Du fric à l’âme
Cela fait un moment que je vous lis, vous les commentateurs, que j'écris et commente ici ; et, hormis deux ou trois désespérément à droite, ultra libéraux, qui ne disent même pas qu'ils souhaitent un monde d'inégalités et de violences mais qui sont sans doute convaincus qu'en continuant dans le même sens, en accentuant même le trait, la richesse sera au rendez-vous !
Mais la richesse est-elle bien le problème ?
Les riches, pas seulement les fameux 1%, mais ceux qui ne comptent pas leurs dépenses, n'ont-ils pas plutôt , je dirais l'impression, d'être quelqu'un ? Quelqu'un que l'on salue dans la rue, que l'on respecte ou que l'on craint ou que l'on courtise, sans compter l'exonération des tâches fatigantes et tellement répétitives qu'elle en deviennent harassantes, les petites plages de farniente au soleil qui ôte la fatigue et le stress d'une vie vide et qui pourtant fait semblant d'être enviable ? La richesse n'est-elle pas seulement aujourd'hui qu' un laps de notre liberté d'humains adultes ?
On dit de beaucoup de gens qu'ils ont des responsabilités : faire son travail en fonction de ses compétences avec tout le sérieux et la concentration nécessaires pour que la chose à produire soit produite, que ce soit de l'électricité nucléaire, du lait ou des voitures conformes aux normes de sécurité ! Mais sinon ? Les patrons n'ont plus la responsabilité du bien-être de leurs ouvriers, les juges de rendre la justice, dont les lois tendancieuses et élastiques laissent beaucoup de mou, les médecins de guérir, les enseignants de réussir leurs enseignements,etc. Aujourd'hui, les réparateurs qui se plantent, se font payer quand même et je vous mets au défi d'exiger d'eux qu'ils s'acquittent de leur engagement sans allonger la facture ! De même pour les vétérinaires qui ne repartent jamais bredouilles, et vous payez votre consultation chez le médecin même s'il a fait n'importe quoi ! À chaque instant de notre vie quotidienne, une bagarre, parfois longue, peut survenir si vous avez décidé d'en avoir pour votre argent ! À l'épicerie, la vigilance est de rigueur, au restaurant la note est exigible même si c'était dégueulasse et que faisons-nous ? Nous laissons pisser ! La rupture est devenue totale entre la somme et l'acquisition ! C'est une veine de faire une affaire, et souvent le dit-on de ce qui devrait être normal ! Donc, les riches trouvent aussi des ouvriers qui foirent le crépi, qui ratent la cheminée, qui rétrécissent leur pull au nettoyage, des serveurs qui leur servent un vin bouchonné, des infirmières mal embouchées et ainsi de suite, sauf s'ils passent tout leur temps à chercher les meilleurs de tous en tout ! Mais les riches s'en foutent, car leur fric leur donne l'allant de soi, la sécurité, une évidence à être que ces petits embarras, que ces petites arnaques, incompétences ou négligences ne remettent pas en question.
Ce n'est évidemment pas le cas du précaire.
L'argent, qui est plus qu'une valeur, plus qu'un Dieu, notre sang, nos nerfs, intégrés au delà de tout, premier dans nos préoccupations, dans nos solutions, premier dans nos relations, cause unique – croit-on- de nos frustrations et seul baume envisagé, base exclusive de notre civilisation !!! Qu'est-il ? Rien, du vent, une invention de l'Homme, une valeur d'échanges devenue un pouvoir d'oppression, d'exclusion. Et ceci nous est imposé comme but, dès le début du collège, qui fabriquent aussi des jeunes incultes qui n'ont retenu que ceci : sans fric, t'es rien ! Ces jeunes que l'on montre du doigt comme l'enfer alors qu'ils ne sont que notre miroir ! Les mêmes qui ont « étudié » les rouages du pouvoir, se comportent exactement comme eux, et pourtant, bien que leur pouvoir soit aussi violent, ils sont respectés – ou craints- ou élus !! Ils ont été capables d'une formidable entourloupe : amener à leurs idées les gueux, les banals, les ordinaires ! Les gens passent leur vie à rêver de gagner au loto, de réussir leurs affaires sur un coup fumant, et pour les plus humbles, de trouver un bon emploi stable et bien rémunéré ; quelle collaboration aux principes de notre destruction que cette attitude-là !
Cette toute jeune société, à peine trente ans, s'inscrit non seulement dans notre civilisation judéo-chrétienne mais également dans les civilisations bouddhistes, hindouistes, islamiques, animistes et chinoises ( je ne dis pas confucianiste parce que Confucius est remis au goût du jour depuis peu en Chine, en réaction à cette modernité), obligée de balayer tout sur son passage, acceptant le mercantilisme puéril du New Age et tolérant ça et là les paroles mesurées de quelques dinosaures, et prenant comme axe du mal un islamisme intégriste, lui même s'étant épanoui en opposition aux attaques faites aux valeurs de sa religion. Même la culture laïque issue de notre révolution est mise à mal, malgré les belles devantures. Or, cette société est dépourvue des valeurs qui fondaient l'existence de tous (même si l'on trouve beaucoup à redire à ces valeurs) ; du reste c'est en partie pour cela que le chemin a été aussi largement ouvert avec autant de facilité.
