Du Saint-confinement : réflexions sur le coronavirus à la lumière des Saintes écritures
« Je vous le dis, en vérité, mes chers concitoyens, l’heure est au re-vivre ensemble, au renouveau de la Foi en notre Etat laïque, souverain et démocratique, protecteur de la Nation et de notre liberté santé. Pendant le Déluge, nous avons tenu bon, fortifiant nos âmes et protégeant nos aînés réfugiés à bord de l’Arche bâtie en urgence, l’Arche du Confinement qui prit la mer sur les flots déchaînés. La vague du Covid-19 l’aura fait tanguer sans réussir à nous faire chavirer ; malgré les quelques trente mille noyés, nous aurons survécu collectivement à l’épreuve et nous pouvons à nouveau reconduire notre Espérance en l’avenir. Avec prudence, certes, mais aussi avec sérénité, tant nous avons prouvé, par le passé, que la Foi qui nous unit et que nous prénommons ‘France’ n’est jamais plus ardente que quand sa flamme a paru proche de s’éteindre. »
Notre-Dame-de-la-Vérité
Ce magnifique discours d’Emmanuel Macron (le prénom Emmanuel signifiant, au passage, ‘Dieu avec nous’) n’a jamais été prononcé, au profit d’interventions « guerrières » empruntant autant à « l’Union Sacrée » de 1914-1918 – pour leur versant franchouillard – qu’à la Sainte-Alliance des monarchies européennes victorieuses de Napoléon en 1815 – pour leur versant européiste. Ce discours n’a jamais été prononcé et pourtant, à y regarder de plus près, le Palais de l’Elysée n’a jamais ressemblé autant que pendant cette crise à une cathédrale que nous pourrions baptiser Notre-Dame-de-la-Vanité, temple du savoir, de la sagesse et de la Vérité et forteresse inexpugnable d’où le Saint Locataire, Emmanuel 1er de France, s’est par trois fois adressé à la Nation. Dans ses bénédictions, le « chef de guerre » nous aura exhortés à nous « réinventer », à « apprendre de nos erreurs », se voulant le guide, le berger non seulement de nos vies (qui lui appartenaient déjà, puisqu’un seul mot de sa Seigneurie aura suffi à embastiller du jour au lendemain toute une nation) mais aussi de nos âmes.
L’Avenir unique
Bien faire est une chose, bien penser en est une autre, et c’est là tout l’enjeu du maintien sous tension de la population par médias interposés pour que prévale la confiance en la doctrine de l’Avenir unique : celle d’un monde apostat, évangélisé par le triple assaut de la finance globalisée, de l’hédonisme de masse et du prêt-à-penser citoyen assurant le syncrétisme eschatologique du culturel, du spirituel et du matériel. Tous de gauche, tous solidaires du climat et de la banquise polaire, tous accrocs à nos smartphones et tous désireux, surtout, d’amender par nos vertueuses actions trois mille ans d’esclavage, de sexisme, de terreur religieuse, de colonisation, de nationalisme vengeur et de pensées génocidaires ; voici venue, avec cette crise et les secousses sociétales qui lui succèdent aujourd’hui, l’heure du jugement salvateur, du tri sélectif et définitif des âmes impures coupables de chercher encore dans cette immonde poubelle que fut le monde d’hier matière à nourrir les adultes enfin émancipés à la fois de l’Humanisme poussiéreux de la Renaissance, des sagesses de l’Antiquité et du carcan étroit des religions du Livre.
Et pourtant, en matière d’émancipation, la crise dite du Covid-19 aura plutôt révélé une résurgence de l’Ancien et consacré le retour inattendu du fait religieux dans nos sociétés que l’on croyait vaccinées, justement, contre l’irrationnel. La fermeture des lieux de culte a coïncidé, mais est-ce vraiment une coïncidence, avec des phénomènes de proportion biblique dont nous ferons ici l’inventaire.
