mercredi 16 septembre - par Michel J. Cuny

De l’armée de métier à la montée de son chef vers les sommets de l’État, le « plan de Gaulle » pour la France fait son chemin… (115)

Ayant produit, dans L’Écho de Paris du 14 janvier 1937, un document qui permettait, selon lui, de faire du parti communiste français l’initiateur principal des violences perpétrées à l’occasion de la guerre civile espagnole alors en cours, André Pironneau se tournait désormais vers le ministre de la Défense nationale et de la Guerre, Édouard Daladier, pour obtenir de lui qu’il s’engage aussi fermement que possible dans la promotion, au premier plan, de l’armée de métier dont il affirmait que les cadres, les chefs « qui, eux, ont fait la guerre » sauraient, dès lors et « avec une rigueur impitoyable, appliquer aux révolutionnaires le traitement qu’ils méritent  ». 

Tout allait dépendre de la position prise par la Chambre des députés dans le cadre des débats qui s’y étaient ouverts sur l’organisation militaire en général.

Nous voici à la séance du 26 janvier 1937. Louis Jacquinot, membre, tout comme Paul Reynaud, de l’Alliance démocratique, rejoint la tribune…
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« Messieurs, le débat qui va s’engager est important et grave. Il soulève dans le pays une vive inquiétude et chacun de nous se pose la question – que nous voyons imprimée en grosses lettres dans la grande presse - : « Sommes-nous défendus ? » » (page 158)

Très vite, il en vient à ce pour quoi son camarade de parti, Paul Reynaud, s’est prononcé depuis quelques temps, en accord, mesuré mais certain, avec le lieutenant-colonel Charles de Gaulle : l’armée de métier… Curieusement, c’est pour en dénoncer les très importantes limites…
« Des livres ont paru, d’un romantisme parfois prévoyant. On s’imagine trop facilement que des chars d’assaut pourront, traversant d’immenses régions, attaquer les centres de ravitaillement, en dépit de tous les obstacles naturels, des canons antichars, dont la France est, pour sa part, abondamment pourvue, et j’en suis heureux. Ne prévoit-on pas que dans cette lutte de matériels blindés, chars contre chars, d’importants accidents mécaniques pourront se produire, provoquant des catastrophes de matériel et des hécatombes humaines ? » (page 159)

Louis Jacquinot ajoute :
« Que l’armée de métier éprouve une difficulté, qu’elle soit écrasée au premier choc, si nous n’avons pas pris la précaution, dans nos réserves instruites et dans la nation, de chercher en même temps que la qualité, la quantité, nous risquons de perdre la partie. C’est la raison pour laquelle je suis partisan de l’armée nationale, mais avec les réformes qui me paraissent s’imposer et dont je voudrais très rapidement vous entretenir. » (page 159)

Très éloigné de la position De Gaulle-Pironneau qui consiste à toujours faire venir au premier plan les performances éventuellement magistrales de l’armée de métier au détriment de ce que pourrait être le rôle – plutôt modeste – des masses, Louis Jacquinot fait cette constatation que…
« L’armée nationale est une armée qui s’incorpore de plus en plus dans la nation. Vous connaissez l’interdépendance des facteurs moraux et des facteurs économiques. Vous savez que les facteurs économiques peuvent décider autant que les armes du succès de la guerre. S’ils s’amenuisent, s’ils se combattent, s’ils se divisent, la défense nationale est compromise. La paix sociale est un élément de notre sécurité. Elle exige la collaboration des classes, exclusive sans doute de l’égoïsme des patrons, mais aussi des exigences immodérées des ouvriers. Les ouvriers ont des droits. Le Gouvernement les a reconnus. Il les a proclamés hier encore. Ils ont aussi des devoirs. » (pages 159-160)

S’adressant au ministre de la Défense nationale et de la Guerre, Édouard Daladier, il précise :
« Oui, vous avez raison de lutter contre la propagande antimilitariste et communiste dont M. le sénateur Fabry vous a précisé, dans l’Intransigeant, toute la gravité, toute l’étendue et toute l’acuité. Mais avant même de venir aux mesures que vous avez prises pour sauvegarder le moral de l’armée, appartenant à une région de l’Est, je voudrais m’élever contre certains propos que colportent même parfois des amis, à savoir qu’il y a, en France, un danger communiste, et qu’en France mieux vaut Hitler que Staline. Je m’élève avec force contre ces paroles impies. » (page 160)

Remarquons que douze jours avant ce débat à la Chambre des députés, André Pironneau avait publié dans L’Écho de Paris, le terrifiant document qui était censé faire du PCF l’initiateur assoiffé de sang de la guerre d’Espagne…

Et voici que Louis Jacquinot – de l’Alliance démocratique ! – prétendait, lui, que le danger communiste – en France même – n’était peut-être pas tel qu’il faille aller implorer la générosité d’âme d’un Hitler pour venir nous en défendre !...