L'accent a été mis pour la première fois depuis l'histoire de l'Homme, sur l'individu ; or qui est l'individu ? Vous, moi, des êtres inégaux en chances et en talent, des êtres exploiteurs ou exploités, des êtres qui, depuis toujours et dans le secret de leur conscience, estiment avoir droit à la dignité, à l'expansion de leur créativité, au confort des progrès, à la douceur du repos, aujourd'hui aux moyens des loisirs. On se doute bien que ce leurre en a abusé plus d'un d'autant plus qu'améliorer la vie de tous en se basant sur des valeurs plus solides, était chose plus compliquée à instaurer, et par qui ?
Mille, deux mille, trois mille ans de à la va comme j'te pousse et soudain, la proposition d'un confort royal pour le commun ! À condition bien sûr de le valoir bien ! La foule se rue au portillon, trente, quarante, cinquante pour cent ou plus , selon les endroits, sont refoulés, refoulés mais pas vaincus ; les vaincus sont les exclus, de plus en plus nombreux certes mais, par définition, silencieux.
Si nous le voulons nous pourrons tous être rois, manger du caviar, dormir dans les ors, être servis, respectés, suivis !!!! Quel rêve !! Cela s'est réalisé un peu, sauf que pour faire durer le rêve, il a fallu élever les esturgeons, juste avant leur disparition ; ou bien se contenter d'oeufs de lump ou de cabillaud ; et même les lumps et même les cabillauds ont été quasi éradiqués ! Le pauvre Cyclopterus lumpus, a-t-il été flatté ? On en doute.
Alors ?
Peut-on, par devers soi, se dire que l'on « vaut » quelque chose, même loin de ces appâts ?
Il semblerait que l'on vaille si peu, au fond, que l'on fonce tête baissée vers les barbes à papa ( ces choses colorées, indigestes bien que pas nutritives, malsaines, et, très, très décevantes ; l'homme n'aime pas faire face à sa déception, la plupart du temps il se fait croire qu'il est content !) vendues à des prix à notre portée, dans toutes nos fêtes foraines, restaurants, hôtels, avions, destinations exotiques et j'en passe ! Le faire-semblant contente trop de gens, il induit une méconnaissance de soi qui nous paume au point de nous rendre malades, mais comme la solution n'est pas aussi clairement affichée que la cause, on reste comme deux ronds de flan, avec comme seule ténacité de ne pas faire rendre gorge à la vérité !
Nous voici rendus au stade, avéré, que l'on ne peut plus faire face à la réalité ! Notre réalité ! Et pourtant, comment améliorer notre condition si nous n'en avons pas vu tous les contours ?
Ceci est une régression pure et simple car je vous dis que nos anciens, s'ils vous paraissent avoir été plus malheureux, savaient se situer de manière sûre et savaient avec autant de certitude ce qu'ils pouvaient ou ce qu'ils ne pouvaient pas faire pour se libérer ! Le piège se referme, qui fait croire... autant que la religion, à ceci près que la nôtre, aujourd'hui, a rapporté au niveau des contingences les plus profanes, ce paradis promis ; remarquez, c'est normal vu que celui-ci se situe sur la terre, on conviendra qu'il crée moins de réjouissances du cœur, moins d'exaltations mystiques donc plus de rancoeurs d'en être exclu quand son avènement ne dépend que de la chance ; ni du mérite, ni de l'intelligence, ni d'aucune valeur promue depuis des millénaires ! Pour ce paradis sur terre, point n'est besoin de vertus, la bagarre, la violence, la rivalité suffisent ; c'est dire si c'est à la portée de beaucoup. Et c'est le but parce qu'on a tous compris que faire cette course, c'est la rente des fabricants de dragées hautes.
Pour faire bonne figure, on l'a vu, cette parfaite organisation tolère, et parce qu'il y a encore quelques mémoires, d'autres desseins ou aspirations dans la vie ; la spiritualité est consentie aux ratés du bulbe ou de la physionomie, les pauvres qui n'ont guère à espérer de la société dont les missels en papier glacé remplis de photogénies aux dimensions aux normes et à la plastique agréée, que l'on appelle icônes d'ailleurs, servent d'évangiles aussi. Inutile de dire que personne ne rêve des anciennes figures, d'appartenir à cette classe de vieilles filles au sacrifice à fleur de peau et les enfants de choeur ne font plus rêver personne ! Ce sont à peu près les seuls qui détiennent pourtant le statut, bien que leur spiritualité ne soit que dévotion.