L’Apocalypse
Tout commença, comme bien souvent, par une prophétie. Neil Ferguson, l’épidémiologiste vedette de l’Imperial College et champion reconnu par ses pairs de la modélisation miracle vit en songe, par une fraîche nuit de mars, cinquante millions de cercueils de par le monde contenant les victimes du nouveau coronavirus. Les nouveaux Rois de la Terre écoutèrent le prophète et en furent effrayés. De mettre en doute la prophétie il ne fut pas question, car qui fait la sourde oreille aux paroles du prophète risque de s’attirer le courroux de l’Eternel. Pharaon en sait quelque chose, lui qui prit par-dessus la jambe la menace de Moïse et s’en mordit les doigts :
« Vers le milieu de la nuit, je passerai au travers de l’Egypte et tous les premiers-nés mourront dans le pays d’Egypte, depuis le premier-né de Pharaon assis sur son trône jusqu’au premier-né de la servante qui est derrière la meule, et jusqu’à tous les premiers-nés des animaux » (Exode, 11).
Le Dieu de Moïse, selon la Bible, mit sa menace à exécution, ce qui força Pharaon à céder et à libérer les Hébreux. Boris Johnson céda lui aussi sous la pression et le Royaume-Uni, grâce au Saint Confinement (Holy Lockdown), n’eut à déplorer que 40 000 décès (soit 0,0006% de sa population) au lieu des 500 000 promis. Pas beaucoup de premiers-nés, heureusement, et une moyenne d’âge de décès de 82 ans avec présence de comorbidités sévères dans 70% des cas. Mais une vie reste une vie, comme le rappelait chaque jour la BBC à ses ouailles, et chipoter de la sorte serait absolument indigne d’un citoyen honnête.
Il est intéressant de rappeler que furent frappés d’anathème, dans le même temps, les gouvernements sataniques de Suède et du Brésil qui refusèrent de se plier aux injonctions sanitaires et « laissèrent passer » la vague, participant d’un génocide de masse condamné vertement par le Concile de Vatican III des médias traditionnalistes. A la date d’aujourd’hui, 0,0002% de la population du Brésil a succombé au Covid-19, pour 0,0005% de la population suédoise. A moins de les regarder à la loupe grossissante pour y trouver des anomalies suspectes, pas sûr que notre prophète ait envie de se répéter ces chiffres dans son sommeil, ni qu’on refasse appel à lui pour la prochaine pneumopathie virale de l’hiver 2021.
Le onzième commandement
Même les plus impies d’entre nous ont entendu parler des Tables de la Loi, le Décalogue de Moïse d’inspiration divine dont sont tirés des commandements aussi impérieux que « Tu ne tueras point ». La menace planétaire et systémique du nouveau virus fit naître, de façon presque naturelle, un onzième commandement : « Du coronavirus tu ne mourras point » remplacé très rapidement par le plus péremptoire : « Tu ne contamineras point ton prochain ». Impossible à fixer dans le cadre légal (nos politiques se sont d’ailleurs empressés de faire passer une « loi d’amnistie » à ce sujet), il fallut inscrire le « crime » de contagion dans le marbre de la loi morale, par un impératif d’amour du prochain que les quatre millions de morts annuelles d’infections virales contagieuses n’avaient jusque là pas réussi à établir. De nombreux gouvernements ont ainsi opéré un transfert gagnant de culpabilité de leurs officines vers le bas peuple, l’enfermant dans le bourbier inextricable d’une mélasse compassionnelle dont il fut - et dont il reste - très difficile de s’extraire. Sortir en temps de confinement, refuser le port du masque même en fin d’épidémie, ce n’est pas seulement braver la loi mais, bien plus grave, offenser Dieu et ses créatures, au premier rang desquelles nos aînés et notre personnel soignant.
La pomme de discorde une fois jetée au sein de populations parfois réfractaires - pour citer notre pape - mais acculées par le principe de solidarité, les dieux de l’Olympe n’avaient plus qu’à distribuer amendes et médailles pour en garantir le bon déroulement administratif. La mise en œuvre de cette « police sanitaire » put d’ailleurs bénéficier du soutien non négligeable d’une bonne partie de la population si l’on en croit les innombrables dénonciations pour non-respect du confinement parvenues aux autorités, preuve s’il en fallait une que l’amour autoproclamé du prochain porte souvent en son sein le germe de la haine.
