mardi 19 février 2013 - par Sylvain Reboul

De la sainte Trinité diabolique de l’économie capitaliste

Le discours de l'idéologie capitaliste dominante nous présente la croissance comme la panacée qui résoudrait tous les problèmes de la société : le chômage, les inégalités, voire les discriminations et les exclusions de toutes formes, en particulier la xénophobie, et les excès du besoin se protéger contre ces maux par une politique sécuritaire qui menace les fondements de la démocratie. Cette notion de croissance est indissociable de celles d'emploi et de compétitivité, lesquelles sont, à la réflexion, très ambiguës et donc pernicieuses

Il se pourrait en effet que cette présentation idéologique de la croissance fasse de ce prétendu remède une des causes des maladies qu'elle prétend traiter. Croissance, emploi et compétitivité peuvent apparaître comme trois idoles passe-partout dont l'évidence même empêche d'en percevoir l'aspect socialement et humainement délétère. Ces trois notions dont on nous bassine jusqu'à l'écœurement tendent à nous persuader, en effet, qu'il nous est interdit de faire la critique de la logique du profit capitaliste auxquelles elles contribuent et à présenter cette critique comme illégitime.. Il convient donc de remettre en question ces notions non seulement en elles-même mais dans leur indissociation pour détecter les effets négatifs, voire délétères, dont le crise actuelle, financière, économique et écologique, mais plus encore sociale et culturelle, ne fait que manifester le danger politique.

La croissance, dans cette idéologie, est un terme technique qui désigne exclusivement l'évolution comptable agrégée dite positive du produit intérieur brut d'un pays (PIB). Or cette croissance met au positif aussi bien les profits spéculatifs que les coûts convertis en profits pour les entreprises spécialisées des accidents de la route, des maladies, les destructions écologiques que produit cette croissance que l'on s'efforce de compenser par des correctifs marchands rentables. Ce qui est logiquement contradictoire. Cette notion est donc tout à la fois irrationnelle et trompeuse en cela qu'elle fait de la question de la croissance une mesure purement quantitative en oubliant celle, qualitative, qui désigne le progrès dans les relations de reconnaissance mutuelle et de coopération que chacun, pour bien vivre, cherche à entretenir avec son entourage écologique et humain. Une telle notion comptable de la croissance fait du profit et de la consommation privées la seule mesure du bien-être, aux dépens de la justice, de l'amitié et de la solidarité entre individus, considérés comme des être sensibles animés par le désir d'aimer et de s'aimer par et dans des relations mutuelles positives ou gagnant/gagnant, aux autres.

Cette croissance capitaliste en terme de profit micro et macro économique, ne peut « progresser » que si elle fait de la perte de l'emploi, la menace principale pour la survie de ceux, les plus nombreux, qui n'ont que leur force de travail à vendre sur le marché de l'emploi. Employer veut dire ployer sous la domination d'un système nécessairement inégalitaire et des autres humains qui profitent de ce système. Employer implique donc soumettre, en terme d'exploitation de la force de travail des employés, à la volonté de puissance, confondu avec leur désir d'enrichissement, des employeurs que sont au bout du compte les investisseurs capitalistes, c'est à dire soumettre le travail à la logique de profit privé du capital. Ainsi le fameux marché de l'emploi, comme tout marché, met, face aux employeurs, chacun en concurrence avec tous les autres employés dans l'acceptation à la fois contrainte et consentie (via le contrat volontaire de travail de cette domination. Ce qui fait que le salarié n'est pas un esclave vient de cette contrainte consentie, de l'intériorisation de cette contrainte par l'employé, sous la forme d'une engagement volontaire, sous la condition d'une rémunération permettant de consommer ce qui apparaît à tord ou à raison, comme un besoin individuelle indispensable pour mener une vie sociale et symbolique vécue comme décente. Accéder au marché par le crédit qui le ligote est donc la seule manière pour un employé d se faire reconnaître socialement en tant que consommateur pou compenser son aliénation en tant que producteur.

L'emploi, c'est à dire le coût du travail, dans ces conditions, est le premier, car le plus rapide financièrement, facteur de la dite compétitivité qui ferait par exemple que la France serait dépassée par l'Allemagne en terme de compétition industrielle internationale. Il faudrait donc pour maintenir l'emploi réduire son coût et retrouver une compétitivité par rapport à l'Allemagne, voire au pays émergeant à salaires très faibles. Mais on oublie de dire que cette réduction du coût du travail réduit mécaniquement celle de la consommation, comme on le voit précisément sur la marché intérieur en Allemagne. Ce pays est dépourvu de SMIG laissant aux branches le soin de négocier librement les salaires, ce qui profite aux salariés de la grande industrie parce qu'ils sont bien défendus par leurs syndicats co-dirigeants des entreprises et dont les salaires sont supérieurs aux salaires français.

