Derniers échos du harcèlement
La Bible nous fait écho d’une des plus vieilles histoires de harcèlement. Celle de Joseph, le plus jeune des garçons de Jacob. Son vieux père l’aimait d’amour tendre, et lui avait acheté une tunique rouge.
Harcelé par ses frères, ceux ci décidèrent de se débarrasser de lui, en le jetant dans une citerne….On connaît la suite. Obligé de fuir, Joseph trouva refuge en Egypte. Devenu conseiller du pharaon, Joseph bien des années après reçoit ses frères, poussés par la famine. Il se montra pourtant magnanime. Se faisant reconnaître, il leur ouvrit ses bras, et les couvrit de denrées et de biens de toutes espèces.
Joseph était un gars qu’avait « un bon fond », comme on dit.
Les statistiques américaines du FBI nous apprennent en effet que 75 % des tueurs en série, ont été victimes de harcèlement dans leur jeunesse. Cela nous montre que ces brimades, pour utiliser un euphémisme, ont des conséquences en chaîne, parfois sur plus d’une génération.
Tout le monde ne tombe pas non plus sur un pharaon miséricordieux, ni sur un Joseph ayant développé des qualités de résilience. La pièce qu’on jette en l’air ne tombe pas toujours du bon coté. Le harcèlement se décline en de multiples déclinaisons : Harcèlement au travail, harcèlement conjugal, harcèlement moral…. Cette société dite « transgressive », est en fait dure et agressive, avide de boucs émissaires….Les victimes jeunes, adolescentes, sont de plus en plus nombreuses. Pas une semaine sans que les médias ne nous renvoient un drame !
Le collectif de pirates informatiques Anonymous a mené une offensive pour faire avancer l'enquête sur la mort de la jeune Rehtaeh Parsons, depuis le début de la semaine. Celle-ci, il y a deux ans, aurait été violée par un groupe de garçons lors d'une fête très arrosée, alors qu'elle était en état d'ébriété avancé. Une photo aurait été prise lors de l'agression sexuelle et diffusée sur Internet. Dès lors, selon la mère, Rehtaeh a subi les brimades de ses camarades, à tel point qu'elle a décidé de mettre fin à ses jours, après pourtant avoir changé plusieurs fois d’école. Curieusement, après la déclaration du collectif Anonymous, et de son retentissement mondial, on apprend que l’enquête va être réouverte.
Anonymous participe à une sorte de comité moderne d’indignation. Les techniques qu’ils utilisent servent aussi aux bourreaux et aux harceleurs : SMS, internet, réseaux sociaux. Ces moyens d’amplification inédits de la parole peuvent on le sait être utilisés pour le meilleur et pour le pire.
Carla est morte sous les coups de poing d’un garçon de son âge, en quelques minutes. Le drame a eu lieu devant le collège de Florensac, un village proche de Béziers, en juin 2011. Carla, une adolescente de 13 ans, était une élève populaire, déléguée de classe, qui avait eu maille à partir avec une camarade quelques jours plus tôt. Une banale querelle amoureuse, des insultes, une gifle, le tout démesurément amplifié par les SMS et les réseaux sociaux. Jusqu’à ce que le frère aîné de la camarade en question décide de venger sa sœur, attende Carla à la sortie de l’établissement et lui assène un uppercut et un crochet d’une violence extrême
Autre affaire récente : Elève en classe de 4ème au collège Saint-Exupéry de Bourg-Saint-Maurice, Matteo a été retrouvé pendu dans sa chambre par ses parents, les pompiers n'ayant pu le réanimer. Le garçon était sujet de persécutions de la part de certains collégiens qui l’avaient pris comme bouc émissaire, au seul motif qu’il était roux.
Dans ces trois cas, les parents, loin s’en faut, ne sont pas restés inactifs.
Les parents de Carla avait alerté la CPE (conseillère principale d’éducation) et la gendarmerie. Mais aucune mesure de sécurité n’avait été prise. Le principal et la CPE ont été mutés quelques mois plus tard…. Ceux de Matéo s’étaient cognés contre le même mur de silence et d’incompréhension, de « professionnels » minorants les faits.
Le 9 octobre, Amanda Todd, une Québécoise de 15 ans harcelée sur le Net, avait mis fin à ses jours après trois ans d'un calvaire qu'elle a raconté sur YouTube. A 12 ans, elle avait eu le malheur de se laisser convaincre par un cyberprédateur de lui dévoiler sa poitrine. Depuis, il n'avait eu de cesse de détruire sa réputation auprès de ses camarades, la pourchassant au gré de ses changements d'école.