On notera pour conclure l’extrême précision du protocole sanitaire dit de « déconfinement », codifiant jusqu’au moindre détail la prévention de la Faute. Tout esprit narquois et/ou athée sourirait volontiers de ce passage du Deutéromone de Moïse : « Vous mangerez de tout animal qui a la corne fendue, le pied fourché et qui rumine, mais vous ne mangerez pas de ceux qui ruminent seulement ou qui ont la corne fendue et le pied fourché seulement. » (Deutéromone, 14) Les mêmes esprits narquois devraient, à ce titre, se délecter du protocole des ARS portant sur la réouverture des piscines où l’on trouve un peu partout de véritables bijoux liturgiques comme : « La condamnation des douches sera quotidiennement alternée afin d’éviter une stagnation trop importante de l’eau chaude sanitaire en partie terminale du réseau. » (ARS Bretagne, Protocole sanitaire relatif à la réouverture et au fonctionnement des établissements de bain, chapitre 2, verset 4)
La nécessaire médiation des « sachants »
L’Eglise catholique a toujours compté sur son clergé, ses prêtres et ses évêques, pour assurer l’intercession entre Dieu et les fidèles. Des Evangiles consignés exclusivement en latin et en grec, le bon chrétien n’en a connu, pendant des siècles, que des fragments récités ou explicités à la messe. La Vérité de Dieu, le message de Jésus et la foi des apôtres, rien ne lui était restitué « de première main » et il fallut attendre la Réforme et la Contre-Réforme pour que les textes bibliques fussent traduits en langues vernaculaires.
La communication gouvernementale pendant la crise du coronavirus a suivi le même principe - à la sauce laïcisée - de la mise à distance de l’électorat impie (incapable de comprendre par lui-même la nature de la révélation) de la Source de savoir révélée, elle, uniquement aux grands de ce monde. Le rapport 9 de l’Imperial College promettant le pire du pire a bénéficié d’un statut « secret défense ». L’appel en urgence à l’Unité Nationale n’en fut que plus saisissant. L’horreur était sous-jacente au silence de la classe politique, laquelle comprit très rapidement son intérêt dans l’affaire. Maintenir le peuple dans l’ignorance et dans l’effroi, dans la crainte de l’Enfer et du jugement de Dieu comme il fut si souvent reproché à l’Eglise médiévale, c’était aussi le garder sous sa botte : « La mort servant de menace, écrivait Elias Canetti, est la monnaie de la puissance. » (Masse et Puissance, 1960).
Quand fut décrété du jour au lendemain que la grippe était devenue cholérique, que les services hospitaliers dégorgeraient jusqu’au trottoir de morts de tous âges du Finistère aux Alpes Maritimes si les citoyens continuaient, comme en ce fameux dimanche 15 mars, à s’entasser dans les parcs et à flâner dans les rues, c’est le Ciel tout entier qui, subitement, s’est assombri d’Est en Ouest sans que la population n’ait d’espoir d’échapper aux ténèbres sauf à s’en remettre aux lumières du Conseil scientifique.
Les « sachants » de deuxième et de troisième ordre, sortes de curés de village dispatchés dans les campagnes, se sont succédés par la suite sur les plateaux de télévision et à la radio pour relayer la voix de leurs maîtres, de l’urologue Laurent Alexandre à l’otorhino Michel Cymes, en passant par tous les spécialistes de la fin des temps au final peu concernés par le confinement. Un confinement, il est vrai, qu’ils auraient eu mauvaise grâce de critiquer puisque leurs cartes de presse ou titres de médecin leur servaient de « pass-covid » bien utile pour circuler et continuer à beurrer leurs tartines.
