députés – les principaux dirigeants communistes ou cégétistes…

Nous avions vu que, de son côté, il était arrivé à Henri de Kerillis de perdre une élection législative partielle, à Paris même, au profit des communistes…
Tout cela montrait les dangers extrêmes du suffrage universel : il pouvait faire aboutir des opposants aussi acharnés que les communistes dans l’assemblée représentative de la souveraineté nationale. Et pour les en faire sortir, il n’y avait alors plus d’autre ressource que de violer la loi constitutionnelle…
C’est à quoi remédierait le fameux « parlementarisme rationalisé » mis au point par Michel Debré et dûment placé au cœur de cette Constitution de 1958 - née d’un coup d’État -, qui avait été l’objet de toutes les attentions de la grande bourgeoisie française depuis les toutes premières années du vingtième siècle, notamment à travers un certain Charles Benoist (1861-1936) qu’on retrouverait, de temps à autre, parmi les plumes les plus prestigieuses de… L’Écho de Paris.
Mais, revenons à la question coloniale, en nous tournant vers le débat qui avait eu lieu le 14 juin 1929… en présence du ministre des Colonies : un certain André Maginot….
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Le président de séance, Fernand Bouisson, vient de donner la parole à Georges Nouelle, député socialiste, ainsi qu’il le dira lui-même…
« La France possède le second empire colonial du monde. Ses possessions réparties sur toute l’étendue de la planète, ont une superficie qui représente dix-huit fois celle de son propre territoire. Elles comptent près de 60 millions d’habitants, appartenant à des races innombrables, très inégalement évoluées, pratiquant les religions les plus diverses et peuplant les régions les plus variées. » (page 2054)
Il poursuit…
« Les colonies peuvent fournir à la métropole d’importantes matières premières qui lui manquent : le coton, la laine, le caoutchouc, des phosphates, de nombreux minerais et peut-être, demain, du pétrole. Elles constituent, enfin, pour notre production nationale, un vaste débouché. » (page 2054)
À sa façon, Georges Nouelle est tout étonné de voir cette question coloniale venir enfin se poser devant la représentation nationale… comme s’il s’agissait d’une affaire d’initiés qui ne pouvaient plus, tout à coup, faire autrement que d’inviter l’ensemble de la nation à mettre le doigt dans des activités criminelles perpétrés un peu partout dans le monde… au nom de cette même population française qui paraissait jusqu’alors n’en pas savoir grand-chose…
« Pour que le Parlement consente exceptionnellement à traiter de ces questions, il faut qu’il soit saisi d’un projet intéressant tout particulièrement la haute banque ou la grande finance, comme le renouvellement du privilège d’une banque d’émission, ou l’émission d’un gros emprunt colonial. » (page 2054)
Face à ce que ce silence, imposé jusqu’alors à la mise en question du rôle donné en catimini à l’armée française dans des territoires lointains, peut avoir de scandaleux, alors que les principaux opposants à des pratiques tout bonnement criminelles – les communistes – peuvent très vite se voir emprisonnés pour plusieurs années et écartés de la fonction représentative que leur a confiée le suffrage universel dans sa fraction ouvrière tout spécialement, le socialiste Georges Nouelle en vient à poser la question du schéma institutionnel qui préside à la perpétuation d’un tel aveuglement politique généralisé :
« Le plus grand des scandales coloniaux n’est-il pas la carence du Parlement ? N’est-il pas aussi l’absence sur ces bancs de représentants des 60 millions d’êtres humains qui peuplent notre empire colonial ? N’est-il pas scandaleux que les budgets coloniaux, dont beaucoup se chiffrent par des sommes supérieures à un milliard, ne soient pas soumis au contrôle du Parlement ? » (page 2054)
C’est que les trésors concernés se doivent d’être accaparés au moyen des forces que l’État français est en situation de rassembler, en dehors de tout contrôle par la représentation nationale, au profit de grands intérêts qui sont, tout à la fois, les véritables maîtres de la France métropolitaine : sa branche bourgeoise impérialiste…
« Économiquement, que vaut l’Afrique équatoriale française ? Au Sud et au centre, la grande forêt équatoriale est riche en bois précieux : ébène, okcumé, acajou, noyer. Dans certaines régions, le palmier à huile réussit très bien. Dans l’Oubangui, le coton donne de belles espérances. Dans la région du Tchad, l’élevage commence à réussir. Beaucoup d’ivoire et des richesses minières, qui commencent à être connues. Il y a du cuivre, de l’étain, du plomb et même, dans certaines régions, des hydrocarbures ont manifesté leur présence.
Ainsi donc, notre colonie du centre Afrique contient à l’état potentiel des richesses énormes. Inutile de dire que, depuis longtemps, le grand capitalisme a songé à les exploiter. Dès 1890, plus de trente grandes concessions étaient sollicitées et obtenues ; certaines s’étendaient sur plusieurs millions d’hectares. Investies de vrais droits régalien, possédant, en fait, le droit de haute et basse justice sur leurs immenses domaines, disposant d’une main-d’œuvre attachée à la glèbe et qu’une administration complaisante maintenait en état de servitude, détenant le monopole de l’achat de tous les produits de la cueillette, les nombreuses sociétés concessionnaires créées en 1899 auraient dû connaître une fortune rapide. » (page 2055)
À condition que la France impérialiste se donne les moyens de « pompage » adéquats…
« La question primordiale qui s’est […MJC] posée à tous ceux qui veulent exploiter l’Afrique équatoriale française a été celle de la création d’une voie d’accès à la mer. C’est ainsi qu’est né le projet de construction du fameux chemin de fer de Brazzaville à l’Océan. » (page 2055)
Ici, le propos de Georges Nouelle se fait plus précis…
« Les études commencèrent en 1909 ; elles furent confiées à la société des Batignolles. » (page 2055)
« En juillet 1921, le tracé définitif est arrêté ; les travaux commencent en 1922, M. Augagneur étant gouverneur général de l’Afrique équatoriale française. » (page 2055)
Et voici ce qui, tout à coup, nous saute au visage… C’est la France tout entière qui en est la cause sans peut-être le savoir…
« Sur les chantiers, ou dans le transport de la main-d’œuvre, 20.000 indigènes ont trouvé la mort. » (page 2055)
De même pour la suite possible…
« Mais si on laisse se perpétuer les errements anciens, 40.000 vies humaines seront encore sacrifiées pour terminer le chemin de fer.
