vendredi 25 septembre - par Michel J. Cuny

De Gaulle et ce « pauvre peuple », « tyran », « négligeant », « vices » et « chimères », qu’il faut bonifier par la guerre ! (119)

Lors de la séance du 12 avril 1938, l’arrivée du nouveau gouvernement emmené par Édouard Daladier, à la fois président du Conseil et ministre de la Défense nationale, avait permis à la Chambre des députés d’entendre le socialiste Félix Gouin faire cette rapide remarque…
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 « Messieurs, un grand pays libre ne peut être sauvé que par lui-même. Le Gouvernement de défense nationale qui se présente devant vous est décidé à être l’expression de cette volonté de salut. » (page 1148)

Un peu moins de six mois plus tard, les accords de Munich ayant été signés les 29 et 30 septembre 1938 en présence de MM. Chamberlain, Hitler, Mussolini et Daladier, une session extraordinaire s’ouvrait à la Chambre des députés. Elle allait permettre au député communiste Gabriel Péri d’effectuer un rapide retour sur la situation de départ…
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« Jusqu’au dictat de Munich, deux obstacles se dressaient au centre de l’Europe contre les aventures guerrières de l’Allemagne hitlérienne. Nous pouvions dire jusque-là : l’Allemagne ne réalisera pas contre la France ses desseins de conquête tant qu’à la frontière tchécoslovaque trente divisions allemandes seront retenues, tant que la France disposera là-bas, sur le territoire d’une nation amie, d’un aérodrome d’où elle pourrait si, par malheur, elle y était contrainte, menacer les centres militaires et stratégiques vitaux de l’agresseur.
Nous disions encore : la guerre menacerait si l’Allemagne pouvait se pousser vers la conquête du pétrole de cette Roumanie où vivent, ne l’oublions pas, 700.000 hommes de langue allemande, vers les céréales de cette Yougoslavie où vivent, ne l’oublions pas, 500.000 hommes de langue allemande.
Nous ajoutions : la barrière tchécoslovaque qui protège les États de la petite Entente et de l’Entente balkanique garde les routes vers le bassin danubien, vers les Balkans, vers l’Asie-Mineure.  » (page 1531)

Résultat significatif des accords de Munich que Gabriel Péri vient ici dénoncer avec toute la vigueur possible :
« Vous avez condamné la Tchécoslovaquie à l’asphyxie économique ; vous l’avez condamnée à livrer intacte, avec son secret jusqu’alors jalousement gardé, sa ligne Maginot construite sur le modèle de la nôtre, construite à la demande et sous le contrôle de la France, construite avec 20 milliards de capitaux français. » (page 1531)

Et il soulignait l’étrange bascule dont avait bénéficié la direction nazie de notre voisin d’outre-Rhin :
« On se demandera demain avec stupeur comment une bourgeoisie qui a occupé la Ruhr à l’époque de l’Allemagne républicaine abandonne à l’Allemagne d’Hitler et la Rhénanie, et l’Autriche, et la Tchécoslovaquie. » (page 1532)

Pour sa part, Henri de Kérillis, dont nous savons qu’avec un député socialiste, il aura rejoint, seul de son camp, les communistes pour refuser, par son vote, les accords de Munich, fait le même constat :
« Nous avons perdu, avec la Tchécoslovaquie, la citadelle avancée de nos alliances orientales. » (page 1537)
« La Tchécoslovaquie pouvait immobiliser pendant plusieurs semaines – d’aucuns disent pendant plusieurs mois – trente à quarante divisions allemandes. Maintenant que vous avez livré la forteresse, ces divisions sont libérées et peuvent, dès le premier jour, se porter sur notre front. » (page 1537)

Mais il ajoute aussitôt ceci, qui le replace… dans son camp :
« Quand le peuple s’aperçoit, à la lueur des événements, qu’il a été trompé, alors son réveil est terrible, alors il exige les règlements de comptes et alors apparaît le spectre atroce de la révolution sociale. » (page 1538)
« La commune de Paris est sortie, en 1871, des entrailles d’un Paris populaire qui n’acceptait pas la défaite et l’humiliation devant les Prussiens. À ceux qui m’accusent de recevoir je ne sais quelles inspirations de Moscou, je rappelle ces révoltes de l’orgueil national et je leur dis : Prenez garde qu’en livrant l’Europe à Berlin on n’ait préparé la matière explosive d’une terrible révolte de l’orgueil populaire blessé ! » (page 1539)

