jeudi 30 décembre 2010 - par Epiménide

Du Terrorisme considéré comme un des Beaux-Arts

De l'assassinat au terrorisme

Au début du dix-neuvième siècle, en Angleterre, une certaine « Society of Connoisseurs in Murder » faisait ses délice des meurtres en les étudiant du seul point de vue de l'esthétique. Grâce à une fuite, le texte d'une de ses conférences fut publié en 1827 par un certain X.Y.Z.. Il est désormais attribué à Thomas De Quincey et on le trouve, en français, sous le titre De l'Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts.

Le conférencier, ayant estimé devoir défendre l'honorabilité de la Société, avait invoqué la maxime « chaque chose a deux anses ». En d'autres termes, il y aurait un temps pour les sentiments d'horreur et de compassion, un autre pour l'appréciation en connaisseur, et les membres de ce club auraient été capables d'instaurer un parfait cloisement. Nullement dupe de ce détournement de la maxime épictétienne, X.Y.Z. espérait que la publication contribuerait à conjurer le danger dont était gros un tel dévoiement du sens moral.

De nos jours, l'attention du public étant plus happée par le terrorisme que par les assassinats, il est à craindre que ne se constitue une réplique d'une telle association, dont les membres consacreraient leurs réunions à analyser en purs esthètes les actes terroristes. Les risques de nuisance changeant d'échelle, la vigilance doit s'accroître en proportion. En outre l'amplification du phénomène des fuites entraîne, par réaction, des maquillages de plus en plus élaborés, de sorte que déceler l'existence d'une association de ce genre demande une préparation poussée. Posons donc quelques premiers jalons à cet effet.

Linéaments d'une esthétique

En quel sens « terrorisme » doit-il être pris ? Il se formule tant de définitions de ce mot qu'il est malheureusement impossible de cerner la notion avec précision. Elle implique souvent l'idée que de la violence est employée contre des civils, avec comme fin d'atteindre un but d'ordre politique. Mais il faut reconnaître que conserver sa plasticité au concept est assez commode. Pour ce qui est de concevoir une esthétique potentielle, l'intuition et l'imagination importent plus que la logique.

Il est probable que d'authentiques esthètes considéreraient les buts des terroristes, leurs appuis, les moyens qu'ils emploient, la façon de procéder, les conséquences immédiates, ainsi que toutes sortes d'effets sur les esprits et les âmes. Le terrorisme intellectuel mériterait d'ailleurs de retenir leur attention pour son sens de l'économie des moyens, son respect de la légalité et la subtilité des ressorts mis en jeu.

Dans le registre de l'agression physique, peut-être se délecteraient-ils de toutes petites choses, comme le choix du jour de l'enlèvement d'Aldo Moro. Mais sans doute apprécieraient-ils plus encore l'habileté retorse des Brigades Rouges, qui ont réussi à faire croire aux esprits portés au complotisme qu'elles avaient été manipulées par les services secrets.

À l'inverse, les entreprises de la secte Vérité suprême d'Om recueilleraient probablement leur mépris, pour des raisons faciles à envisager : après de lamentables échecs avec l'anthrax et le botulisme, elle n'a pas su mieux faire qu'envoyer du gaz sarin dans le métro de Tokyo ; pis encore, son but semble avoir été essentiellement humanitaire, à savoir éviter aux victimes l'accumulation de mauvais karma en leur être ; et la secte est allée jusqu'à sombrer dans un humanisme assez ridicule en présentant des excuses.

Les expéditions postales de bacille du charbon, en 2001, rejoignent cette affaire quant aux procédés. Leur finalité fut néanmoins encore plus floue puisqu'on se sait pas qui elles visaient vraiment ni pourquoi. Le trait qui pourrait retenir nos amateurs serait plutôt le destin du principal suspect : ayant échoué à détourner suffisamment les soupçons, apparemment, il mit fin à ses jours. Cela pourrait ouvrir la voie à des hypothèses aussi excentriques que celle du crime absolument parfait, consistant en ce que le criminel disparaît ainsi de manière à brouiller radicalement les pistes.

Nos esthètes seraient sûrement bien plus admiratifs d'Oussama ben Laden et de sa Qaïda. Les attentats du 11 septembre 2001 eurent la texture d'un spectacle grandiose, dont seul Hollywood semblait jusqu'alors posséder le secret : surprise des autorités, inertie de la défense, rythme des détournements, perfection technique des effondrements, etc. Espérons que l'horreur de ce massacre refroidirait malgré tout l'enthousisasme des membres d'une telle association. Les nombreux attentats, tant antérieurs qu'ultérieurs (à Casablanca, Madrid, Londres et alibi), furent bien moins spectaculaires, si ce n'est par leur inhumanité. Tous ont un trait commun qui, lui, pourrait certainement tempérer l'ardeur de « connoisseurs », qui est que les véritables buts n'en sont pas des plus clairs. Sans doute se pâmereraient-ils à peu de frais pour quelques astucieuses inventions à base de chaussures, de calçons, d'imprimantes et que sais-je encore. On peut supposer que ces soi-disant esthètes, s'ils regardaient les choses avec recul, se montreraient surtout sensibles à la puissance étonnante dont fait preuve Ben Laden, traqué depuis près de dix par les forces des États-Unis et de tous leurs alliés, lançant régulièrement des menaces à l'Occident, frappant sans relâche et faisant école d'une manière que l'on peut craindre irrépressible.

