Des causalités dans l’Histoire (pour et contre Emmanuel Todd)
Inspiré d'une remarque d'Emmanuel Todd sur l'État Profond dans La Défaite de l'Occident, où il le décrit comme blob ou "shallow state" (État superficielle), je me propose d'écrire une série d'articles qui cherchent à sonder la profondeur de l'"État profond". Dans ce premier article, il s'agit de compendre pourquoi, malgré tout, les paradigmes d'explications utilisés par Todd nous laissent souvent insatisfaits.
Intérêt et limites des analyses socio-culturelles d'Emmanuel Todd
"Les choses n'arrivent pas toutes seules. On les fait advenir. (Things do not happen. Things are made to happen)" (J.F. Kennedy)
J'ai découvert les travaux d'Emmanuel Todd lors du mouvement des Gilets Jaunes, dont il a été un des rares soutiens explicites parmi les intellectuels français. J'apprécie ses travaux et je les recommande volontiers, car ils permettent de sortir des paradigmes d'explications trop étroits et unidimensionnels, en particulier ceux du marxisme et de la sociologie moderne. L’analyse différentielle des dynamiques inconscientes, en particulier les héritages anthropologiques, les religions, l'éducation et la démographie, lui permettent d'éclairer les évolutions historiques d'une nouvelle lumière et de faire souvent les bonnes prédictions sur les évolutions à venir.
Cependant, pour avoir écouté multiples interviews de Todd et lu une dizaine de ses livres, Todd semble avoir une idée un peu... superficielle de l'État profond. Je ne parle ici que du Todd publiquement disponible : mais l'absence de critique, de sa part, des discours officiels sur par exemple les responsables du terrorisme et sur la "pandémie" de Covid19 me laisse supposer une certaine ignorance.
Cette ignorance est à mon avis la conséquence d'un point aveugle idéologique de la modernité : un préjugé méthodologique anti-intentionnel, donc anti-spirituel et biaisé vers un anti-complotisme simpliste. Car, contrairement à la tendance des explications que nous propose Todd, les intentions et projets des élites sont bien des facteurs déterminants dans l'histoire, et souvent des plus néfastes : seulement, il s'agit d'une autre forme de causalité, à savoir ce qui, à la suite d'Aristote, s'appelle les "causes finales" ou la téléologie. (Derrière le préjugé méthodologique en question se trouve donc une orientation métaphysique que j'ai essayé d'esquisser ailleurs.
Or, si l'on oublie par exemple de rappeler que les idéologies et les convictions sont souvent le résultat de la propagande et le fruit d'intentions très précises, on finit par laisser l'impression qu'elles sont des forces obscures qui amènent les peuples sans raison apparante à faire la guerre et à s'entretuer. Cela génère alors un étrange mysticisme qui est tout à fait évitable car les populations ne veulent en général pas vraiment la guerre et souhaitent encore moins les génocides. Certes, à la défense de Todd, il ne se considère pas comme un spécialiste de géopolitique. Mais, quand les multiples intentions, méthodes et décisions bien documentées des acteurs géopolitiques ne sont pas prises en compte ou négligées, les commentaires de Todd nous laissent parfois perplexe ou finissent par être incompréhensibles.
Le Royaume Uni, les États-Unis et le “libéralisme”
Prenons l'exemple de ce qu'il appelle l'"anglo-sphère" (essentiellement le Royaume Uni et les États-Unis). Grace à Todd, j'ai appris à mieux l'apprécier, et donc à mieux comprendre ce qu'il appelle la mentalité "libérale". Mais concernant leurs activités géopolitiques, Todd en déssine souvent un portrait quelque peu soporifique. Ainsi, dans les multiples travaux et interviews de Todd, que j'ai pu lire ou écouter, les horreurs dont les États-Unis et le Royaume Uni sont au moins co-responsables, me semble très insuffisamment pris en compte. Outre les massacres des Amérindiens, la traite des noirs et l'esclavage, la Grande famine irlandaise (1845 - 1852), la guerre des Boers avec les premiers camps de concentration, la famine en Perse de 1917-1919 (estimé à plusieurs millions de morts), la famine du Bengale de 1943 et les multiples guerres impérialistes absurdes et dévastatrices (Corée, Vietnam, Afganistan 2001-2021, Irak 1990 et 2003 etc.), il faut encore mentionner le "siècle d'humiliation" envers la Chine (trafic et guerre d'Opium) ainsi que celle de l'Allemagne à travers le traité de Versailles, la collaboration assez systématique avec toutes sortes de tyrans et de fascistes et le sabotage des dynamiques émancipatrices.