Rien n'est plus aisé de nos jours que de faire croire n'importe quoi à n'importe qui ; les curés de jadis en seraient fort jaloux.
Donc, il peut sembler bien méritoire de vouloir améliorer ce modèle branlant sur ses bases incertaines, avec des idées chargées de morale passée, de décence déchue, et d'innovations faisant la part des choses, entre technologies, fleurons de notre progrès, et respect et amour de notre terre mère.
Tant que nous sommes en vie, et à moins d'être tombés dans une dépression grave, l'optimisme est de mise ; on ne sait rien de ce qui se passera et je suis assez curieuse pour deviner le tracé du chemin, avant de mourir ; l'anagramme de « deviner » étant « devenir » !!
La certitude c'est qu'on ne rafistolera rien ; mais il est probable que le réveil du peuple apportera son lot de valeurs constructives, essentielles à la vie, indépendamment de tout jugement moral.
On nous souffle qu'il ne faut pas approfondir, que le surf est suprême, qu'il ne faut pas pratiquer l'intériorité, que la chirurgie esthétique est plus à même de régler nos problèmes et que se réaliser passe par un emploi dans notre société. Par souci d'égalité, certains parlent d'un emploi pour tous, mais peu importe lequel, et par souci de normalisation de l'élitisme, on balance des diplômes à tout va, dans tous les secteurs, ce qui a comme conséquence, la glaciation des destinées. Nulle part et à aucun moment, on ne prône le dessein d'une société en marche qui aurait besoin de tous ses bras, de toutes ses compétences et de toutes ses énergies ; on se maintient dans un discours intenable d'égalité des chances devant l'élitisme, sans souci de l'oxymore mais surtout sans que ces paroles soient suivies d'actes ! Tout est fait, et le plus tôt possible pour séparer et faire croire que si on choisit les futures élites, on ne discrimine pas les autres.
Et si on décidait tout à coup de payer moins ceux qui ont des postes, des places, des tâches créatives ou de responsabilité, tout à fait à même de contribuer à l'épanouissement de l'individu, et que l'on compense par une paye plus importante ceux qui font les tâches nécessaires, indispensables mais plus contraignantes, plus fatigantes : que se passerait-il ? L'argent perdrait son aura de puissance et de privilèges qui ne lui doivent rien ; ni le talent ni la connaissance n'ont à faire avec l'argent ; la véritable puissance n'est pas pouvoir ; c'est vrai que je préférais l'art saltimbanque, les poètes maudits, les peintres mendiants,etc.. ils donnaient du sens à la pauvreté, il lui donnaient son rang de noblesse, de coeur ; l'argent était l'apanage des bourgeois, des marchands ; c'était très bien ainsi. Les pauvres étaient dignes, avec leur culture et leurs héros, c'est dommage que nous n'ayons pas pu améliorer leurs conditions matérielles sans détruire leur âme ! Aujourd'hui plus personne n'a d'âme, si ce n'est quelques individus ; bien sûr que le peuple se perdait dans un obscurantisme religieux, et ce n'était pas un hasard ; mais aujourd'hui ? Les néons des supermarkets comme seules lumières ?
À la mi XXe siècle, on a exterminé une population et pour ce faire, on a dû la dépouiller de sa dignité ; mettez Sarko tout nu dans une cour inconnue de lui, avec des chiens qui l'attaquent, il sera dépouillé de sa dignité ! Eh bien, la leçon a été prise. Une partie achetée, flattée, et l'autre à qui on donne des saloperies à manger, qui se rend malade, obèse, qu'on prive d'activités un peu gratifiantes, qu'on parque dans des ghettos et dont les moins adaptés, peut-être les plus fragiles, les plus sensibles se droguent, boivent, dépriment...
Le peuple avait à être dépossédé du danger qu'il représentait. La Bête Immonde est atteinte dans son corps après avoir eu l'âme brisée. Nous y sommes à peu près ; la seule chose que je souhaite, c'est que ce danger subsiste derrière l'apparente soumission. Qu'il reste une braise à souffler pour faire renaître son feu...
À regarder les résultats des élections, on dirait qu'elle s'ébroue et cela a l'air d'inquiéter fort ceux qui pensaient que le problème était réglé !! Mais une bête qui s'ébroue en sortant de la boue, si elle est capable de faire des dégâts, ne l'est pas toujours pour se ressourcer, restaurer sa santé. Une bête qui s'ébroue de cette façon, reste dans son présent, son ressenti, en espérant peut-être une solution à portée de main pour retrouver un passé magnifié. L'illusion, donnée par la religion puis par le consumérisme, a de beaux jours devant elle ; l'apparence a changé, la réalité a empiré. Oui, c'est décevant, franchement désespérant ! La solution n'est pas là où on la cherche, là où nous chassons il n'y a pas de gibier...



