jeudi 19 mars - par Christophe Cros Houplon

Emmanuel-Joseph Sieyès l’écrivait en 1789 : nous ne sommes pas en démocratie

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On nous chante depuis l’enfance une charmante comptine : nous sommes en démocratie. C’est ce que nos professeurs nous ont de concert appris sur les bancs de l’école dès la maternelle. Engoncés dans nos vies respectives nous répétons en boucle depuis cette croyance et nous en faisons les disciples. C’est, répète-t-on, à défaut du meilleur, le moins mauvais des systèmes.

A échéance régulière comme c’est le cas ces jours-ci, on nous appelle aux urnes et nous avons la possibilité de choisir nos élus. Ceux-ci ayant été par « le peuple » désignés, ils peuvent également être révoqués. Ils sont donc en quelque sorte nos obligés, en ce sens que par une addition de votes nous sommes en capacité de les renvoyer.

Démocratie vient du grec « demos » et « kratos » : le pouvoir du peuple. Il désigne le système politique dans lequel celui-ci est souverain. Le nôtre, celui mis en place par les jacobins à compter de la révolution française, constitue un régime ou système représentatif. Il est né principalement avec l’apparition des Etats Nations et s’explique par la taille importante des populations, lesquelles ont besoin de représentants pour voter les lois, alors que dans la démocratie au sens premier (la démocratie qu’aujourd’hui on qualifie de directe) il n’y a pas de représentants.

On oublie le plus souvent de dire que les jacobins eux-mêmes refusèrent pendant plus de cinquante ans de se qualifier de démocrates, le terme même de démocratie, selon la définition d’Aristote et de Polybe, se rattachant exclusivement à ce qu’on met derrière la notion de « démocratie directe » où c’est un collège d’individus issus du peuple qui vote directement les lois, comme les athéniens dans l’Ecclésia.

Le terme de démocratie fut adopté notamment par un certain Andrew Jackson, candidat aux élections, aux Etats Unis, également suite au retour de la Monarchie en France en 1848. Mis en échec par le retour en quelque sorte de l’ancien régime, les jacobins réinventèrent alors la promesse de vente et cette fois acceptèrent de se parer des atours de cette démocratie que jusque-là ils déniaient.

Peuple souverain (la définition même de démocratie) signifie que quiconque nous représentant n’applique pas à la lettre ce pourquoi il fut par nous autres du peuple élu devrait être destitué. Or dès la naissance du système représentatif (souvenons-nous des années de terreur et des comités de salut public de Robespierre) nous avons pu constater ce que nous observons jusqu’à ce jour : cette pierre angulaire de la démocratie n’a jamais fonctionné. On élit pour cinq ou six ans des représentants qui une fois en poste font strictement ce qu’ils veulent et qui sont pour cela protégés par nos institutions. En cela on peut dire que les jacobins de 1789 avaient le mérite d’être francs du collier contrairement aux Pinocchio dont nous glissons le bulletin dans l’urne depuis des décennies, lesquels se déguisent derrière un faux nez qui s’appelle démocratie.

Etendre le concept de démocratie et donc distinguer la démocratie dite indirecte et représentative de la seule qui vaille constitue bien, au-delà d’un abus sémantique, une trahison de l’esprit appuyée sur une perversion du sens. Ce qui en démocratie était un exercice est devenu dans le système représentatif un métier, celui de politique. On parle bien de « professionnels de la politique », celle-ci, la politique, c’est-à-dire l’exercice du pouvoir, s’étant constituée en métier.

Les professionnels de ce métier politique devant à échéances régulières être par nous-autres choisis, ils doivent pour cela constituer une promesse de vente, équivalent des réclames des publicitaires, dont ils feront une fois élus ce qu’ils veulent pendant la durée du mandat que nous leur aurons confié. Qu’ils appliquent rigoureusement ce programme approuvé par les électeurs, qu’ils l’amendent à la marge ou qu’ils le trahissent et le piétinent n’aura le temps du mandat exercé guère d’incidences sinon sur les cotes dites de popularité, lesquelles ne sont point indexées sur les émoluments de nos professionnels de la politique.