Un premier pas pratique

Pour ne pas se limiter aux seules considérations théoriques, envisageons un exercice, un exemple parmi cent de ce à quoi il est possible de se livrer au titre de la préparation pratique.

Le Mémoire supplémentaire sur l'Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts, publié en 1839, raconte le dîner exubérant que venait d'organiser la Société des Connaisseurs en Meurtre. La narration s'achève sur la mise à l'écart du membre d'élite connu sous le sobriquet de Crapaud-dans-le-trou, devenu soudainement dangereux. La n-ième variante du péan de ces agapes généreusement arrosées est alors entonnée dans un enthousiasme des plus délirants :

Et interrogatum est ab omnibus : Ubi est ille Toad-in-the hole ?

Et responsum est ab omnibus : Non est inventus.

(Et fut demandé par tous : Où est-il ce Crapaud-dans-le-trou ?

Et fut répondu par tous : On ne l'a pas trouvé.)

Se pose la question de savoir quel chant entonnerait, dans une situation analogue, notre hypothétique Société des Connoisseurs en Terrorisme. En s'efforçant de concevoir la mentalité que cultiveraient ses membres, on doit pouvoir écrire un texte vraisemblable sur une musique appropriée.



5 réactions


  • Sachant Sachant 30 décembre 2010 15:04

    En ambiance musicale, je vous proposerais bien
    « Outside - A Nathan Adler Diary » de David Bowie
    Sombre produit dont le thème rejoint la démarche de ces connoisseurs

    Nathan Adler, pour une part enquêteur, pour une part connaisseur : « art detective »
    Y est chargé d’expertiser les meutres pour en extraire l’oeuvre potentielle

    Ca pourrait coller


  • OMAR 30 décembre 2010 19:14

    Omar 33

    Bonjour Epimenide :
     Vous avez illusté votre texte avec cette sociéte anglaise, le meurtre d’Aldo Moro, la secte japonaise, El Qaida... C’est bien...

    Mais comment trouvez-vous la sélection puis l’extermination d’etres humains au crématorium ou au gaz ?

    Ou les deux champignons nés sur Nagasaki et Iroshima ?

    Ou encore, les explosions des bombes au phosphore sur Gaza ?


    • Menouar ben Yahya 31 décembre 2010 10:13

      Les références de l’auteur nous éclaire sur son cheminement cérébral, nous voyons la perception selective et simpliste qu’il se fait du terrorisme. Mais comme toute démonstration se basant sur le raisonnement, on arrive à des conclusions abbérantes et fonciérement subjectives, si, on s’appuie sur des idées fausses. Par exemple en ce qui concerne Aldo Moro, voila ce que l’on peut lire sur wikkypédia :
       « Il est néanmoins établi que le gouvernement italien, conseillé par des fonctionnaires américains, a délibérément fait échouer les négociations. Dans un documentaire d’Emmanuel Amara (2006) réalisé pour la série de France 5, « Les derniers jours d’une icône », Steve pieczenick un ancien négociateur en chef américain ayant travaillé sous les ordres des secrétaires d’État Henry Kissinger, Cyrus Vance et James Baker, raconte comment il a participé au court-circuitage des négociations afin qu’elles n’aboutissent pas, avec comme recours éventuel de « sacrifier Aldo Moro pour maintenir la stabilité politique en Italie ». « J’ai instrumentalisé les Brigades rouges pour tuer Moro », ajoute-t-il. Un peu plus tard, dans le même documentaire, Francesco Cossiga, ministre de l’Intérieur de l’époque, confirme cette version des faits[3]. C’est aussi la conclusion à laquelle est arrivé le journaliste d’investigation américain Webster G. Tarpley. »
       


  • loco 31 décembre 2010 01:11

    Bonsoir,
     Coupables et complices..... Je pense que le terrorisme, bombe dans le métro, gaz ou poison balancé au hasard, vise les complices. Ceux qui n’empêchent pas le crime, qui ne protestent pas, qui éventuellement en tirent bénéfice.
     L’assassinat politique, lui, vise le coupable, et c’est assez différent. Est-ce un art, au sens où l’on appelait la boxe le« noble art », je n’irai pas jusque là, mais c’est, je pense une forme de nécessité, au moins au niveau individuel. Je regrette en effet cruellement que les pauvres couillons qui ont été poussés au suicide aient tué la victime (eux-mêmes) au lieu du coupable, je veux dire le dégueulasse, le parfait salaud qui, même sur ordre, les a menés au geste fatal. Que cesse cette impunité que la « justice » accepte, et ces pratiques diminueront rapidement, car les exécuteurs de basses œuvres sont rarement des héros.


  • Kermit Kermit 31 décembre 2010 08:49

    Epiménide,

    une lecture à la Baudrillard... c’est bien pour s’étourdir de mots.
    Si tu veux parler de terrorisme, je te suggère de mieux connaître les faits des attentats auxquels tu fais référence.
    Hormis peut-être l’attentat au gaz sarin - et pour quelle valeur heuristique ? -, aucun ne correspond même de loin à l’analyse esthétique que tu plaques sur les événements.


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