Par contre -et ceci explique cela- cela se fait aux dépens des services dans lesquels les salaires sont plus faibles qu'en France car les salariés ne bénéficient pas de la même protection syndicale en terme d'accord de branche. Ce dont profite, en terme de coûts, l'industrie exportatrice ainsi que du bas coût des salaires dans les pays industriels « satellites » de l'Allemagne en Europe hors zone euro. En Allemagne le coût du quasi-plein emploi est dans le nombre plus élevé de travailleurs pauvres de mini job à 400€ et autre Job à 1€...Ainsi l'Allemagne sacrifie son marché intérieur au marché extérieur et c' est en partie le prix à payer pour obtenir une compétitivité « supérieure » ou moins méritée dans le domaine de l'automobile « made in Germanie » dont l'image relève plus du mythe que de la réalité et dans les machines outils très spécialisées, en effet, pour le moment, supérieures à celles produites ailleurs.

Plus grave encore : la compétitivité en général est fondée par définition sur un jeu gagnant/perdant, mais un tel jeu, dans un marché interdépendant, prépare les conditions de son autodestruction : quand le perdant ne peut plus acheter au gagnant , ou quand celui-là devient aussi performant à son tour, celui-ci voit sa croissance mécaniquement faiblir. Un tel déséquilibre ne peut fonctionner qu'à court terme mais il condamne à terme le gagnant : Nul ne peut être indéfiniment plus compétitif d'au autre sans détruire, à terme, la possibilité même de la compétition.

L'absurdité de la croissance illimitée qui est la condition de survie du capitalisme trouve sa double expression dans la menace écologique, épuisement des ressources et pollution des éléments naturels de la vie, et dans le développement de la dette publique et privée non remboursable qui est le carburant indispensable de son dynamisme, dès lors que cette croissance a pour condition la consommation, le chômage et la précarité d'employés sous payés afin d'optimiser les profits privés des investisseurs. Or cette dette implique le crédit, à savoir de faire crédit et donc la confiance devenue impossible en un système en crise systémique évidente. Comme le disait Marx la crise actuelle du capitalisme n'est autre que la conséquence de la contradiction entre les rapports de production fondés sur l'exploitation du travail salarié et de développement des forces productives qui impliquent que cette croissance serve au bien-être de tous.

C'est dire que l'idéologie capitaliste dominante de la croissance par la compétitivité pense mal, car elle ne se pense pas et qu'elle l'empêche de se penser dans ses contradictions internes. En cela elle n'est qu'une idéologie au service du profit, mais de moins en moins crédible pour ceux et celles, majoritaires, qui sont victimes de ce dernier. Elle ne peut plus faire illusion et les lendemains du capitalisme cynique redevenu à l'état sauvage sur le plan mondial déchantent de jour en jour inexorablement.. Mais gare aux réactions populistes, catastrophiques, régressives et haineuses de cette désillusion.

 



8 réactions


  • Montagnais .. FRIDA Montagnais 19 février 2013 09:50

    Bonjour, 


    et encore, vous ne parlez que de l’absurdité du capitalisme « classique », à la Marx, pépère ..

    Que dire de l’absurdité - et de la monstruosité - du capitalisme casino, jeu obscène, uniquement financiarisé ( c’est à dire qui produit, pour les puissants seulement, des tonnes d’argent, faux ) et qui permet encore plus radicalement de comprimer le coût du travail ?

    Et de tout ce qui va avec ce modèle d’exploitation auquel les masses sont livrées ..hollywoodisme, industrie de la réclame, surconsommation, sport-spectacle, spectron, compétition entre tous, porn, violence, abrutissement, zombification, massacre infernal du monde animal, destruction achevée de la planète ..

    Et pourtant, on sait !


    L’horreur massive, universelle, 24H sur 24, jusqu’à la fin des temps !

    C’est même plus une sainte-trinité diabolique .. c’est un plein panthéon de démons ..

    Qui nous délivrera ?.. Mélenchon ?

  • Montagnais .. FRIDA Montagnais 19 février 2013 09:59

    Xcusez .. j’oubliais .. pas une seule fois le mot finance dans votre article .. pas une seule fois le mot banque, encore moins bankster !.. ce mot si fameux inventé par Céline .. pas une seule fois le mot dollars ..


    Y’en a pourtant des montagnes de dollars, ça ruisselle .. encore une fois, pour le Haut-clergé et ses servants .. tenez, le gros GG .. 2 millions pour un film qu’a pas marché ! Et Tapie ? 600 ..

    Et Zlaton ? et Wayne .. Anelca ? 15 millions au bas mot, chacun..

  • Sylvain Reboul Sylvain Reboul 19 février 2013 10:21

    Vous avez raison sur le fond : Je parle de profit et du crédit ; or pas de crédit sans spéculation, produits délivrés compris. C’est le crédit et donc les banques et le capital financier hors banques (hedgefond etc..) qui font le capitalisme . je l’ai sous-entendu car mon propos portait sur le discours ou idéologie capitalistes de la croissance et non pas sur l’ensemble du système capitaliste en tant que tel.
    Lire mes articles sur mon site : « le rasoir philosophique »

    Capitalisme et désir
    Marx, mort ou vif ?