S’agirait-il, alors, de rejoindre les positions radicales du duo De Gaulle-Pironneau ?... Nous pourrions le croire :
« La France se chargera elle-même de nettoyer sa maison. » (page 160)

Mais la responsabilité de ce « nettoyage » semble devoir revenir, tout d’abord, à Édouard Daladier lui-même :
« Vous êtes ministre de la défense nationale, mais vous êtes aussi ministre du front populaire. Vous êtes ministre du front populaire et vous déchirez la toile, le réseau de propagande, de renseignements, de missions spéciales que vos alliés communistes tissent et retissent sans cesse, à l’abri d’un Gouvernement qu’ils soutiennent avec autant de sincérité que de constance et de résolution. Vous accomplissez le travail de Pénélope ; chaque jour, vous refaites votre travail que les autres défont. » (page 160)

Conclusion de Louis Jacquinot :
« Continuez, monsieur le ministre, dans ce sens. Ne vous préoccupez ni des éloges, ni des attaques. » (page 160)

Dans le numéro de L’Écho de Paris du lendemain 27 janvier 1937, c’est à une plume anonyme que revient la tâche de rendre compte du débat parlementaire à l’occasion duquel la ligne Reynaud a été contrebattue de l’intérieur même de l’Alliance démocratique… Peut-être ne faut-il se fâcher avec personne…
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Plutôt que de mentionner la charge du député de la Meuse Jacquinot contre la miraculeuse armée de métier, le rapporteur anonyme ne fait que souligner ceci :
« Son intervention fut essentiellement consacrée à démontrer la nécessité d’un système militaire plus souple et d’une armée plus mobile que l’armée actuelle. Il serait inadmissible de nous condamner à une attitude purement défensive, surtout à une époque où les matériels modernes redonnent à l’offensive de nouvelles possibilités. » 

De même, l’insistance mise par Louis Jacquinot à défendre cette idée que… « La paix sociale est un élément de notre sécurité  » est tue pour en revenir à l’un des soucis habituels d’André Pironneau :
« Passant à l’état moral de l’armée, M. Jacquinot n’hésita pas à féliciter M. Daladier de ses efforts pour combattre et pour interdire la propagande communiste dans l’armée. » 

Voyons, maintenant, comment va être évoquée – par l’auteur anonyme du compte rendu de la séance de la Chambre des députés du 26 janvier 1937 par L’Écho de Paris - l’intervention subséquente de Paul Reynaud…


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« On sait que M. Paul Reynaud a mis son grand talent au service de la même cause qui est défendue dans nos colonnes, avec autant de science que de persévérance, par André Pironneau. M. Reynaud croit à la nécessité d’un corps spécialisé, servant un matériel ultra-moderne de chars et d’artillerie, apte à toutes les missions du champ de bataille, associant la vitesse et la mobilité. » 

Ensuite, il sera passé à ceci :
« Votre ministère de la défense nationale n’est qu’une étiquette sur une bouteille vide. Il n’existera véritablement qu’au jour où vous aurez un état-major de la défense nationale dominant l’ensemble des problèmes militaires, avec un chef d’état-major qui saura être, en cas de guerre, le chef de toutes les forces militaires du pays. » 

Serait-ce, en l’occurrence, une promotion soudaine de celui que le lieutenant-colonel de Gaulle plaçait à la tête du « corps cuirassé » :
« Pour que naisse, demain, l’armée de métier, pour que lui soient donnés la matière et l’esprit nouveaux sans lesquels elle ne serait qu’une décevante velléité, il faut qu’un maître apparaisse, indépendant en ses jugements, irrécusable, dans ses ordres, crédité par l’opinion. Serviteur du seul État, dépouillé de préjugés, dédaigneux de clientèles ; commis enfermé dans sa tâche, pénétré de longs desseins, au fait des gens et choses du ressort ; chef faisant corps avec l’armée, dévoué à ceux qu’il commande, avide d’être responsable ; homme assez fort pour s’imposer, assez habile pour séduire, assez grand pour une grande œuvre, tel sera le ministre, soldat ou politique, à qui la patrie devra l’économie prochaine de sa force. » (Charles de Gaulle, Vers l’armée de métier, Perrin 2025, pages 237-238)

L’échotier anonyme (André Pironneau lui-même ?) nous indique, alors, que…
« M. Paul Reynaud conclut en indiquant de façon précise ce qu’il préconise : Il faut créer un ministre de la défense nationale ayant la main sur tous les services de la défense nationale. Il faut créer une maistrance pour ce corps moderne qu’est le corps mécanisé. Alors la France aura un instrument toujours prêt, puissant, qui serait le fer de la lance dont l’armée nationale, bien entendu, resterait le bois. »

Et dès le lendemain de son discours, Paul Reynaud aura reçu ce petit mot de Charles de Gaulle qui s’achève sur ces trois inquiétants points de suspension dus à la vigilance de Philippe, son fils, éditant chez Plon en 1980 les Lettres, notes et carnets, page 445…
« Quant aux solutions dont vous vous êtes fait le représentant : modernisation de l’Armée, corps mécanique spécialisé, ministère unique de la Défense nationale, il n’y a pas l’ombre d’un doute qu’elles s’imposent à l’opinion chaque jour un peu plus que la veille… »

À bon entendeur…

Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/

Michel J. et Christine CUNY




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