Notons que pendant le confinement et même après le 11 mai, par le truchement de la chasse aux fake news, de la censure sur Internet, du choix scrupuleux des sources d’information et des intervenants, c’est tout un canon biblique d’une ampleur colossale qui a été rassemblé par les partisans du nouvel œcuménisme mondial : AFP, TF1, France Télévisions, BFM TV, LCI, C-News, Radio France, RMC, Europe 1, RTL, Le Monde, Le Figaro, Libération, l’Express, le Journal du Dimanche - pour n’en citer que les plus abjects - ont récité l’Evangile de saint Coronavirus (virus apocalyptique, confinement de masse indispensable, succession de vagues inévitable, traitements inefficaces, attente messianique d’un vaccin) avec un zèle, une soumission et une endurance remarquable. Difficile, dans ces conditions, d’en vouloir au paroissien habitué à lire la vérité dans son missel hebdomadaire de n’avoir pas cherché plus loin, tant ce plus loin était, surtout au début, difficile à localiser.
La traque aux hérétiques
Dès la mise en application d’un dogme, l’histoire religieuse nous apprend qu’on en vient, par voie de conséquence, à la traque à l’hérésie. L’hérésie, au temps béni du Covid-19, ce ne furent ni l’arianisme, ni le gnosticisme, ni le manichéisme, réfutés et condamnés en leur temps par l’Eglise naissante, mais le complotisme. Fut taxé de complotiste, pendant près de deux mois, tout quidam un peu agité recherchant sur YouTube un complément d’information ou une perspective alternative à la doctrine matraquée par les médias mainstream. Alain Soral, Jean-Jacques Crèvecœur, Jean-Dominique Michel, Christian Combaz, Alexis Cossette, Michel Onfray, André Bercoff, Martial Bild figurent peut-être parmi les figures les plus actives de ce « camp d’en face » dans la sphère francophone. Eux qui, pour des raisons d’ailleurs très diverses et dans des rôles très différents, ont très tôt basculé dans l’hérésie, dénonçant la gestion, l’exagération et/ou l’instrumentalisation de la crise par le « système » politico-médiatique. Chiffres truqués, mensonges d’Etat, manipulation de masse, scandale médical, conflits d’intérêt, corruption généralisée, désinformation, tout y est passé et il se pourrait bien, au final, que tout ait été, sinon vrai, du moins fondé dans leurs critiques parfois au vitriol.
Sans avoir nécessairement ni systématiquement recours à la censure, le simple fait de les affubler de l’étiquette « complotiste » aura suffi, pendant un temps, à les discréditer et à tenir à l’écart les corona-sceptiques dans un entre-soi peu ragoûtant qui flirtait, nous rappelait-on, avec une extrême-droite honnie de la République depuis les débuts de… la République.
De façon assez édifiante et pour être tout à fait honnête, on notera que les qualificatifs déplaisants à connotation religieuse ont également fusé de la part du camp des infidèles, allant parfois jusqu’au blasphème : Bill Gates figure de l’Antéchrist, George Soros financeur des pédosatanistes, Macron girouette aseptisée de l’empire judéo-maçonnique… Pris entre deux feux d’égale puissance messianique, on excusera là encore notre timide paroissien d’avoir fait l’autruche pour éviter les balles et d’avoir choisi, au plus fort de la guerre, de se ranger sous l’étendard de l’armée la plus forte, sinon en nombre de fantassins, du moins en artillerie lourde. Une armée qui offrait l’avantage, de surcroît, d’avancer en rang serrée. Ruth Elkrief, Apolline de Malherbe, Léa Salamé, Jean-Jacques Bourdin : aucune faille dans la carapace, aucune variante dans le prêche étatique quand le parti d’en face, lui, luttait en ordre dispersé et sans concertation préalable.
