De Charles Benoist au premier président du M.E.D.E.F. : la voie royale de nos ignorances
Nous l’aurons donc vu en nous penchant sur les travaux de Charles Benoist : la propriété doit s’occuper, d’urgence, de l’"organisation" du suffrage universel, sous peine de périr devant les assauts du travail devenu législateur.
Passons à l’étape suivante en nous remémorant que nous avons été conduits jusqu’à cet auteur par la similitude qu’avaient, avec les siens, les propos d’André Tardieu, l’homme dont Charles de Gaulle, mais aussi Michel Debré, se sont inspirés pour mettre au point la Constitution de 1958.
Ainsi revenons-nous à André Tardieu, mais aussi à la situation telle qu’il la voyait en 1936, à l’arrivée du Front populaire, tout juste au moment où Charles Benoist mourait, ayant eu tout de même le temps d’apercevoir la réalisation de ce qu’il redoutait le plus : l’avènement du travail à travers le suffrage universel.
Tardieu se tourne alors vers ce qu’il appelle "mon programme". Il s’agit de ce qui fut proposé par lui publiquement au début de 1933, puis soutenu par Gaston Doumergue, l’homme qui devait recueillir la présidence du Conseil au lendemain des événements du 6 février 1934 qui avaient vu les ligues d’extrême droite s’illustrer dans la rue, aux abords immédiats de la Chambre des députés, par une violence quasiment insurrectionnelle :
« Qu’est-ce que je proposais ? Je proposais de rétablir l’équilibre entre le législatif et l’exécutif en rendant au second un droit effectif de dissolution et en privant le premier du droit de proposer des dépenses, c’est-à-dire, dans l’un et dans l’autre cas, en faisant ce que font les Anglais. » (André Tardieu, La Révolution à refaire, tome I, Flammarion 1936, page 18)
En effet, les lois constitutionnelles qui avaient organisé la Troisième République exigeaient que le Sénat donne son accord à la dissolution de la Chambre lorsque celle-ci était demandée par le Gouvernement… La modification souhaitée par Tardieu vise manifestement à placer la Chambre élue au suffrage universel sous la menace directe de l’exécutif. Par ailleurs, le frein réclamé sur les dépenses nouvelles que pouvait engager cette même Chambre est le pendant du loisir que celle-ci a, tout en augmentant les dépenses, d’accroître les recettes en aggravant… l’impôt sur le revenu, en un temps où l’assiette de celui-ci jouait plus particulièrement en défaveur des gens fortunés…
Mieux, dès 1935 - et comme si le 6 février 1934 n’avait été qu’un prélude -, Tardieu avait déclaré - c’est lui-même qui, cette fois encore, le rappelle :
« L’état politique de la France ne peut pas être légalement amélioré. » (page 19)
Ce qui veut dire que, désormais, et en tant qu’elle provient du suffrage universel (masculin), la loi ne bougera dans le sens qui convient aux propriétaires des moyens de production et d’échange - les "Français" - qu’à condition d’être violée…
Cela aussi, André Tardieu se targue de l’avoir déclaré publiquement dès 1935 :
« Les Français n’avaient d’autre issue que celle, toujours périlleuse, d’une révolution voulue. » (page 19)
Bien sûr, il faut plutôt lire : "une contre-révolution", puisque cette révolution "voulue" doit venir effacer les débordements de la première Révolution, celle de 1789. Ici, André Tardieu se réfère - qui l’eût cru ? - aux écrits du grand-père d’un certain Ernest-Antoine Seillière, ex-premier président du M.E.D.E.F. (Mouvement des entreprises de France)…
Comment se peut-il, d’ailleurs, que les Françaises et Français en soient encore à ignorer quoi que ce soit de cette famille essentielle pour la compréhension de leur Histoire depuis la fin du moyen-âge ?
Cf. http://www.livres-de-mjcuny-fpetitdemange.com/#accueil.A/s0c/Tous
Notre Ernest à nous pourrait-il ignorer ce dont son grand-père a suffisamment débattu pour que l’écho en vienne jusqu’à André Tardieu (l’un des promoteurs du modèle constitutionnel utilisé plus tard par un De Gaulle - le monde est petit… mais sans doute encore un peu trop gros pour des oreilles citoyennes elles-mêmes si petites) qui écrit dès 1936 :
« Je dirai plutôt, rejoignant les travaux de M. Ernest Seillière, que les idées de 1789 sont, d’abord et surtout, une explosion furieuse d’orgueil humain. » (page 77)
Et voici, dans le langage d’un Tardieu qui lui doit beaucoup, ce qui transpire des travaux du premier Ernest Seillière :
« Un fou alcoolique, comme Marat, pourra écrire, sans être fouetté, qu’il croit avoir épuisé toutes les combinaisons de l’esprit humain sur le monde, la philosophie et la politique. Un cuistre, comme Robespierre, étendra au peuple entier l’infaillibilité qu’il s’attribue. Et tous les autres sont pareils. » (page 77)
"Au peuple entier" !... Eh oui, que voulez-vous ?... Le suffrage universel… Le voilà bien le "fou alcoolique", l’infaillible dérisoire, etc.
C’est qu’ils parlent de nous, tous ces gaillards des années trente dont un De Gaulle s’est fait le perroquet grandiloquent !...