On le voit et surtout on le vit, le système représentatif, en bon syndicat d’intérêts, a su en amont prévoir tous les verrous nécessaires, sans parler des rentes de situation que constituent les carrières et la cascade d’avantages acquis jusqu’au cimetière.

Ainsi posé, on ne peut, lorsqu’électeur on se sent à un moment ou à un autre déçu ou trahi, ne nous en prendre d’abord et avant tout qu’à nous-mêmes. Qu’avons-nous adhéré à un système basé sur une croyance étymologiquement, sémantiquement et historiquement fausse, et ainsi placé dans ce dernier nos espoirs ? Nos déceptions répétées ne seraient-elles point le corollaire d’une forme d’acné adolescente qui à échéances régulières nous fait adhérer à une promesse systématiquement métamorphosée dans la foulée en chimère ? Ne conviendrait-il pas plutôt de réapprendre à réenchanter le réel à hauteur d’homme dans nos actes quotidiens plutôt quel tel un idéaliste éternellement rincé par la réalité plonger la tête la première dans ces combats collectifs à la racine biaisés ?

Citons pour conclure Emmanuel-Joseph Sièyes qui dès 1789 avait éventré le subterfuge : « Les citoyens qui se nomment des représentants n'ont pas de volonté particulière à imposer. S'ils dictaient des volontés ce ne serait plus cet État représentatif, ce serait un État démocratique ».



5 réactions


  • La Bête du Gévaudan 19 mars 22:17

    En 1789, nous sommes passés de la monarchie et aristocratie héréditaires à la monarchie et aristocratie élective... On élit notre roi (président) et nos aristocrates (parlementaires). Voilà tout... Et on a commencé par avoir Robespierre et Napoléon en guise de démocratie, ah ah ! 

    Le problème est que certains attendent l’avènement du paradis sur Terre, et l’ont baptisé du nom de « démocratie »... Oubliant que la démocratie est un régime institutionnel perclus de défauts : démagogie, clientélisme, factions, médiocratie, loi de la majorité, etc. Sous bien des aspects, la démocratie n’est plus que la projection post-chrétienne des anxiétés messianiques inassouvies. Ca relève presque de la psychanalyse. 

    C’est la démocratie qui engendre actuellement des tarés notoires comme Macron et Mélenchon. Qui confondent leur maladie mentale avec le destin du pays. 

    D’un point-de-vue libertarien, la bonne démocratie est celle du marché. Elle permet à chacun d’exprimer et assouvir ses besoins et préférences sans empiéter sur celles du voisin. Le rôle du souverain-arbitre se limitant alors à faire respecter les personnes, les libertés et les propriétés. (Concernant la prévoyance sociale, en régime libertarien, les mutuelles de prévoyance sont en concurrence et auto-gérées par leurs cotisants).


    • La Bête du Gévaudan 19 mars 22:30

      Il y a deux manières de questionner la démocratie. Très schématiquement (c’est évidemment plus subtil) : 

       discuter du contrôle du pouvoir (critique classique) 

       discuter de l’étendue du pouvoir (critique libertarienne) 

      Comme le montre déjà très bien Frédéric BASTIAT au XIXème siècle, ce qui rend la lutte démocratique si âpre c’est que chacun espère tourner le pouvoir à son avantage. Chaque élection est donc une foire d’empoigne hystérique où chaque démagogue fait des promesses et où chaque clientèle sociale espère des privilèges. 

      Au lieu d’abolir les anciens abus, les révolutions ont offert la promesse d’étendre les abus à l’avantage de tous : la « démocratisation des privilèges »  ! Les libertariens proposent au contraire d’abolir tous les privilèges. Dès lors, la quête du pouvoir sera beaucoup moins importante. Cette « limitation du périmètre du pouvoir » est le grand apport du libertarianisme. 