Le cas Didier Raoult
Plus compliqué à gérer par le Sanhédrin fut le cas Didier Raoult, ce « charlatan » à la carrière bien remplie et dont le principal méfait, en ces temps troublés, aura été de chercher la lumière de son côté et de proposer un traitement à bas coût contre l’Institution à laquelle il était censé rester fidèle dans la tempête, quand bien même l’Institution en question n’avait d’autre réponse à apporter aux malades que les renvoyer chez eux avec une aspirine en attendant qu’ils suffoquent comme Jésus sur la croix. Le faux prophète fut d’abord traité comme il se doit, avec mépris et désinvolture, avant que ne s’opère, au fil du temps, un dangereux mouvement de balancier dans la population en faveur du proscrit. Il y eut urgence, dès lors, à l’inviter pour la forme à la table des négociations, histoire de montrer au grand public que la doctrine officielle se refusait tout sectarisme et s’autorisait, par esprit d’ouverture, à écouter ses délires. Le parallèle avec un passage de l’Evangile de Luc est à cet égard tentant si l’on souhaite en faire une lecture à clés :
« Lorsqu’Hérode vit Jésus, il en eut une grande joie car depuis longtemps il désirait le voir, à cause de ce qu’il avait entendu dire de lui, et il espérait qu’il le verrait faire quelque miracle. Il lui adressa beaucoup de questions mais Jésus ne lui répondit rien. Les principaux sacrificateurs et les scribes étaient là et l’accusaient avec violence. Hérode le traita avec mépris et, après s’être moqué de lui et l’avoir revêtu d’un habit éclatant, il le renvoya à Pilate. Ce jour même Pilate et Hérode devinrent amis, d’ennemis qu’ils étaient auparavant. » (Luc, 23,8)
Il va sans dire que Raoult l’hérétique, bien que très médiatisé, vit son traitement mainte fois invalidé par des études conduites de main de maître (Discovery, Recovery, Tex Avery…) et prouvant tant bien que mal ce qu’elles cherchaient à prouver, sans dissiper néanmoins le doute apparu parmi les fidèles de la première heure. Il se pourrait même bien, au final, que le médecin marseillais connaisse un destin ressemblant de loin à celui de Martin Luther (1483-1546), petit moine obscur qui fit trembler l’Eglise catholique au début de la Renaissance à force de la chatouiller à des endroits sensibles.
L’incarnation de la mort
Le virus de Wuhan, enfin, réussit un prodige que seule la Grande Peste Noire avait accompli avant lui, du moins en Europe : incarner la « Mort ». Aucune maladie depuis le Moyen âge n’avait envahi l’imaginaire à ce niveau de terreur. Encore aujourd’hui, en ces temps de déconfinement, de nombreux survivants sortent le visage couvert ; peut-être même, qui sait, jusqu’à la fin des temps puisque « le virus circule toujours » et refuse de partir comme il est arrivé. Les magasins et les lieux saints de la République citoyenne, indivisible et laïque garderont sans doute longtemps les stigmates de la Passion : marquage au sol, gel hydroalcoolique à l’entrée, rappel des sacrosaintes mesures de défiance sanitaire, port du masque recommandé ou obligatoire.
Le monde musulman ne devrait pas être en reste en matière de séquelles juridiques et sociales. Dans les pays du Golfe, les commentateurs de la Loi s’en livrent déjà à cœur joie sur les vertus sanitaires du niqab. La Mort, en cette année 2020, ayant été déclarée illégale par l’intercession du Covid-19, il sera d’ailleurs difficile à nos Manuel Valls de demain de rétablir dans les « quartiers » l’application du texte de la loi de 2010 portant sur l’interdiction de dissimuler son visage. Après tout ça, qui osera dire à une femme musulmane que le voile intégral ne protège de rien et déroge au principe de laïcité ? Après tout ça, qui osera reprocher à un commerçant hypocondriaque d’obliger sa clientèle à porter un masque avant d’entrer dans sa boutique ?
Passé le 10 juillet et la fin de l’état d’urgence sanitaire, pourtant, l’article 225-4-10 du code pénal reprendra logiquement la main, disposant que « le fait pour toute personne d’imposer à une ou plusieurs autres personnes de dissimuler leur visage par menace, violence, contrainte, abus d’autorité ou abus de pouvoir est puni d’un an d’emprisonnement et de 30 000€ d’amende ». Suivant la parabole célèbre de l’arroseur arrosé, il serait cocasse que la maréchaussée passe la période estivale à inviter les boutiquiers de bord de mer à un rappel à la loi, si d’aventure ces derniers s’amusaient à jouer les prolongations en refusant tout chaland au visage découvert.
