mardi 3 novembre - par GUILHEM

De l’I.A. dans la création littéraire... le lecteur est-il dupé ?

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Quand l’intelligence artificielle se mêle d’écrire, ce n’est pas seulement la qualité du texte qui est en question. C’est aussi le rapport de confiance entre l’auteur et son lecteur.

L’intelligence artificielle s’invite désormais dans tous les domaines de la création. Mais si les images générées par l’IA suscitent curiosité, admiration ou parfois agacement, son intrusion dans la production littéraire soulève une question d’une autre nature : peut-on éprouver le même plaisir à lire un texte lorsque l’on sait que celui qui est censé en être l’auteur n’en a peut-être pas écrit une seule ligne ?

Une image se regarde, un livre se rencontre

Lorsqu’un amateur découvre une œuvre picturale réalisée avec l’assistance de l’intelligence artificielle, il sait généralement à quoi s’en tenir, ou du moins il le soupçonne. Les images générées par l’IA sont aujourd’hui suffisamment reconnaissables pour que leur origine soit souvent devinée. (je parle de créations iconographiques artistiques et non de fakes destinés à tromper et souvent plus difficiles à détecter). Le spectateur peut alors apprécier le résultat pour ce qu’il est : une création visuelle, issue d’une collaboration entre l’imagination humaine et la puissance d’un outil numérique.

Peu lui importe finalement que l’artiste ait peint chaque détail de ses mains ou qu’il ait utilisé un logiciel pour le produire. Si l’œuvre provoque une émotion, une surprise, une interrogation esthétique, le résultat peut être considéré comme une véritable création artistique. L’artiste demeure celui qui imagine, choisit, dirige, compose et donne un sens à l’ensemble.

La littérature entretient avec son public une relation sensiblement différente.

Lorsqu’un lecteur ouvre un roman, il ne vient pas seulement chercher une succession de phrases bien construites, une intrigue habile ou un dénouement inattendu. Il attend aussi, consciemment ou non, une rencontre avec une personnalité, une sensibilité, une expérience humaine. Il suppose qu’une intelligence, une mémoire, une imagination et une sensibilité se trouvent derrière les mots.

Dès lors, apprendre qu’un roman, même excellent, a été entièrement ou partiellement généré par une intelligence artificielle peut provoquer un sentiment de tromperie. Le lecteur a l’impression d’avoir acheté une rencontre avec un écrivain et d’avoir découvert, après coup, qu’il conversait avec une machine.

Ce sentiment ne dépend pas nécessairement de la qualité littéraire du texte. Il touche à la nature même du contrat moral qui unit l’auteur à son lecteur. Ce dernier ne se sent pas seulement privé de l’origine humaine des phrases : il a le sentiment que quelque chose lui a été dissimulé.

Et pourtant, la littérature a-t-elle attendu l’intelligence artificielle pour connaître des arrangements avec la vérité ?

L’histoire littéraire est jalonnée de plagiats, d’emprunts plus ou moins avoués, d’attributions contestables et de collaborations soigneusement dissimulées. Certains écrivains ont largement puisé dans les œuvres d’autrui, tandis que d’autres ont confié une part substantielle de leur travail à des collaborateurs anonymes, longtemps désignés sous le terme « nègres littéraires », que l’on se ‘doit’ aujourd’hui d’appeler « prête-plume » ou « écrivain fantôme ».

Dans ces situations, le lecteur pouvait déjà être berné. Il croyait découvrir la plume d’un auteur célèbre alors que certaines pages, voire des ouvrages entiers, avaient été rédigés par une autre personne.

La différence avec l’intelligence artificielle est néanmoins considérable : derrière le prête-plume se trouvait encore un être humain, avec sa culture, son expérience, son imagination et sa sensibilité. Une intelligence humaine, même anonyme, avait travaillé à la fabrication du récit.

