Dieu ou le nécessaire arbitraire
DIEU OU LE NÉCESSAIRE ARBITRAIRE
Jacques-Robert SIMON
Croyons un instant que les notions de Droite et de Gauche ont un sens. La « Droite » se réfugie souvent en Dieu, et prône la charité au niveau de l’individu, pas de la société. Les croyants de « Gauche » préfèrent au contraire travailler pour établir une organisation sociale équitable, le collectif prenant le pas sur la somme des individualités. Dieu promet essentiellement une vie éternelle. Pour un individu ceci ne peut rester qu’un espoir, une collectivité par contre ne peut pas vivre sans un dieu qui tranche en dernier ressort ce qui assure sa pérennité.
Une Démocratie se caractérise par le choix par les citoyens des principaux dirigeants de la Nation. Des élections désignent des responsables, c’est le seul moyen d’assurer la part d’arbitraire inséparable de toute décision. Un dirigeant est censé diriger et les prouesses de la diplomatie ne peuvent empêcher que finalement un choix binaire doive être fait. Un chef est d’autant plus respecté que l’on ne le connaît pas, ou pas complètement. Le processus démocratique ne permet pas de créer la distance nécessaire entre l’élu et l’électeur. La déification par voie électorale n’est guère efficace. Les ors, les paillettes, les palais contribuaient à rendre hors de portée un monarque. Un immense spectacle est encore offert aux électeurs, le peuple n’est plus assez dupe de cette théâtralisation. Les jeux politiciens devinrent par trop visibles et rendirent ridicules les acteurs condamnés à aller d’insignifiances en insignifiances.
Cette impossibilité constitutionnelle des dirigeants des démocraties à prendre des décisions courageuses pour le bien commun permit au capitalisme de régner en maître. Les valeurs économiques devinrent le référentiel des prises de décision, plus qu’un système de valeurs, elles s’érigèrent en tables de la loi : tu vaux ce que je t’achète. Les démocraties démunies de tout levier efficace pour maintenir la cohérence de groupe se réfugièrent dans le giron non-démocratique du capitalisme.
Les Hommes politiques quant à eux ne se tournèrent plus vers le peuple mais vers les électeurs. Pour devenir des élus, il faut rassembler la majorité des suffrages. Dieu tout comme Marx étant morts, il est inutile de piocher parmi le sacré pour tenter de convaincre : il faut seulement promettre. Ainsi le tissu des Démocraties se transforme en un vaste système de protection prenant en compte les égoïsmes de chacun. Cependant, un tout n’est pas la somme des parties, et encore moins des partis. En particulier, une vision à long terme est déterminante pour une collectivité, vision qui ne peut s’acquérir que par la réflexion et la morale.
On peut s’interroger sur la réalité de Dieu. Mais il est plus utile de se demander pourquoi il a été indispensable à tant de gens pendant si longtemps. Les Hommes, si ils souhaitaient suivre ses commandements, devaient s’élever au dessus d’eux même plutôt qu’au dessus des autres. Comparer, classer, hiérarchiser des choses ou des êtres de nature différente n’a aucun sens ; on peut par contre prétendre que celui-ci est meilleur que celui-là si ils sont semblables. Mais les Hommes sont tous uniques. L’existence d’un Dieu, d’une référence absolue, comme le zéro degré Kelvin, permet de ne pas se soumettre à des Hommes, à d’autres hommes : chacun doit tendre de sa propre volonté vers un comportement idéal donc inaccessible. Les représentants terrestres du divin, les dirigeants, font croire qu’ils ne sont que des relais entre les préoccupations terrestres et célestes, eux aussi astreints aux contraintes de sainteté. Dieu a ainsi permis la stabilité et la cohérence d’une civilisation judéo-chrétienne dont nous sommes tous redevables, pour le cheminement des idées comme pour les technologies dont chacun est friand. Dieu n’a même pas eu besoin d’exister pour régner en maître : il rendait invisible et inutile la lutte des classes.
Les Hommes politiques actuels ne sont ni pires, ni meilleurs que les financiers ou les marchands de glace, mais ils ne disposent plus de la dimension transcendante qui leur permettrait de diriger un peuple et non pas des électeurs. Les fois communistes, socialistes, démocrates, toutes poussées sur un terreau divin, ont fait place à ce que l’on nomme mal à propos le libéralisme : la liberté est sacrée mais proscrit celle de s’attaquer à des privilèges. La Liberté n’arrivera jamais à elle seule à atteindre même lointainement l’Égalité et encore moins la Fraternité. Le capitalisme, inséparable du libéralisme, est ancestral mais il a toujours été endigué par Dieu, par un dieu, celui qui pose en dogme que tous les Hommes, bien que différents, sont égaux. La notion de Dieu permet à tous, y compris aux plus misérables, de croire qu’ils auront leur part d’immortalité comme les notables. Le monde financier, bien qu’il se soit complexifié à un point tel que les gens du commun pensent qu’il est peuplé de surhommes, ne donnera jamais cet espoir puisqu’il en est la négation. Combattre ? Mais les Démocraties telles qu’on les connaît sont inaptes à lutter : seul un Dieu, porteur de l’éternité, peut vaincre la cupidité source des jouissances de l’instant.
La Démocratie table sur les règlements et les lois pour imposer un ordre collectif. Mais un règlement favorise les habiles qui savent le détourner plus que les gens honnêtes qui le respectent. L’« élite » s’est donnée justement pour métier de tirer profit de tout et surtout des failles réglementaires. Leur jauge d’évaluation est peut-être amorale, immorale, indécente mais elle est efficace pour mesurer les rapports de force et donc gagner. Face à ce trait animal, il faut un nouveau sacré : les moyens actuels de communication, s’ils sont organisés correctement, nous le fournissent. Le monde n’aura bientôt plus besoin d’aucune sorte de servitude, d’aucun clan, d’aucune idéologie, d’aucun maître, chef, leader, boss, directeur, guide, émir, monarque, souverain, dynaste, supérieur, responsable. Le monde de l’Internet fonctionne déjà en partie sans cheffitude : le talent peut devenir à l’échelle de la planète la principale monnaie d’échange.



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