Maintenant que la Mort a un nom, une histoire et un casier judiciaire, qu’elle a semé ses graines dans l’inconscient collectif, qui sait combien de temps s’écoulera avant la prochaine moisson, et combien de vies il lui reste à faucher avant de s’en retourner dormir, repue, dans les profondeurs du déni et du refoulement de nos sociétés s’abreuvant au Saint-Graal de la vie éternelle ?
Le Phénix renaît de ses cendres
Avec le rassemblement évangéliste à Mulhouse à la mi-février qui aurait provoqué, toutes sources confondues, l’embrasement de l’épidémie, l’affaire s’engageait mal pour l’Eglise. Un mois plus tard, l’exercice du culte, jugé « inessentiel », fut interdit pour la première fois dans l’histoire de France. Dans la foulée, les cérémonies funéraires furent suspendues pour « raisons sanitaires », remplacées au pied levé par l’oraison funèbre journalière de l’Archange de la Mort - le professeur Salomon - avec son décompte de victimes en milieu hospitalier qui tint en haleine tout un pays scotché à ses points presse emplis d’humanité, de grâce et de dignité.
Mais qu’elle se console au moins sur une chose, l’Eglise. Spoliée qu’elle fut de ses biens après la Révolution française, disparaissant imperceptiblement du radar tout au long d’un 20ème siècle livré tout entier aux tueries de masse et aux idéologies athées, la voilà qui refait surface, ironiquement, sous les traits de l’ennemi juré : le laïcisme mondialisant d’une meute de profanateurs à l’ambition démesurée dont ni Dieu, ni personne ne saurait entraver les doux rêves de domination.
Lors de la conférence transhumaniste de notre urologue Laurent Alexandre à l’Ecole Polytechnique en janvier 2019, c’est en termes cristallins que le programme de rédemption du genre humain fut présenté à la future élite : « Le monde de demain ne pourra pas être géré d’un claquement de doigt par des groupes populistes qui se sont réunis sur Twitter. Les gilets jaunes, c’est la première manifestation de ce gap intellectuel insupportable que nous sommes en train de créer entre les winners, les Dieux d’Harari, et les loosers, les inutiles (…) Pour le faire court, l’intelligence artificielle lamine les petites classes moyennes – les gilets jaunes – dans les décennies qui viennent avant de guérir le cancer. Le prix de l’heure de travail des gilets jaunes sur le marché mondial va s’effondrer de décennie en décennie, et le prix horaire des gens dans cette salle va monter de décennie en décennie parce que vous êtes les complémentaires de l’intelligence artificielle. »
L’übermensch techno-compatible, foulant à ses pieds la vermine définitivement décrochée par le Grand Bon en avant du scientisme totalitaire. On pourra préférer, même encore en 2020, cet autre sermon sur la montagne où Jésus prêcha, assis au milieu des indigents, des malades et des paralytiques :
« Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes. Vous êtes la lumière du monde. » (Matthieu, 5,13)
Le principe de laïcité, défendu comme il se doit par les tenants d’un équilibre courtois entre le profane et le sacré, et ce bien avant la loi de 1905, a rempli sa mission, historiquement, quand il a réussi à tenir à égale distance les fanatiques des deux bords. Comme l’indique justement le philosophe et psychanalyste Daniel Sibony, il « protège l’espace public des débordements religieux » mais également, précise-t-il, « les religieux eux-mêmes des extrémistes de leur religion. »
Ceci acté, reste la question : qui protègera les « citoyens » des débordements de l’Etat laïc, universaliste et technocrate ? Le contre-pouvoir des médias qu’il finance directement et/ou indirectement ? Le vote éclairé des électeurs qui, après le « duel » Macron vs Le Pen 2017 se voient déjà promette un alléchant rematch Le Pen vs Macron 2022 par la quasi totalité des organes de propagande ? La sainte colère de la rue ? Les antifas en cagoules noires qui mettent les Etats-Unis à feu et à sang et tentent d’exporter leur djihad ethnique au reste de la planète ont déjà reçu la bénédiction de l’ONU et d’une grande partie de la presse bien-pensante, dont le vénérable journal Le Monde qui titrait, le 9 juin 2020 : « Les antifas épouvantail de Donald Trump face à la vague antiraciste. »
Le mondialisme laïcisant, ne nous y trompons pas, n’est rien d’autre qu’une religion qui ne dit pas son nom. Financé par la dime de l’impôt citoyen et les donations des grands mécènes progressistes, il veut accomplir la promesse antédivine d’un monde unifié parlant la langue universelle de l’argent roi, de l’argent pur, de l’argent qui, enfin, achète tout sans mauvaise conscience. Un triptyque travail, loisir, consommation mis sur orbite pendant les Trente Glorieuses (1945-1975) longtemps freiné ou mis en échec, aux époques antérieures, par les résistances du réel (guerres, famines, limites techniques), du culturel et du spirituel (dont les biens se « consomment » pour trois francs six sous), et qui prit véritablement son envol au tournant du troisième millénaire par la grâce du développement des nouvelles technologies.