Avec l’IA, nous changeons de registre. La machine ne raconte pas ce qu’elle a vécu, ne ressent pas ce qu’elle décrit et ne transmet aucune expérience personnelle. Elle assemble, prédit et organise des mots selon des mécanismes statistiques d’une extraordinaire sophistication. Elle peut donner l’illusion de la sensibilité sans en posséder l’expérience.

Des images médiocres, des romans médiocres : le danger de la production de masse

Il existe également une différence de visibilité entre les productions picturales et littéraires générées par l’IA.

Les bouillies picturales issues de prompts indigents sont souvent immédiatement reconnaissables. 
En littérature, le problème est plus insidieux. Un prompt médiocre peut produire un texte grammaticalement correct, une intrigue apparemment cohérente et des personnages qui semblent avoir une existence. Le résultat peut même donner le change pendant quelques dizaines de pages.

La machine sait fabriquer de la vraisemblance. Elle peut produire du suspense, des dialogues, des descriptions et des dénouements. Mais cette apparente maîtrise ne garantit ni profondeur, ni originalité, ni véritable originalité littéraire.

Le risque est donc de voir s’ajouter aux innombrables ouvrages qui encombrent déjà les rayons des librairies une nouvelle génération de romans de gare, produits à la chaîne. Une littérature de consommation, standardisée, parfois indétectable, qui viendrait encore davantage diluer la production des écrivains.

La littérature traverse déjà une période difficile : concurrence des écrans, recul de la lecture, fragilisation de l’économie du livre et multiplication des publications. Faut-il vraiment y ajouter une production industrielle de récits fabriqués à partir de quelques instructions sommaires ?

L’IA, correcteur ou écrivain de substitution ?

Pour autant, faut-il condamner sans appel toute intervention de l’intelligence artificielle dans l’écriture ? Ce serait probablement aussi absurde que d’interdire aux écrivains d’utiliser un traitement de texte, un dictionnaire électronique ou un correcteur orthographique. L’auteur qui demande à une IA de repérer des répétitions, de corriger des maladresses, de vérifier la cohérence d’un passage ou de lui signaler une faute de syntaxe ne renonce pas nécessairement à son rôle de créateur.

À partir de quel moment l’assistance devient-elle substitution ? Où s’arrête la correction et où commence la délégation de la création ?

Mais la littérature ne se réduit pas à une mécanique de phrases bien assemblées.

Un écrivain transmet quelque chose de lui-même : ses souvenirs, ses blessures, ses enthousiasmes, ses contradictions, sa vision du monde. Même lorsqu’il invente, il puise dans une expérience humaine qui lui appartient. C’est cette part singulière, parfois imperceptible, qui donne à son texte une profondeur et une résonance particulières.

L’IA peut concocter une soupe tiède, parfois savoureuse, parfois parfaitement insipide. Elle peut reproduire les ingrédients d’un bon récit, mais elle ne possède pas cette expérience intime qui fait qu’un auteur écrit parce qu’il a quelque chose à dire, et non simplement parce qu’on lui a demandé de produire un roman.

Finalement, ce que nous achetons en ouvrant un livre n’est pas seulement une histoire ; c’est aussi, et peut-être surtout, une part de celui qui nous la raconte.

 



4 réactions


  • sylvain sylvain 3 novembre 20:24

    Encore un article critique de l’IA ecrit avec une IA, c’est fou quand meme


  • Emmanuel Aguera Emmanuel Aguera 3 novembre 23:05

    Salut. Vaste question, mais comme j’ai un peu de temps, je plonge :