Gauthier, étudiant Brestois, 18 ans, a été retrouvé pendu il y a quelque mois, après avoir appris qu’il était victime d’un chantage sur internet. Décrit comme un jeune homme équilibré, élève de terminale, il a eut le tort de se livrer à une séance d’effeuillage, devant sa webcam, répondant aux sollicitations d’une « amie », en fait un escroc, agissant depuis un cybercafé, ou une plateforme anonyme, comme il en existe tant en Afrique.
Le marché a un certain génie pour diffuser de nouveaux produits, tout en se lavant les mains des conséquences. La pornographie est maintenant en accès aussi facile que celui de l’eau courante ! Comment peut on laisser assassiner ainsi le désir des adolescents, avant qu’eux mêmes y succombent ? Comment à pu t’on croire qu’on pouvait laisser cette sexualité d’égout se répandre en toute impunité ! Conjuguée avec des possibilités inédites de filmer, de mettre en réseau, elle est appréhendée d’une façon excitante et ludique par les adolescents, avant que tout cela ne se referme de façon mortifère sur eux.
Dans ces scénarios misérables, la pornographie entretient une vision avilissante des rapports entre hommes et femmes, rapports centrés sur la domination, la soumission de l’autre ! Voilà l’étalonnage que l’on laisse programmer sur l’imaginaire d’êtres en formation, et les phantasmes sur lesquels ils sont conviés à se normaliser ! Performance, trucage, voyeurisme, soumission, acte psychotique, mépris de plaisir de l’autre. Quelle conception du monde et des rapports humains découle t’il de cela, même en mettant en garde les adolescents sur « une soit-disant fiction où il leur faut faire la part des choses » …Mais comment croire que ces scènes primitives ne structurent pas les identifications et les repères de jeunes gens en attente d’exemples. Celui des adultes, complices de ce négoce n’est en tout cas pas probant. : « Crois en ce que je te dis, ne crois pas en ce que je vend !
Cette conjugaison diabolique de technologies appliquées de façon robotique, sans aucun questionnement, aucun mode d’emploi, débouche naturellement sur la plus grande des perversités : Celle de faire souffrir l’autre sans être vu, en le détruisant dans un jeu ressemblant à celui du chat et de la souris. Certaines victimes, tétanisés par des enjeux qui leur semble insurmontables, en parviennent lors d’un raptus, à un geste fatal.
En d'autres termes, résument les parents de Gauthier, "Quelqu'un est entré sous le toit de leur maison pour commettre des atrocités par le biais d'un ordinateur. Et il n'y avait pas de moyens pour l'arrêter", ni avant, ni après.
De « Poils de carotte » de Jules Renard (1894), à « La cicatrice », de Bruce Lowery ( 1960), en passant par le roman de Golding « Sa majesté des mouches »(1954), les romanciers ont toujours fait écho de l’histoire d’ enfants malmenés, raillés, mis à l’index par les autres, transformés en bouc émissaire du groupe. On en viendrait presque pourtant à envier cette époque où tout était loin d’être rose. Si l’on vous ordonnait de vous taire, de serrer les dents, on pouvait encore disparaître, se cacher des autres.
Sauf par le biais de la lettre anonyme, le harcèlement ne pouvait se faire que de visu. Maintenant, semblablement au contenu de ce poème de Victor Hugo, « la conscience » Il n’y ait plus aucun endroit où l’on puisse se cacher :
…. « Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L’œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : " Non, il est toujours là. »….
L’œil est là, et démultiplié même. Sauf peut être à se défaire de son portable, de sa tablette, de son internet….Choses impossibles et inenvisageables pour la plupart des adolescents, tant ils les ont incorporés… Et quand bien même, l’information continuerait à circuler pour les autres, accroissant ainsi leur angoisse. La technologie dématérialise la souffrance, donne à chacun la possibilité de s’exercer à ce petit jeu pervers d’appuyer sur des touches, sans mesurer l’impact sur le récepteur ; tout comme un pilote de chasse tirant sur une cible apparaissant sur un écran tactile. Chaque téléphone, faisant appareil photo, ou caméra, peut-être une arme par destination, dans la main d’un de ces petits anges, à qui l’on donnerait « le bon dieu sans confession ». Quoique voilà une expression que ne se dit plus guère. La conscience et la morale foutent le camp. On vous dira évidemment que les mœurs sont tout comme la météo, et que les gens se plaignent de la météo depuis la nuit des temps.
Déjà Saint-Augustin gueulait contre la jeunesse qui foutait le camp !….Tout de même. Les thermomètres eux ne nous mentent pas, ni les ours blancs sur la banquise. Les mutations que nous vivons n’ont aucun précédent…. Rien à voir avec nos enfants ? …A voir ! Les enfants sont faits d’argile, et sont en prises telluriques sur les mutations du monde, pas très heureuses pour la plupart, puisqu’elles s’inscrivent dans le consumérisme et le cynisme le plus total !