« C’est prévu… » aurait pu dire un certain Charles de Gaulle, dont nous retrouvons le livre qu’il vient de publier – La France et son armée – présenté par André Pironneau dans l’article de L’Époque daté du 21 octobre 1938…
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Il n’en donne qu’un extrait, et c’est le dernier paragraphe du livre. Le voici :
« Pauvre peuple, qui, de siècle en siècle, porte sans fléchir jamais, le plus lourd fardeau de douleurs. Vieux peuple, auquel l’expérience n’a point arraché ses vices, mais que redresse sans cesse la sève des espoirs nouveaux. Peuple fort, qui, s’il s’étourdit à caresser des chimères, est invincible dès qu’il a su prendre sur lui de les chasser. Ah ! grand peuple, fait pour l’exemple, l’entreprise, le combat, toujours en vedette de l’Histoire, qu’il soit tyran, victime ou champion, et dont le génie, tour à tour négligeant ou bien terrible se reflète fidèlement au miroir de son armée. » (Charles de Gaulle, La France et son armée, in Le Fil de l’épée et autres écrits, Plon 1999, page 500.)

Le peuple donc : « vices », « chimères », « tyran », « négligeant ». À moins que… Pour retrouver ce De Gaulle que nous commençons à mieux connaître, arrêtons-nous ici ou là dans son livre :
« La France fut faite à coups d’épée. Nos pères entrèrent dans l’Histoire avec le glaive de Brennus. Ce sont les armes romaines qui leur portèrent la civilisation.  » (page 331)
« Du jour où fut réalisée la conjonction d’un pouvoir fort et d’une armée solide, la France se trouva debout. » (page 331)
« Et tandis que, pendant cinq cents ans, Rome imprimait dans nos lois, nos mœurs, notre langue, comme dans nos monuments, routes et travaux d’art, la marque de la règle et de l’autorité, elle révélait à vingt générations l’esprit de la puissance militaire. » (page 331)
« Puisqu’il faut que le chevalier impose sa force et son droit à la masse des pauvres diables et qu’en revanche il ne peut compter être toujours soutenu par de réticents vassaux, il doit s’armer de manière à défier seul les coups. Le voilà donc cuirassé, devant, derrière, sur les côtés. » (page 333)
« Les chevaliers ont besoin d’auxiliaires. Il faut à chacun d’eux des gens qui lui portent et fournissent ses armes, s’occupent des bagages, soignent les chevaux, qui au combat l’éclairent, puisqu’il est sous le casque presque aveugle et quasi sourd, le remettent en selle s’il tombe, l’assistent quand il est démonté. » (page 333)
« L’infanterie proprement dite, quoique refoulée au second plan, n’a pas disparu de la scène. Le seigneur ne se fait pas faute de lever des serfs sur ses terres et, d’autre part, nombre de villes, communes, corporations, doivent fournir des contingents à pied. » (page 333)
« Cette infanterie hétérogène ne rappelle que de très loin les phalanges et légions antiques. Défaut d’ardeur, manque d’instruction, insuffisance d’armement, médiocrité des chefs et serre-files, rendent la « piétaille » inconsistante. » (page 334)
« Ces bandes ou « routes » de métier, quand un homme énergique les mène et que le cœur leur en dit, montrent du courage et du savoir-faire. » (page 334)
« Parfois, des bataillons particulièrement hardis poussent de l’avant en rangs serrés et abordent l’ennemi à grands coups de pique ou d’épée. » (page 337)
« Mais on sait bien que ce sont là hors-d’œuvre et que la grande affaire est l’engagement de la chevalerie. Celle-ci s’est rangée à son tour. Chacun a revêtu cuirasse et casque, pris ses armes en mains, gagné sa place. Sur sa gauche, où il frappe malaisément, il a disposé des seconds bien choisis. » (page 337)
« Au milieu d’un nuage de poussière, lances en avant, dans un fracas de fer, cette muraille atteint l’ennemi. On conçoit que l’infanterie ne puisse tenir sous le choc. » (page 337)
« Aussi l’intervention des cavaliers débute-t-elle généralement par une fuite des fantassins, ce qui, compte tenu des flatteries et vantardises, explique les exploits accomplis par les héros des chansons de geste. La piétaille dispersée attend, pour reparaître, que la chevalerie amie ait poussé la charge à son tour. » (page 337)


