Du spectacle dans nos patelins
Au début des années quatre-vingt, les babas cools vivaient depuis déjà quelques années dans des vallées perdues, dans des maisons haut perchées sur les flancs abrupts, sur des petits plateaux d'où naissaient de multiples valats qui nourrissaient en eaux automnales les affluents du Gardon, jeunes Gard, fleuve côtier. Ils avaient nourri, avant leur nouvelle vie, un penchant pour les choses de la culture, qui le cinéma, qui la musique qui la peinture ou le théâtre ; ils s'avisèrent donc de se doter des moyens d'apporter dans leurs contrées cette manne nécessaire, cette nourriture de l'esprit, du rêve autant que distraction.
En 1980, en Cévennes, l'association Accord se donnait pour but de promouvoir la culture en sa vallée ; dans le même temps, l'Association Ardèche images inaugurait l'ère du cinéma itinérant.
Celle-ci fut pionnière- quoique le cinéma itinérant existât bien avant elle, tel qu'il est magnifiquement vu dans le film « La fiancée du pirate » avec Bernadette Lafont-, se développa, proposa le merveilleux festival du film documentaire de Lussas, et se fit pédagogue.
Plus tard d'autres associations virent le jour un peu partout, en plaine dans le sud du Gard ou en Provence, etc, toutes suivant le modèle et l'enseignement des voies ouvertes par les ardéchois. Toutes s'appuyaient sur le volontariat, le bénévolat, la passion de ses activistes ; elles mirent en place des circuits faisant le tour des villages perdus derrière des cols, au fond des vallées, éloignés les uns des autres par un saut de puce sur la carte mais par des heures de voiture dans le réel, dans des vieilles guimbardes brinquebalantes, le valeureux projectionniste (1) – qui n'était pas toujours du sexe masculin- bravait le froid le vent la neige, pour porter aux péquins péquenots les images d'un film dont ils n'entendraient jamais parler nulle part mais qui les ravissaient, tant il est vrai que la beauté et l'intelligence sont un langage universel. Les municipalités mettaient à disposition ce qu'ils avaient comme salles, jamais de cinéma, et le ronron de la machine endormait les spectateurs fatigués qui lui étaient trop proches. Entre deux bobines, les dames du village offraient des tartes, des gâteaux, des douceurs qu'elles avaient préparées avec une généreuse intention, les babas portaient la boisson, et, devant la cheminée où brûlait un feu de bois de châtaigner pétaradant, nous devisions au chaud , chaud au ventre grâce au vin à la cannelle, et aussi dans le cœur. Je me souviens d'avoir vu comme ça « Adieu ma concubine » qui, si mes souvenirs sont bons dure à peu près trois heures, les fesses en équilibre sur un dossier de chaise pour pouvoir voir l'écran, reposant mes muscles à chaque arrêt, et ce, sans trouver le temps long tant j'ai aimé ce film ( laminé par les bobos parisiens de Télérama à l'époque ! Tant pis !).
Tous les quinze jours, nous avions droit à la fine fleur du cinéma « art et essais », puisqu'il existait déjà un cinéma qui n'était ni de l'art ni un essai !
Cela a duré assez pour que l'on pût croire être rentrés dans une nouvelle ère.
Dans le même temps « Accord » proposait du théâtre, des concerts et nos propres productions : chant choral/musique, entrées libres, à votre bon cœur messieurs mesdames ! Nous nous étions mis en tête de proposer une contre-fête votive, qui n'avait de contre que le vocable pour nous seuls prononcé, et qui offrait un bal, avec un vrai groupe de vrais musiciens. En tant que trésorière de l'association, je me payais tous les dossiers de demande de subvention, n'ignorais rien des tournures de phrases et des trucs importants à notifier dans un budget ! Nous avions l'aval de la municipalité, le lieu, les affiches et le téléphone arabe comme pub ( personne ou presque n'avait le téléphone chez soi, les cabines n'étaient pas démolies dans ce trou perdu sans délinquance et suffisaient amplement à notre usage, mais le bouche à oreilles, comme toujours, était le meilleur moyen de propagande !) , et, deux jours avant la fête, nous nous réunissions chez moi pour confectionner toutes sortes de salades, de tartes salées, sucrées, et, notre spécialité, les feuilles de vigne farcies, qui avaient cet avantage de ne rien coûter tandis que l'énorme préparation qu'elles demandaient devenait une fête ! Des amis théâtreux, occitans ou autres, assuraient la première partie.
