De Saint-Georges à Bagayoko : Le mérite n’a pas de couleur
Naître noir, être homme… c’est constamment relever le gant lancé par le monde, tout en conservant dignité et force face aux vents mauvais. Plus de deux siècles séparent Joseph Bologne de Saint-Georges et Bally Bagayoko, et pourtant, tous deux ont dû affronter l’ostracisme que la société réserve aux « gens de couleur ».
À première vue, tout semblerait avoir évolué. Saint-Georges vivait au XVIIIᵉ siècle, dans un univers façonné par l’esclavage et les hiérarchies raciales assumées. Bally Bagayoko, lui, évolue dans une République du XXIᵉ siècle qui proclame l’égalité entre ses citoyens. Mais les dynamiques d’exclusion persistent : hiérarchies implicites, préjugés tenaces, inégalités structurelles et représentations culturelles continuent de freiner l’ascension de ceux qui cherchent à s’imposer.
Joseph Bologne de Saint-Georges : le talent
Né en 1745 à Guadeloupe, Joseph Bologne[i] grandit dans un contexte où les personnes de couleur étaient exclues des cercles aristocratiques et privées de nombreuses fonctions officielles. Fils d’un père blanc et d’une mère esclave affranchie, il bénéficie néanmoins d’une éducation soignée, acquérant maîtrise de la musique, du français et de l’escrime.
Saint-Georges s’est affirmé par son génie et son talent hors norme : maître d’escrime reconnu, capitaine d’armes de la Garde du duc d’Orléans, virtuose du violon, chef d’orchestre et compositeur de prestige.[ii] Ses œuvres ont été jouées à Versailles et dans les grandes salles européennes. Il a fondé et dirigé l’Orchestre de la Société des Concerts de Monsieur, remportant de nombreux duels et s’imposant comme l’un des maîtres les plus accomplis de son temps.
Malgré ces exploits, le racisme de son époque le freina. La direction de l’Opéra de Paris envisagea de lui être confiée, mais les institutions refusèrent qu’un homme noir occupe ce poste.[iii] Plusieurs musiciens et chanteurs refusèrent catégoriquement d’être placés sous sa direction. Ainsi, même le talent le plus éclatant se heurta aux murs invisibles de la hiérarchie sociale et culturelle. La couleur de sa peau était perçue comme un obstacle plus lourd que sa virtuosité et son mérite incontestable.
Bally Bagayoko : la persévérance
Plus de deux siècles plus tard, Bally Bagayoko[iv] illustre que ces mêmes obstacles persistent sous de nouvelles formes. Né en 1973 à Levallois-Perret de parents maliens et ayant grandi dans les quartiers populaires de Saint-Denis, il s’engage très tôt dans la vie locale. D’abord basketteur, puis entraîneur, il se distingue par sa capacité à mobiliser et fédérer, qualités qui lui permettent de se faire remarquer dans le milieu associatif et politique.
En 2001, il devient adjoint au maire de Saint-Denis, en charge de la jeunesse, du sport, de la formation et de l’intégration sociale. Son action auprès des jeunes et dans les quartiers défavorisés lui vaut une reconnaissance solide. En 2008, il est élu au conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, où il pilote des dossiers essentiels liés à l’enfance, à la famille et au développement urbain.
Cette expérience de terrain culmine avec son élection à la mairie de Saint-Denis et Pierrefitte-sur-Seine en mars 2026 sous la bannière LFI, dès le premier tour avec 50,8 % des voix, faisant de lui le dirigeant d’une grande ville française et le symbole d’une réussite politique durable.
Cependant, son parcours est marqué par des attaques et des stéréotypes. Certains l’ont accusé d’avoir été élu grâce au soutien de trafiquants de drogues dans certains quartiers, accusation qu’il a vigoureusement réfutée, rappelant que sa victoire repose sur son engagement, ses projets concrets et la confiance des citoyens.
Il a également été la cible de propos racistes précis. Le psychologue Jean Doridot a déclaré sur CNews[v] : « C’est important de rappeler que l’Homo sapiens, nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes. Et par conséquent, dans toute collectivité, dans toute tribu, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs vivaient en tribus. Il y a un chef qui a pour mission d’installer son autorité. » Toujours prêt à se prononcer sur tout, surtout : Le bô-parleur Michel Onfray,[vi] le lendemain, a ajouté : « Ça, c’est très tribal. On fait l’allégeance au mâle dominant… mais on n’est pas dans une tribu primitive. […] Vous avez le mâle dominant qui est là, qui décide… » Le nouveau maire a qualifié ces propos de scandaleux et annoncé qu’il porterait plainte contre la chaîne Bolloré.[vii] Ces attaques montrent que : dans une démocratie moderne, les hommes noirs restent exposés à des stéréotypes raciaux qui visent à diminuer leur légitimité, leur implication et leur honnêteté.
Un parallèle frappant entre deux époques
Le parallèle entre Saint-Georges et Bagayoko est saisissant. Tous deux ont été soumis à des épreuves dans un environnement hostile, tous deux ont subi des freins par des préjugés raciaux, et tous deux ont vu leurs compétences éclipsées par des stéréotypes.
Excellence et persévérance : Saint-Georges a su briller dans l’escrime et la musique pour se faire reconnaître, Bagayoko dans le sport et la politique. Leurs talents et leurs engagements ont été indiscutables, mais contrecarrés par des préjugés.
Obstacles institutionnels et sociaux : Saint-Georges a été empêché de diriger l’Opéra par les institutions et ses pairs ; Bagayoko a été accusé d’élections « truquées » et attaqué par des personnalités médiatiques sur des clichés racistes.
Deux siècles séparent leurs parcours, et pourtant, la lutte pour que le talent, le leadership et l’engagement des hommes noirs soient pleinement reconnus reste la même. Leur histoire montre que le mérite peut transcender les barrières, mais que la reconnaissance sociale est toujours confrontée aux mêmes résistances : stéréotypes, préjugés et discriminations implicites.
Pour ces deux : le mérite comme combat permanent
Saint-Georges et Bagayoko incarnent une vérité intemporelle : la compétence et le mérite n’ont pas de couleur, mais leur reconnaissance dépend encore trop souvent du courage, de la persévérance et de la capacité à affronter les préjugés. L’un a défié les hiérarchies aristocratiques et le racisme du XVIIIᵉ siècle, l’autre les stéréotypes et les accusations contemporaines dans une démocratie moderne.
Leurs vies, séparées de plus de deux siècles, convergent dans un même message : le mérite peut s’imposer, mais il doit se battre contre les murs invisibles de la société. Et c’est dans cette confrontation entre talent et préjugés que se révèle la force et la dignité des hommes… Noirs ou autres.
« Je fais le rêve qu’un jour mes enfants vivront dans une nation où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau, mais sur le contenu de leur caractère. » — Martin Luther King
Georges ZETER/mars 2026
Vidéo : révisons nos classiques
[iii] https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2025/07/28/duel-memoriel-autour-du-chevalier-de-saint-george_6624781_3451060.html?utm_source=chatgpt.com
[v] https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/tv/racisme-crasse-et-decomplexe-larcom-saisie-pour-des-propos-tenus-sur-cnews-au-sujet-du-maire-de-saint-denis-28-03-2026-KT4IHOLSLFA2NGQN4BGS5NFU6E.php?utm_source=chatgpt.com