Au départ je voulais me cantonner au harcèlement scolaire, pour aboutir en fin de parcours sur l’exemple Finlandais.. Mais comment marginaliser ce phénomène que se conjugue avec d’autres « faits sociaux », sans faire des embardées dans cette nouvelle conception des échanges, livrés au « tout libéral », et l’absence de responsabilité, un mot qu’on échangera contre celui de « censure », pour mieux s’en moquer.
La violence sexuelle se conjugue étroitement avec le harcèlement, au point d’en être parfois le déclencheur. Cela ne peut que nous questionner devant notre apathie devant les seigneurs du commerce, et de l’abandon de toute souveraineté morale des dirigeants politiques. Seule la contrefaçon des marques de luxe semble interdite, ainsi que la copie pirate de films et de DVD . J’exagère sans doute, mais l’ironie semble la dernière arme qui reste, quand on s’aperçoit non pas avec quelle facilité, mais plutôt avec quel encouragement chaque adolescent est tenu maintenant de s’équiper de son kit, afin d’être connecté. Pour le meilleur et pour le pire.
Question harcèlement scolaire, les Finlandais ne font pas que pleurer, ils ont trouvé des recettes qu’ils appliquent avec un certain succès : Le programme Kiva à été lancé après deux faits divers sanglants, genre « Colombine » . Des professionnels formés passent dans les écoles, font des projections, des animations de groupe, décrivent les étapes du harcèlement, les effets sur le groupe ; ils pratiquent ensuite des jeux de rôle et des simulations. Le travail en groupe est encouragé, ainsi que l’expression. Les élèves sont invités à mettre à jour tout antagoniste grave, en soumettant l’objet de leurs querelles à des médiateurs : Autres élèves pouvant être supervisés par des professeurs.
En France, certaines écoles s’en inspirent déjà. Les autorités se sont émus, avec un certain retard. Il existe un site gouvernemental sur Internet : « Agir contre le harcèlement à l’école »
Ce site fait honnêtement le tour du problème, et de ses implications, et soumet des solutions visant à éviter les pire attitudes : Se taire, encaisser, faire le jeu des harceleurs ! Encore l’a t’on vu : Il ne suffit pas de proclamer sa souffrance, face à des adultes qui ne veulent parfois pas être dérangés, et qui réalisent un peu tard qu’ils vont l’être malheureusement pour longtemps.
Si le harcèlement déborde amplement les limites des murs de l’école, c’est là qu’il est particulièrement visible, et que des solutions peuvent être le mieux mises en place.
On n’envisage pas de donner le permis gros cubes à un gamin de douze ans, ou la possibilité de s’acheter un colt 45 ! Alors pourquoi le laisse t’on s’équiper de ces parfaites machines à harceler et à se faire harceler ? Pourquoi n’y a t’il pas au moins un permis, un apprentissage des bonnes conduites ?Et une limitation de leurs gadgets, selon l’age des intéressés.
Mais cela nuirait encore un peu plus au PIB, ce nouveau veau d’or paré de jarretelles, afin de l’érotiser ! Le sexe devient triste sans imaginaire. L’imaginaire, c’est la dimension qu’aucune de ces machines ne propose, et c’est bien pour ça, qu’ils ont décidé de le liquider. Le bon consommateur, c’est un névrosé, celui qui court après cette dimension perdue. L’addiction se construit sur ses décombres.
Les mythes Grecs n’arrêtent pas de nous livrer des choses intéressantes. Il serait temps de s’y intéresser autrement que dans la fascination des sacs « Hermès »
Narcisse était ce beau mâle qu’aucune fille canon n’émouvait. Dans la cour du lycée, la belle Echo tentait bien d’attirer ses regards mais elle ne rencontrait elle aussi que l’indifférence. C’était une meuf un peu accroc qui avait le harcèlement gentil, mais têtu : Elle ne pouvait que répéter le dernier mot que Narcisse disait. Ainsi quand il disait « qui est là » elle répondait « là ». Narcisse poursuivait sa carrière cruelle, en se moquant de l’amour, avec des airs de petite frappe, quand une de celles qu’il avait blessée demanda une supplique aux dieux qui lui accordèrent : « Que celui qui n’aime aucune autre s’éprenne de lui même ! » Ainsi, s’abreuvant à une fontaine, il devint amoureux de son reflet, jusqu’au moment où il tomba dedans.
Hum…..De la belle Echo n’arrêtant pas d’envoyer des SMS courts et infructueux à Narcisse, et de celui-ci penché sur son écran dans une vie illusoire, et mortifère : N’est ce pas là une prophétie des temps modernes, plus de 2000 ans avant Jules Vernes et George Orwell ?
Peut-être serait il temps de remettre dans le répertoire des portables, les numéros de Platon, Socrate, et Marc Aurèle…