Le « marché-monde » a aplani la Terre, aboli les frontières et dressé la table pour la multitude. Les premiers, les plus fortunés, n’y seront plus les derniers, pourvu qu’ils montrent patte blanche au grand Conseil des Nations et proclament haut et fort le règne à venir de l’apostasie multiethnique, climatophile et hygiéniste. Le virus de Wuhan aura bien déblayé le chemin, creusant les inégalités, semant la zizanie et rappelant l’homme à sa petitesse : abandonné de Dieu, sauvé provisoirement par les gestes barrière et à la merci, désormais, du bon vouloir des eugénistes aux commandes de l’Humanité. Encore une génération, peut-être, et la messe sera dite pour les « libres penseurs » qui s’obstinent à penser hors de la matrice et rêver sous d’autres cieux que la voie lactée de la moraline post-républicaine ?
Difficile de savoir avec certitude, pourtant, quel sera le destin de nos sociétés secouées par l’irruption pandémique. Œuvre du diable ou œuvre de Dieu ? L’épisode biblique de la Tour de Babel, métaphorique à plus d’un titre, incline à la prudence, mais aussi à l’espoir. Quand les hommes coupables d’arrogance veulent bâtir trop haut et s’unissent pour faire le mal, oublieux de leur simple condition de mortels et de la salutaire humilité devant Dieu, voilà que c’est dans la dispersion que se manifeste la juste punition :
« Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots (…) Les hommes dirent : ‘bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche au ciel, et faisons-nous un nom, afin que nous ne soyons pas dispersés sur la face de toute la terre’. L’Éternel descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils des hommes. Et l’Éternel dit : ‘Voici, ils forment un seul peuple et ont tous une même langue, et c’est là ce qu’ils ont entrepris ; maintenant rien ne les empêcherait de faire tout ce qu’ils auraient projeté. Allons ! Descendons et confondons leur langage, afin qu’ils n’entendent plus la langue des uns des autres.’ Et l’Éternel les dispersa sur la face de toute la terre et leur donna à tous un langage différent ; et ils cessèrent de bâtir la ville. C’est pourquoi on l’appela du nom de Babel, car c’est là que l’Éternel confondit le langage de toute la terre, et c’est de là que l’Éternel les dispersa sur la face de toute la terre. » (Genèse, 11, versets 1 à 9)
Le cardinal Pie (1815-1880), un lanceur d’alerte avant l’heure, avait peut-être, comme Neil Ferguson, l’âme d’un prophète. Témoin direct de l’irruption du fait laïc dans l’histoire sainte, il concéda aux Lumières leur idéal de savoir et leur souci d’équité sociale. Il fut aussi l’un des premiers à nous mettre en garde contre nous-mêmes : « L’égalité est dans les lois. La servitude est dans les mœurs. » Celui qui lui inspira ses mots n’est plus à présenter et il avait déjà enseigné, il y a déjà fort longtemps : « Le sabbat a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le sabbat. » (Marc, 2, 27-28)