Au cinéma comme au théâtre ou au bal, tous les autochtones étaient là ; certains grincheux semblaient vouloir nous mettre à l'épreuve, mais tous, au bout du compte était ravis. Les vieux de danser leurs danses et, au comptoir, pouvoir discuter de tout sans être assourdis par des décibels agressifs, les jeunes touristes de faire bande, et nous, de nous défoncer au boulot !
Puis, bien sûr, peu à peu les choses se gâtèrent ; ceux qui s'investissaient corps et âme sans compter leur temps ni leur peine apparaissaient vouloir prendre le pouvoir à ceux qui ne venaient aux réunions que pour le choix des films ; frustrations et tiraillements en étaient le fruit, fruit banal et non létal de toute entreprise en commun. Au bout d'un an, la trésorière du cinéma expliquait qu'il nous faudrait peut-être prévoir quelques grandes diffusions, l'été, histoire de payer les locations de films ; car les distributeurs n'étaient pas bénévoles, il fallait les payer fissa et les entrées de nos vieux et vieilles cévenols, à leurs prix dérisoires, ne suffisaient pas. Avant d'en venir à ces extrémités dont je n'étais pas la seule à considérer qu'elles étaient une trahison à notre idéal, j'eus l'idée géniale, il faut bien le dire, d'organiser « un festival Bernadette Lafont »
Le village où nous oeuvrions n'était pas son St. Tropez, mais son pays d'origine, où elle avait encore un très grand mas, des terres et des fermes en ruines. On la voyait souvent dans sa vieille 4L rouge, venir au village boire un verre, avec ses deux filles – c'est là qu'est morte Pauline- ; nous la connaissions, certains plus que moi, mais elle était plutôt simple et sympa. OK pour mon idée mais il faut ce qu'il faut, c'est moi qui devais la mener à bien.
Mme Lafont accepta avec joie, enfin c'est ce qu'elle exprima ; nous aurions les films gratuitement, elle serait là, une foule de badauds en serait attirée, nous remplirions nos caisses et pourrions continuer de projeter du bon. Après m'être acquittée de mon premier devoir, je courus voir le Maire, pour lui proposer ce beau projet. Je n'avais aucune appréhension, cette formalité ne me coûta pas. Sa tête ne me dit rien qui vaille et il reporta à plus tard sa réponse. Elle ne tarda pas : c'était niet.
Il faut dire que la dame avait refusé de céder un bout de terrain, en dessous de la route, contigu à un « pont aux chèvres » de sa propriété ( ces ponts en arches de pierres, hauts au dessus de la rivière, étroits et que seuls les piétons peuvent emprunter mais qui naguère était utiles aux chevriers ) ; elle voulait garder le coin joli ! La municipalité ne lui pardonna pas qui l'expropria ! Adieu, recettes, fêtes et galas !! Adieu films excentriques, exotiques fabuleux, hors stars ! Madame Lafont n'était pas pour l'heure en odeur de sainteté dans le bourg.
L'âme en peine, nous finîmes par acquiescer et le premier du genre fut , un beau soir d'été sous les platanes de la place, « L'As des AS » avec Belmondo en héros musclé, après quoi les plus optimistes des moins cinéphiles d'entre nous, décrétèrent que ce n'était pas si mauvais !! Le glas avait sonné ! Les distributeurs ne transformaient plus guère en 16 que les films qui avaient fait leurs preuves ! Las ; nous organisâmes des formations pour l'usage du 35 ; le matériel était plus précieux, beaucoup plus lourd et comme l'association n'en était pas propriétaire mais dépositaire, il valait mieux ne pas le mettre entre les mains de n'importe qui ; le projectionniste devint un vrai professionnel formé comme il se doit, se fit transporteur, alla lui même chercher le film, courut tous les villages et, de conséquence, voulut se faire payer. Logique et normal. (1)
Dans le courant des années quatre-vingt dix, le moule voulut nous prendre : il ne resta qu'un job !
Cela dure toujours et toujours sous forme associative, mais une commission se réunit pour choisir les films, la trésorière s'occupe du budget, souvent le Président croit qu'il a le pouvoir et souvent on le lui laisse, le projectionniste gagne sa vie et la fête est finie. Tout est rentré dans l'ordre, on en était revenu au cinéma itinérant de papa. Subventions en plus. Ce qui n'est pas un détail car le cinéma est devenu un business juteux, et, comme les trains ou les avions, mérite une masse de spectateurs dans une même salle pour être rentable, payer ses vedettes et tout le toutim !