Sur tout le territoire de l’Afrique équatoriale française les populations s’égaillent pour fuir le recrutement. La fuite s’accélère vers le Cabianga, vers le Congo belge, vers le Cameroun. L’Afrique équatoriale française se vide d’hommes et l’exode complète l’œuvre de la mort.
Enfin, toute la partie la plus peuplée de la colonie, l’Oubanghi Chari, est en pleine révolte et vous êtes engagés dans des opérations de répression sauvage et sanglante sur lesquelles je reviendrai tout à l’heure. »
Arrivé là, le socialiste Georges Nouelle se tourne vers André Maginot…
« Triste bilan, monsieur le ministre des Colonies, qui fait tout de même peu d’honneur à la France. Il soulève la conscience des peuples civilisés qui, tous, s’émeuvent des hécatombes humaines de l’Afrique équatoriale française. » (page 2055)
« Mais, messieurs, des responsabilités plus hautes que celles d’un gouverneur général ont été encourues dans cette triste affaire. Ce sont celles des ministres qui ont signé les conventions successives liant la colonie avec la compagnie des Batignolles. La première convention a été signée le 23 juillet 1922 par M. Albert Sarraut. » (page 2056)
Or, c’est bien celui-ci qui, alors qu’il était ministre de l’Intérieur, avait déclaré dans son discours à Constantine (Algérie) le 22 avril 1927 : « Le communisme, voilà l'ennemi ! », ouvrant des perspectives qui annonçaient la future formule : « Hitler plutôt que le Front Populaire. »
Mais, laissons Georges Nouelle développer son propos devant le ministre des Colonies :
« Nous trouvons, dans certaines de ces conventions, des monstruosités. Dans celle de 1922, par exemple, il est dit que la colonie s’étant engagée à fournir un contingent de 4.000 hommes à la société des Batignolles, pour chaque homme qui manquera la compagnie recevra une indemnité journalière. Ainsi, plus il manquait d’hommes, plus l’indemnité versée à la compagnie était élevée et, au fond, pendant un certain temps, la principale ressource de la société des Batignolles résultait du manque de main-d’œuvre sur les chantiers. Il n’y avait donc pas pour elle nécessité absolue de bien traiter cette main-d’œuvre. Le nombre des décès, des malades et la rapidité de l’avancement des travaux importaient peu.
Mais, dans cette convention de 1922, on relève une lacune renversante : aucune clause n’oblige la compagnie à employer un matériel moderne. Pour attaquer le roc, percer le mayumbe, c’est à la mode d’il y a deux cents ans que l’on procédait, avec le pic, avec la pioche ; pas de pelles à vapeur, pas de marteaux perforateurs, pas de bétonnières, et il faut arriver à la convention de 1927 pour trouver une clause obligeant la compagnie à employer un matériel moderne.
Comment une aussi ahurissante convention a-t-elle pu être signée ? Faut-il en rechercher l’explication dans cette curieuse coïncidence que des liens de famille très étroits existant entre puissant directeur de la société des Batignolles et un auguste personnage qui trônait à cette époque dans l’Olympe républicain ? » (page 2056)
« […MJC] dans toutes ces conventions, on a eu recours à un entrepreneur et on a signé avec la société des Batignolles des contrats. Mais il n’y a pas eu d’adjudication. On a passé un marché de gré à gré. Au lieu d’appliquer les règles d’administration publique, celles que le Gouvernement impose aux services publics, aux départements, aux communes, c’est à un marché de gré à gré qu’on a eu recours. » (page 2056)
« Depuis longtemps, sa déchéance [de la société des Batignolles], je le répète, aurait dû être proclamée. Au lieu de cela, un avenant nouveau à sa convention l’a maintenue dans son privilège. » (page 2056)
Que pense André Maginot de tout cela ?... Nous n’allons peut-être pas tarder à le savoir…
« Monsieur le ministre, vous faites sans doute le geste de Ponce-Pilate. » (page 2056)
« Mais, alors, pourquoi avez-vous consenti l’an dernier, je crois, à ce que cette même société des Batignolles obtienne l’adjudication de 160 millions de travaux à Madagascar ? » (page 2056)
Nous attendons, de pied ferme, la suite de cette séance mémorable de la Chambre des députés qui devrait nous aider à déterminer une part essentielle du rôle proposé au successeur d’André Maginot dans les petits papiers de la rédaction de L’Écho de Paris : Charles de Gaulle et tout spécialement en ce qui concerne… l’Empire colonial français et les crimes nécessaires à son maintien…
N.B. Pour voir dans quel cadre général se range le présent travail, veuillez suivre ce lien…
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/
Michel J. Cuny

