Elkabbach découvre chez Chirac l’Humanisme intégral et universel
L’émotion médiatique n’en finit jamais de couler. Mais à certains moments, elle dégouline plus qu’à l’ordinaire. Ce matin là, sur Europe 1, Jean Pierre Elkabbach interroge Jacques Chirac sur ses Mémoires commercialisables en librairie dans les prochaines heures. Bien entendu, il n’a pas écrit une seule ligne du livre à paraître sous son nom. De notoriété publique, d’ailleurs, le vieil escogriffe ne tient jamais la plume. L’exercice réclame une délicatesse comme une patience incompatibles avec son caractère brutal. Nul embarras néanmoins entre les deux hommes quand même assez semblables par des exploits communs.
Autrefois PDG de la Deux, « Jean Pierre » sauta de son poste, contraint à une démission fracassante par des personnels révoltés par son laxisme autoritaire. Jacques, lui, vient justement d’être « renvoyé » - comme on dit- en correctionnelle par une juge d’instruction scrupuleuse et courageuse. C’est fou comme des scandales partagés vous rapprochent les gens Avant de commencer l’entretien, ces deux là se congratulent solennellement, la poignée de main chaleureuse, les regards complices, leurs calvities luisantes comme pour garantir l’entrain des cervelles à l’allumage. Alors, complice, entremetteur chaleureux, « Jean Pierre » va interroger « Jacques » sur son faux ouvrage comme si il s’agissait vraiment d’une œuvre personnelle.
« Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France » entame de Gaulle dès la première phrase des siens, dans une formule demeurée célèbre. Chez son quatrième successeur, le propos n’apparaît qu’au quatrième paragraphe, à travers une ambition platement professionnelle, pour dire qu’il envisageait tout jeune de devenir un jour « gouverneur de la Banque de France », puis quand l’aiguillon électoral l’envoie conquérir en Corrèze « l’une des circonscriptions de France les plus difficiles ». Le pays n’entre pas dans sa tête par ses rêves, une Histoire, un projet, mais, plus prosaïquement, comme une carrière ou une prébende - jamais rien de collectif en lui, mais toujours de l’individualisme avec un « je » en béton.
Présumé « interviewer impitoyable », « Jean-Pierre » se garde bien d’introduire ces remarques dans la conversation. Et pour cause ! En ancien président de la Deux viré dans la tempête, il ménage à l’extrême l’autre ancien Président, celui de la République bien sûr, promis à un ouragan. Emouvant d’imaginer le dialogue des deux zèbres, avec chacun sa petite affaire bien en vue dans le nez comme d’autres s’y mettent des escarboucles.
Bien sûr, jamais quelqu’un de raisonnable n’accordera un crédit quelconque aux prétendus « Mémoires » de « Jacques », d’ailleurs composés par un autre dans ce style sec, sans élan, si proche de lui. Trop de mensonges par omission, d’amnésies, de tics, de toc, de trucs, se succèdent au fil des pages. Pour épater les naïfs, le vieux coquin simule un intérêt personnel obsédant pour l’infini sous toutes ses formes. Là ou le plus illustre de ses prédécesseurs songeait d’abord au pays, lui prétend s’intéresser depuis toujours avec la même ardeur à « l’évolution de la Vie, de la Terre, de l’Univers ». Dans sa tombe de Colombey-les-Deux-Eglises, il a l’air malin, l’Autre, avec son Hexagone. Les yeux dans les galaxies, l’estomac, les pieds à Cro-Magnon, l’ancien maire de Paris ivre de grands espaces part en imagination vers l’Infini. Qu’une juge d’instruction le poursuive pour quelques malheureux emplois fictifs à l’Hôtel de Ville démontre décidément trop bien quelle crise traverse la magistrature. Pendant qu’elle y est, pourquoi ne pas le poursuivre pour les tête de veaux mangées aux kilomètres dans le même endroit quand d’abord soucieux de l’Univers, « Jacquot » n’en distinguait plus le contenu de ses propres assiettes ?
Où qu’il aille, il l’assure aussi, une « fiche technique » toujours sous la main résume en quelques lignes ses préoccupations essentielles. « Jean Pierre » ne bronche pas sur ce coup du petit carton comme en portent toujours pleins leurs poches les élèves de l’ENA pour leurrer l’examinateur. Il y croit les yeux fermés, comme si elle accompagnait partout le cher escogriffe, de négociations avec les chinois jusqu’aux plages de l’Ile Maurice, quand il y passait ses vacances, avec l’argent spécial des fonds secrets. Oh, le bon goût du whisky réglé avec les sous de la police. Emu aux larmes par ces bons souvenirs, Jacques rappelle : « tout est lié pour moi à cette passion de l’humain ».
« Passion de l’humain », donc, le trucage des marchés publics de l’Ile de France. « Passion de l’humain » toujours les frais de bouche somptueux à la Mairie de Paris. Du Terence ! Du pur Terence ! « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » pourra-t-il donc encore conclure quand il se présentera devant la Chambre correctionnelle, certes sans aucun repentir, mais les larmes aux yeux pour l’humanité de la situation.