De fil en aiguille l'association est devenue juste une structure avantageuse, le projectionniste fait tout et ne s'enrichit pas. Nous au village aussi l'on a Amélie Poulain, tous les Schrek, les histoires de Pi mais le pire aussi ! Le département, la commune, subventionne l'industrie cinématographique, américaine de préférence ! Car le choix n'a plus les moyens d'être esthétique, il est marchand, ici aussi, il n'y a pas de raison, hein ?
Quelques années plus tard dans la plaine juste en deçà de ces montagnes aux découpes ciselées, belles Cévennes afghanes, mexicaines, africaines, un grand vide culturel régnait.(2)
Dans les années deux mille, un programme audacieux autant qu'ambitieux vit le jour ; il était porté par les Affaires Culturelles du département. Chaque dimanche de novembre à janvier, dans chaque village à tour de rôle, un spectacle, musique- orchestre, chants-, théâtre, s'invitait dans les temples, les églises ; j'y fus fidèle car on voyait là ce qu'on ne pouvait voir ailleurs ; la première de troupes confirmées, d'orchestres régionaux ou la rampe de lancement de projets prometteurs, et s'asseyaient sur toutes ces mauvaises chaises les jeunes, les vieux du village et de ses environs. Un cinq à sept peu ordinaire qui finissait fatalement devant un verre, un apéro maison. On parlait aux artistes, on proclamait son admiration, on remerciait, on jetait une pièce dans le chapeau puis on rentrait chez soi à la nuit noire, les vieux sur trois pattes, lentement, les autres par grappes ou seuls, remplis d'aise et d'émerveillement. Je n'y ai vu et entendu que de belles choses ; des groupes débutants qui firent leur chemin, des amateurs éclairés et sincères, des troupes fluctuantes, étonnés, tous, d'un si bel accueil.
Ce programme s'arrêta, comme il était venu, en 2007 .
La politique culturelle, ici comme ailleurs, est précieuse car indispensable à ces réunions.
Aujourd'hui, pour la troisième fois, et parce que notre mairesse se pique de culture et en a les responsabilités à la Communauté de Communes, j'irai écouter un conteur, à deux pas . La première fois, nous étions deux, hors l'équipe municipale qui n'était pas au complet ! Un comédien seul jouait « Le journal d'un fou » de Gogol. À un bras de nous, devant dix personnes plus ses propres proches, cet homme donnait tout ; c'était épatant.(3)
Makaleï...
Nous avons écourté l'enfance...
On ne peut être émerveillé tous les soirs devant son écran ; aussi, saturé, ne l'est-on plus. Ou rarement. Le goût meurt de ces simplicités.
Et pourtant tous aiment à ce qu'on leur raconte une histoire ; c'est un moment passé sans chichis, sans paillettes, sans élites. Et quand il y a trente ans on pouvait vivre chichement, sans statut, on ne le peut plus aujourd'hui où la société étouffe : c'est cette volonté de tout gérer qui coûte cher ! Aussi passionnés et désintéressés que nous soyons, nous n'en avons pas moins à payer les loyers, élever les enfants, payer l'essence : le minimum de décence est devenue hors de prix ! Et pour tous ceux qui n'ont pas le snobisme du spectacle « à ne pas manquer », vanté, ni les moyens d'y aller, puisque par ailleurs il ne peut plus y avoir de saltimbanques, itinérants, mendiants, comment donner quand même ce bonheur partagé et vivant, présent depuis toujours dans toutes les sociétés ?
(1 : dans presque tous les villages concernés, une personne avait été formée ; mais certains villages n'avaient personne ; la location d'un film se fait par semaine, du mercredi au mercredi, et pour la rentabilité de la chose, il fallait que tous les jours soient occupés ; aussi, chacun son tour, ou selon les proximités, on assurait le transport ou bien l'un ou l'autre assurait plusieurs projections.
Au cours de la deuxième formation, il y eut peu de monde, son coût, assuré par la DRAC – si mes souvenirs sont bons- ne permettait pas d'initier tout un chacun dans un secteur donné ; les différents candidats venaient de tous les points géographiques du département)
(2 : j'exclue volontairement tous les festivals d'été, Junas, Sommières, Banne, Bagnols-sur-Cèze et des dizaines d'autres, qui eux, attirent soit les accrocs, soit les bobos. Ceci dit je ne crache pas sur ces programmations prestigieuses : quand on m'y invite, j'y vais de bon cœur !!)
(3) : pour ces spectacles, une participation est demandée ; celle-ci bien sûr augmente d'année en année mais reste à la portée de la plupart des bourses.
N B : Je parle délibérément d'un espace grand comme un confetti sur la carte de France ; mais cela s'est propagé partout, à cette même période.