  • Jason Jason 19 février 2013 10:22

    Bonjour Sylvain Reboul,

    Vous avez parfaitement raison. De plus, la triade soporifique croissance, compétitivité, emploi, a l’immense mérite politique de masquer les paramètres sur lesquels nos élus n’ont aucune emprise. De guerre des devises, de l’ouverture inconditionnelle des marchés européens, de la disparition des industries manufacturières, de la raréfaction des PME, des dumpings fiscaux et salariaux européens, il ne peut être question. Et puis, tout ça, ce sont des causes hors de nos frontières, alors, pourquoi en parler ?

    La démocratie, c’est l’expression des masses, donc le triomphe des slogans. On en est là.

    P.S. les contradictions internes, le capitalisme, il s’en fout, pourvu que ça rapporte maintenant. « Harvest now » (récolte maintenant) comme disent nos amis.


  • curieux curieux 19 février 2013 20:33

    Mr Reboul,
    Il me semble que, pour vous avoir lu il y a une paire d’années, vous étiez un chaud partisan de l’europe et de sa politique . Alors, de quoi vous plaignez vous aujourd’hui ? Tourneriez-vous votre veste ? Il est un peu tard aujourd’hui.


    • Sylvain Reboul Sylvain Reboul 20 février 2013 07:49

      Je suis toujours partisan de l’Europe fédérale politique, mais pas de la politique de droite que celle-ci mène aujourd’hui.

      Je ne suis pas plus partisan de la politique française de droite en général que de celle de majorité actuelle en Europe dans le mesure où c’est la même. la question n’est donc pas l’Europe qu’il faut rendre plus démocratique dans son fonctionnement institutionnel mais de sa politique.
       La question est donc de savoir quelle politique européenne, voire quelle Europe démocratique fédérale voulons-nous et non pas de savoir s’il faut moins d’Europe. L’Europe nous est tout aussi indispensable que la France l’est pour les bretons !


  • xbrossard 20 février 2013 17:05

    article très intéressant, merci à l’auteur

    finalement, si l’on regarde tout cela avec un œil extérieur, le jeu de la croissance/compétivité/emploi n’est qu’un combat entre tout les intervenants/pays où le gagnant d’un jour se fait au détriment d’un ou plusieurs autres pays...donc quelque part, le capitalisme ne fonctionne pas si l’on regarde son avantage global.

    En fait, plus précisément, ce qui fait que le système fonctionne (dans le sens qu’il apporte plus aux participants en terme de biens utiles produits) de manière globale, c’est le degré d’implication et la confiance de ses participants :

    • si le jeu des transferts de richesse reste fluide et « juste », dans le sens où il est accepté par la majorité, alors les participants restent motivés pour s’améliorer et tenter de reprendre l’avantage.
    • si la majorité des participants ne s’y retrouvent pas, alors il y a démotivation et c’est le début de la fin ; plus personne ne se fait confiance, chacun cherchant de garder mesquinement ses avantages, les échanges diminuent et aussi la production. C’est ce genre de mécanisme qui a fait que l’URSS a fini par couler (tout le monde s’appuyant sur tout le monde faisait que chacun en faisait le moins possible en croyant que les autres bosseraient pour compenser).

    On peut bien pendant quelque temps « forcer » la croyance au système par le biai de dictatures et /ou système d’esclavage, mais ce n’est que reporter le problème, problème qui est d’abord une question de répartition des fruits du travail de chacun en fonction de ce que chacun pense devoir obtenir ; on en revient donc bien au problème qui était à l’origine des sub-primes : la mauvaise répartition entre revenu du capital et revenu salarial.

    Clairement, la situation actuelle est de plus en plus chaude, car on voit bien que les revenus du capitale (via la finance) sont de plus en plus injustifiés, se faisant avant tout sur le dos des travailleurs du tiers monde au détriment des travailleurs occidentaux ; il y a donc de fortes chances pour que le système finisse par s’écrouler de lui-même...

    Petite anectote : concernant la répartition du travail entre les acteurs, il es amusant de voir comment un organisme tel que l’ANPE joue les aveugles pour la gestion des chômeurs ; demander à ces derniers d’améliorer leur CV pour qu’ils soient plus employables ne résout pas le problème globale de l’emploi des chômeurs, il permet juste de changer le choix du candidat retenu (celui qui à le meilleur CV gagne) et se ramène à une compétition entre les agents de l’ANPE. Quelque part, les stages de CV sont avant tout fait pour évaluer la qualité des agents ANPE, puisque jamais un bon CV n’a augmenté le nombre de chômeurs employés...


  • Sylvain Reboul Sylvain Reboul 21 février 2013 10:02

    Je suis d’accord avec l’essentiel de votre commentaire dont je vous remercie.

    Mais je préciserais que l’auto-destruction du capitalisme sauvage actuel (surtout financier spéculatif, lequel a pris le pouvoir sur l’économie réelle), de plus en plus décrédibilisé, ne signifie pas la fin du capitalisme et de l’économie de marché dont on ne voit pas encore d’alternative possible et souhaitable, mais sa nécessaire régulation et encastrement politique et démocratique nationaux et surtout internationaux. Toute la question est de savoir comment et quand, dans le cadre de l’évolution nécessaire des rapports de forces sociales et politiques sur le plan mondial...À commencer en Europe.


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