« C’est alors que, dans le parti qui paraît devoir l’emporter, les gens à pied arrivent à la rescousse. Il ne s’agit point, pour eux, d’affronter les chevaliers indemnes, mais d’assaillir par-derrière ceux qui semblent mal en point, de les jeter à bas de leur selle en coupant les jarrets des chevaux, puis de réduire à merci les malheureux désarçonnés. » (page 338)
« En un moment, la chevalerie se disperse, parfois dans une fuite rapide que les troubadours eux-mêmes auront grand-peine à expliquer. L’infanterie, désemparée dès qu’elle se trouve seule, est détruite en masse. Les plus grands chefs, délaissés, gagnent au plus vite quelque lieu sûr. » (page 338)
« Non, certes, que les moyens fassent défaut quant au nombre ni quant à la qualité : une élite, dont individuellement l’habileté à manier les armes, l’élan pour le choc, ne furent jamais dépassés ; une masse docile, à bon marché ; des chefs rompus à la guerre, payant de leur personne et qui, par droit de naissance, se trouvent portés au commandement à l’âge où la vigueur a conservé tous ses ressorts. » (pages 338-339)
« Sans doute, en jouant des éperons, les cavaliers parviennent-ils à se dérober. Mais, les fantassins en panique, jetant leurs armes pour mieux courir, offrent une proie facile aux escadrons victorieux. » (page 355)
« Alors, écrasés par l’artillerie, fusillés de toutes parts, chargés avec haine, sans espoir de quartier, ils meurent « au lit d’honneur ». » (page 355)
« En tout cas, l’armée permanente aura su, dès ses débuts, sauvegarder la France et l’agrandir. Certes, on dut, pour bâtir l’édifice, mêler des éléments médiocres, voire des matériaux de rebut, à ce que le pays contenait de plus généreux. Mais les armes ont cette vertu d’ennoblir jusqu’aux moins purs. » (page 355)

Reprenons notre souffle, et passons à l’année 1797, date de la mort de Hoche, alors que hiérarchie et discipline sont garanties au sein de l’armée française…
« Mais, la tâche à son terme, la France sauvée, l’armée tourne les yeux vers l’intérieur. La faiblesse, la licence, les vices, qu’elle y voit, l’irritent et l’indignent, en raison même de ce qu’elle a gagné de force, d’ordre et d’honneur. Et voici que l’opinion invoque et acclame sa puissance. Qu’une jeune ambition se lève contre l’anarchie de l’État, elle sera suivie d’un élan par des baïonnettes bien rangées. » (page 396)
« L’avènement de Bonaparte est acclamé par l’opinion unanime. La France, lasse du trouble, se suspend au bras fort qui s’offre à l’en tirer et, par réaction naturelle contre l’excès du désordre et l’abus de la liberté, elle s’abandonne au maître et court à l’obéissance. » (page 399)
« La volonté d’un homme dispose, sans contrepoids ni limites, de toutes les forces nationales. » (page 399)

Et la fin, tellement désirable pour un De Gaulle…
« Sa chute fut gigantesque, en proportion de sa gloire. Celle-ci et celle-là confondent la pensée. En présence d’une aussi prodigieuse carrière, le jugement demeure partagé entre le blâme et l’admiration. Napoléon a laissé la France écrasée, envahie, vidée de sang et de courage, plus petite qu’il ne l’avait prise, condamnée à de mauvaises frontières, dont le vice n’est point redressé, exposée à la méfiance de l’Europe, dont, après plus d’un siècle, elle porte encore le poids ; mais, faut-il compter pour rien l’incroyable prestige dont il entoura nos armes, la conscience donnée une fois pour toutes, à la nation de ses incroyables aptitudes guerrières, le renom de puissance qu’en recueillit la patrie et dont l’écho se répercute encore ? Nul n’a plus profondément agité les passions humaines, provoqué des haines plus ardentes, soulevé de plus furieuses malédictions ; quel nom, cependant, traîne après lui plus de dévouements et d’enthousiasmes, au point qu’on ne le prononce pas sans remuer dans les âmes comme une sourde ardeur ? Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l’Europe de tombes, de cendres et de larmes ; pourtant, ceux-là mêmes qu’il fit tant souffrir, les soldats, lui furent les plus fidèles, et de nos jours encore, malgré le temps écoulé, les sentiments différents, les deuils nouveaux, des foules, venues de tous les points du monde, rendent hommage à son souvenir et s’abandonnent, près de son tombeau, au frisson de la grandeur.
Tragique revanche de la mesure, juste courroux de la raison ; mais, prestige surhumain du génie et merveilleuse vertu des armes ! » (pages 421-422)

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/

Michel J. et Christine CUNY




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