Ici, il est important de noter que la plupart de ces horreurs datent de bien avant l'effondrement du protestantisme dans ces pays, effondrement dont Todd se sert pourtant pour expliquer la dérive morbide et nihiliste des dernières années. Il faudrait encore mentionner le racisme et l'eugénisme lancinant de leurs élites et la collaboration profonde de la Wall Street avec le nazisme, prolongée ensuite par la CIA et le complexe militaro-industriel, et les multiples opérations sous faux pavillons et autres stratagèmes médiatiques pervers.
L'État Profond correspond assez bien à cet ensemble d'aspects de la géopolitique qu'il s'agira donc de sonder pour mieux comprendre cette notion. Cela inclut le financement, la collaboration voire l'organisation par ces mêmes élites du crime organisé, du terrorisme, de l'islamisme radical et bien d'autres mouvements extrémistes, ainsi que les machinations médiatiques pour en camoufler ou étouffer la provenance et accuser autrui. Cet ensemble d'analyses, qui ne peut tout de même pas être traité comme quantité négligeable, est très largement documenté par multiples auteurs et recherches du plus haut niveau (voir par ex. P.D. Scott, "L'État profond américain"), --- et assez systématiquement négligé sinon nié par les médias et les intellectuels occidentaux. Même les auteurs et médias anti-systèmes ou anti-capitalistes traditionnels n'en dessinent en général qu'une version insuffisante et incohérente.
D'une façon très général et bien au-delà de tout enjeu géopolitique, l'approche ascendante analytico-statistique typique des sciences humaines contemporaines repose malgré tout sur des paradigmes matérialistes et réductionnistes, qui veulent expliquer les événements historiques par des causes économiques et socio-culturelles, ou, au mieux, psychologiques. Même si elle apporte souvent des éclairages très intéressants, on ressent donc souvent derrière ces paradigmes une certaine atrophie épistémologique.
L'Inde : un cas à part ?
À l'occasion, je me permets aussi de faire une petite remarque sur l'Inde, qui me semble être un point aveugle de la réflexion géopolitique occidentale en général, et de Todd en particulier, ne serait-ce que par comparaison avec la Chine. Pour illustrer ces réflexions, Todd compare souvent les différentes grandes nations, or l'Inde y est singulièrement absente --- et ferait assez souvent figure de contre-exemple. Or, dans sa, par ailleurs, très belle vue d'ensemble sur l'humanité, Où en sommes nous ?, Todd nous propose aucun chapitre sur l'Inde, ni d'ailleurs sur l'Afrique ou l'Amérique latine.
Par ailleurs, un argument souvent répété à différents endroits voudrait que la Chine nécessiterait, par sa taille même, un régime autoritaire, mais la comparaison avec l'Inde fragilise sensiblement ce genre d'argument. L'Inde, pays le plus peuplé du monde avec une douzaine de systèmes d'écriture, "234 langues maternelles, dont 122 langues importantes" (Wikipédia, rencensement de 2001) et de multiples minorités religieuses, a réussie une sortie relativement peu violente du colonialisme, sans avoir à ma connaissance vécu d'importantes époques de violence par ailleurs. Elle pratique aujourd'hui une forme de pluralisme et de démocratie relativement stable.
Certes, le système des castes est très contraignant et critiquable, surtout par les marriages endogames arrangés. Mais il y a aussi 5 % à 6 % de marriages inter-castes, il existe une certaine dynamique entre les castes, et de nouvelles castes peuvent se créer. Je note aussi que pour 1.6 milliards d'habitants et quelques milliers de castes, une caste correspond en moyenne à des dizaines voire des centaintes de milliers de personnes. Est-ce vraiment plus contraignant que par exemple la caste des catholiques intégristes, des vegans ou des intellectuels de gauche d'une ville française moyenne ?
De l'influence des décisions à long terme
Ne doutez jamais qu'un petit nombre de citoyens volontaires et réfléchis peut changer le monde ; en fait, cela se passe toujours ainsi. Margaret Mead
Toute situation historique est unique et complexe et les causes en sont multifactorielles ; il nous faut donc une pensée holistique qui prend en compte tous les aspects d'une situation donnée. A minima, il nous faut inclure de plein droit une lecture "top-down" (descendante, intentionnelle), assez souvent estampillée "complotiste" dès qu'elle n'entre pas dans le cadre des opinions autorisées. Elle essaie de montrer que les causes de l'histoire se propagent bien plus souvent de haut en bas que ne l'admet le discours officiel. Il est pourtant évident que les grèves, la désinformation, les guerres, les révolutions ou les projets économiques sont par essence planifiés. Et si l'issue peut en être incertaine, les bénéfices par exemple pour l'industrie de l'armement, sont en général garantis.