Comme tant d’autres de son âge, il traverse l’occupation allemande durant son enfance. Une très rude école pour tout le reste de la vie. Curieusement, pas un mot dans « son » récit sur le choc éprouvé quand, pour la première fois, un soldat ennemi vainqueur se dressa soudain devant lui, dans son uniforme vert, le fusil à la main, la courte baïonnette au ceinturon comme ils la portaient tous. Un moment pareil entre dans les souvenirs à jamais. Sauf dans certains cas quand la protection d’une famille aisée vous sépare de l’extérieur. « Jacques » prétend aussi qu’avec un autre gosse, il parcourait les chemins pieds nus et coupait pour s’amuser les fils de télégraphe militaires utiles à la Wehrmacht. Peut-être, avec une conscience politique semble-t-il beaucoup plus précoce, d’autres petits garçons eux aussi sans chaussures ramassaient dans la campagne les tracts lancés par les avions anglais pour appeler le peuple à la résistance.
Encore plus bizarrement, pas un mot sur le malheur des juifs alors en pleine persécution. Cinquante deux ans plus tard, devenu depuis peu Président de la République, il retirera les plus grands effets oratoires de leurs tourments, avec son fameux discours dit « du Veld’Hiv ». Un texte dû d’ailleurs selon son système à une autre plume -celle de l’habile et ondoyante Christine Albanel- tant la patience de réfléchir pour écrire lui manquera toujours. Bien joli d’ailleurs de pleurer sur le sort des malheureux un demi-siècle après leurs angoisses. C’est sur le moment qu’il fallait réagir. Pas un sentiment chez lui, un mot parmi ses proches, quand les victimes en avaient le plus besoin. Trop facile de pérorer cinquante trois ans après, à des fins éventuellement électorales.
Non sans beaucoup d’orgueil, la dédicace de ces Mémoires arrangées prend comme témoin de leur imprévisible suite quelqu’un de bien innocent du parcours, même si il en profita beaucoup. « A mon petit-fils Martin », dit-elle.
Bien téméraire d’associer sa descendance à un ouvrage aussi douteux. Mais enfin, la réussite du grand-père ne vient-elle pas de ce qu’il bouscula durant toute sa carrière les lois de la prudence et les conseils de la décence ? Dans l’opération, son impuissance à séparer le vrai du faux , le bien du mal, lui donna certainement l’audace d’entreprendre des sauts périlleux ou n’importe quel acrobate moins chanceux se serait rompu le cou. Mais enfin, arrive toujours un temps ou la folie des grandeurs atteint ses limites. « Jacques » peut toujours crâner, apparaître en ancien chef de l’Etat dans les grandes cérémonies officielles comme aux obsèques du si volumineux Philippe Seguin. Nul ne jurerait aujourd’hui qu’après un procès en bonne et due forme, sa si fameuse carrière finira dans l’apothéose.
Dors et déjà, plaignons le pauvre Martin en prévision de jours forcement difficiles. Voila un gosse innocent de tout, grandi un peu à l’Elysée dans la gloire d’un formidable aïeul. Comment aurait il pu échapper au culte du grand-père d’ailleurs peut être parfait dans son genre, plein d’amour, émouvant. Passons sur sa solitude de fils unique, sans frère ni sœur, cousins, cousines, avec un père lointain, épisodique, une mère et une grand-mère cassante, parfois notoirement à couteaux tirés. Souhaitons au jeune homme de soutenir ce rude héritage sans trop de difficultés.
Par tous les abus commis, « Jacques » suscita de terribles accusations. Un jour viendra ou l’un des innombrables, implacables réquisitoires contre le grand-père tombera entre les mains, puis sous les yeux du petit-fils. Comment réagira-t-il de l’une à l’autre de ses découvertes, et même au procès désormais inévitable sur les emplois fictifs à la Mairie de Paris ? L’exemplaire aïeul se doit d’être inattaqué, parce qu’il est inattaquable. Et soudain, s’il succombe, qu’en penser ? La force des choses n’amènera-t-elle pas le pauvre Martin à se retrouver, un triste matin, avec un poids bien lourd ? Convenait il vraiment, sans lui demander son avis, de le prendre comme garant d’un aussi dangereux patrimoine , « Jacques » y apparaîtra comme nous le voyons depuis si longtemps déjà, non en grand homme d’Etat mais en grand carnassier, avec ses appétits de fauve. Jamais rassasié d’argent, d’honneurs, de luxe, populaire auprès des millions d’imbéciles, mais tenu à distance par tous les gens de bien. Comment Martin interprétera-t-il alors son enfance, lorsqu’il verra d’où elle vient ? D’avance, plaignons-le de tout cœur. Un jour viendra ou il n’apercevra plus rien de commun entre les procès dressés par l’Histoire et l’image qu’il gardait du formidable grand-père alors qu’il descendait chaque 14 juillet les Champs Elysées, tout droit dans sa voiture de commandement. Non, plus rien de commun entre une légende enfantine et les comptes rendus d’audiences dans le journal à la rubrique tribunaux.
Pieux flagorneur, « Jean Pierre » ne songe jamais à ces dures lois de la nature. Elles gênent trop ses génuflexions. Et puis, autre fatalité du sort, les fauves manquent toujours d’imagination.
Humanisme, toujours !