    Alors voilà, par chance, je suis musicien et je peux reconnaître une musique pondue par l’IA. A plusieurs petits indices, principalement la perfection de l’écriture, la pertinence sans faille des arrangements, de la production, et au final l’exécution sans pareille. Même les silences sont parfaits. Et comme les musiques pondues par IA le sont en puisant dans le réservoir de la musique existante, je peux même identifier les références demandées dans le prompt pour « inventer » un nouveau morceau de Bach ou de Jimi Hendrix.
    Je ne suis en revanche pas écrivain, mais lecteur assidu, et il m’arrive de m’étonner devant une perfection d’écriture, et par là de soupçonner un recours probable à l’IA. Probable mais pas infailliblement car il me faudrait donc certainement étudier un paquet de textes pondus par l’IA pour en identifier les ressorts à travers des dénominateurs communs, rhétoriques, sémantiques ou stylistiques. J’ai été instruit de la martingale « tri-logique » qui semble en être un indice révélateur, mais je ne me suis jamais essayé à l’exercice, alors que j’ai lu que des logiciels, et particulièrement un dont j’ai oublié le nom, arrivent à infailliblement détecter l’intervention d’un algorithme dans l’écriture textuelle. C’est ce qui s’est passé récemment pour le candidat tricheur au Goncourt.

    Ceci-dit, même si comme vous, cher auteur, je regrette le manque d’imagination des « tricheurs », même si je déplore tout ce que vous déplorez, question imagination, cognition, sincérité, etc, mon seul problème avec ça, c’est la triche, justement. Qu’on me gave d’IA en la présentant comme telle ne me dérange pas : j’éviterai, tout simplement de lire ce texte ou d’écouter cette musique.
    Mais en effet, le problème, c’est qu’on ne l’annonce généralement pas, et ça oui, c’est un vrai danger, à tant de titres et de niveaux qu’il serait trop de tous les évoquer.
    Et si de plus en plus d’idiots ne savent plus lire des cartes à force de recourir à leur GPS, s’orienter spatialement ou lire l’heure au soleil, tant pis pour eux, même nés avec les même nombre de neurones que moi, ils deviennent des cons et c’est leur affaire, j’espère seulement qu’ils ne manqueront jamais de la béquille de l’énergie nécessaire pour remplacer ces fameux neurones dont chacun sait qu’il s’usent quand on ne s’en sert pas. Ça, c’est pour le côté Eric Sadin de la critique philosophique de l’IA. L’atrophie de nos cerveaux, pour faire simple, la fin du Cogito ergo sum.

    Mais il y a aussi le côté Axelle Arquié : les portées sociologiques et sociétales du phénomène. Pour résumer, nous somme à peine entrés dans l’anthropocène qu’il est en passe de devenir l’IAcène, et oui, c’est un drame dont j’ai conscience qu’il est irréversible, et quand je vois la genZ descendre dans les rues de France en gueulant contre Parcoursup, et que je ne vois personne (qu’on les soutiennent ou les critiquent) se demander pourquoi, c’est pareil à Francfort, Milan ou Zurich, je me dis que le problème en question est là pour durer.

    A quoi sert-t-il en effet d’étudier quand d’une part nous avons toutes les réponses en 2 secondes (Sadin : « papa, maman, pourquoi je vais à l’école ? »), et quand d’autre part de toutes façons, quand j’aurai mon diplôme (Axelle Arquié), la filière dans laquelle je serai devenu un expert aura disparu dans l’obsolescence et la désuétude ?

    Je résume, évidemment, mais plus que les « arrangement avec la vérité » ou plus que la supercherie et la triche dont j’ai parlé plus haut, voilà ce qui m’inquiète pour la genZ et pour tout-le monde, en fait. Ce qui explique peut-être que je n’ai pas de TV, pas de smartphone, de GPS, pas de compte sur un réseau social, mais juste ces quelques neurones dont je me contente béatement, qui me suffisent amplement et que je m’efforce de mieux cultiver chaque seconde qui passe.
    Merci d’être allé jusqu’au bout et A+


    • GUILHEM GUILHEM 4 novembre 06:31

      @Emmanuel Aguera

      Je partage d’autant plus votre analyse de l’I.A. dans la musique et vos inquiétudes pour la genZ et ses apprentissages, que j’y retrouve les questions et préoccupations qui m’ont incité à prendre la plume ’le clavier’ pour ces deux premiers articles.

      Toutefois, alors que vous dites rejeter « TV, smartphone, GPS... », le vieux geek que je suis les pratique avec curiosité et distance.

      « Le monde est un spectacle à regarder et non un problème à résoudre. » disait Jules de Gaultier


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