Pour illustrer ses analyses socio-culturelles, Todd utilise souvent l'exemple de la crise les années 1930 et les évolutions dramatiques des années 1940. La réponse d'un pays correspond alors à ce qu'on pourrait appeler "l'esprit d'un peuple". Mais en amont des années 1930 se trouve la Première Guerre Mondiale. Or, même en supposant qu'elle était en quelque sorte "inévitable", on comprend immédiatement que l'issue en aurait été tout autre si Guillaume II avait préservé l'Entente des Trois Empereurs forgée par Bismarck, ou si l'organisation secrète de la \iTable Ronde (autour de Cecil Rhodes, Lord Milner, Nathan Rothschild et le roi d'Angleterre) n'avait pas tout fait pour faire advenir la Première Guerre Mondiale (voir par exemple Carroll Quigley, Histoire Secrète De L'oligarchie Anglo-Américaine ainsi que Docherty & Macgregor L'histoire Occultée - Les Origines Secrètes De La Première Guerre Mondiale).
Aux types d'interprétation anti-intentionnalistes à la Todd, on doit aussi opposer d'autres contre-exemples qui corrigent le tableau qu'il a tendance à déssiner. Ainsi, ce n'est pas seulement la christianisation qui s'est faite partiellement de haut en bas, mais aussi la récente et rapide réislamisation du Moyen Orient (lequel était en bonne partie laïcisé dans les années 1950), réislamisation largement insufflée par les pétro-dollars saoudiens et autres narco-dollars de la CIA.
D'autres évolutions socio-culturelles sont aussi le fruit des diverses volontés et stratégies de pouvoir et pas seulement des dynamiques "naturelles", ainsi les dérives totalitaires du communisme et du fascisme, ou encore l'hédonisme consumériste, l'irrationnalité et autres folies contemporaines. Par ailleurs, il me semble que c'est dans la logique des capitalistes de chercher à se substituer au pouvoir de l'Église, donc de favoriser la déchristianisation et une métaphysique mécaniste-matérialiste. L'Église est certes une institution critiquable, mais je ne suis pas convaincu que le vampirisme nihiliste des complexes militaro-industriel, politico-médiatique ou médico-pharmaceutique soit préférable comme instance suprême pour l'orientation de l'humanité...
Les évolutions historiques ne sont donc pas seulement la résultante de la situation économique et des convictions culturelles des peuples, mais aussi le fruit de multiples décisions prises par les pouvoirs politiques, les chefs de guerres, le clergé, les banquiers ou les intellectuels. Elles dépassent d'ailleurs aussi souvent notre entendement. En effet, les jeux de pouvoir se jouent sur des générations voire des siècles, et certainement pas à cartes ouvertes ; il y règne une activité des plus intenses, où il faut des informations très profondes pour en comprendre les tenants et aboutissants, et seule une lecture matérialiste peut considérer cette activité comme négligeable.
Conclusions provisoires
Pour résumer, on peut dire que les différentes élites ne se contentent pas de surfer sur telle vague historique irresistible, au contraire elles favorisent ou imposent des évolutions tout à fait évitables, souvent nuisibles à l'avenir d'un pays ou contraire à l'esprit d'un peuple. Et quoi qu'en disent les marxisants, le "capital" n'agit pas en soit, il n'est que moyen d'action. La Russie et la Chine contemporaines montrent d'ailleurs qu'une économie de marché est compatible avec un contrôle du capital par l'État. Le paradigme à retenir pour décrire les élites au pouvoir ne serait donc pas celui d'un surfeur, et plus celui d'un jardinier qui, certes, ne contrôle pas tout dans son jardin, mais dont l'influence est décisive à long terme. Reste à savoir, si les explications géostratégiques habituelles suffisent à clarifier le tableau, ou s’il faut inclure d'autres considérations plus profondes, complexes ou improbables.
Or les historiens, avec inconséquence, d'une part admirent les résultats, et de l'autre condamnent les moyens. Machiavel, Le Prince, chap. XVII