      Plus le périmètre du pouvoir sera limité, moins il sera intéressant ou nécessaire de le contrôler. La politique perdra en importance. On ne passera plus son temps, à chaque élection, à essayer d’empiéter sur les autres ni à se défendre des empiètements des autres.


  • La Bête du Gévaudan 19 mars 22:41

    Toute ressemblance avec notre situation actuelle ne serait pas purement fortuite ! Bonne rigolade à tous, quel que soit son bord politique.

    L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. (...)

    Au fait, l’État n’est pas manchot et ne peut l’être. Il a deux mains, l’une pour recevoir et l’autre pour donner, autrement dit, la main rude et la main douce. L’activité de la seconde est nécessairement subordonnée à l’activité de la première.

    À la rigueur, l’État peut prendre et ne pas rendre. Cela s’est vu et s’explique par la nature poreuse et absorbante de ses mains, qui retiennent toujours une partie et quelquefois la totalité de ce qu’elles touchent. Mais ce qui ne s’est jamais vu, ce qui ne se verra jamais et ne se peut même concevoir, c’est que l’État rende au public plus qu’il ne lui a pris. C’est donc bien follement que nous prenons autour de lui l’humble attitude de mendiants. Il lui est radicalement impossible de conférer un avantage particulier à quelques-unes des individualités qui constituent la communauté, sans infliger un dommage supérieur à la communauté entière.

    Il se trouve donc placé, par nos exigences, dans un cercle vicieux manifeste.

    S’il refuse le bien qu’on exige de lui, il est accusé d’impuissance, de mauvais vouloir, d’incapacité. S’il essaye de le réaliser, il est réduit à frapper le peuple de taxes redoublées, à faire plus de mal que de bien, et à s’attirer, par un autre bout, la désaffection générale.

    Ainsi, dans le public deux espérances, dans le gouvernement deux promesses : beaucoup de bienfaits et pas d’impôts. Espérances et promesses qui, étant contradictoires, ne se réalisent jamais.

    N’est-ce pas là la cause de toutes nos révolutions ? Car entre l’État qui prodigue les promesses impossibles, et le public qui a conçu des espérances irréalisables, viennent s’interposer deux classes d’hommes : les ambitieux et les utopistes. Leur rôle est tout tracé par la situation. Il suffit à ces courtisans de popularité de crier aux oreilles du peuple : « Le pouvoir te trompe ; si nous étions à sa place, nous te comblerions de bienfaits et t’affranchirions de taxes. »

    Et le peuple croit, et le peuple espère, et le peuple fait une révolution.

    Ses amis ne sont pas plus tôt aux affaires, qu’ils sont sommés de s’exécuter. « Donnez-moi donc du travail, du pain, des secours, du crédit, de l’instruction, des colonies, dit le peuple, et cependant, selon vos promesses, délivrez-moi des serres du fisc. »

    L’État nouveau n’est pas moins embarrassé que l’État ancien, car, en fait d’impossible, on peut bien promettre, mais non tenir. Il cherche à gagner du temps, il lui en faut pour mûrir ses vastes projets. D’abord, il fait quelques timides essais ; d’un côté, il étend quelque peu l’instruction primaire ; de l’autre, il modifie quelque peu l’impôt des boissons. Mais la contradiction se dresse toujours devant lui : s’il veut être philanthrope, il est forcé de rester fiscal ; et s’il renonce à la fiscalité, il faut qu’il renonce aussi à la philanthropie.

    Ces deux promesses s’empêchent toujours et nécessairement l’une l’autre. User du crédit, c’est-à-dire dévorer l’avenir, est bien un moyen actuel de les concilier ; on essaie de faire un peu de bien dans le présent aux dépens de beaucoup de mal dans l’avenir. Mais ce procédé évoque le spectre de la banqueroute qui chasse le crédit. Que faire donc ? Alors l’État nouveau prend son parti en brave ; il réunit des forces pour se maintenir, il étouffe l’opinion, il a recours à l’arbitraire, il ridiculise ses anciennes maximes, il déclare qu’on ne peut administrer qu’à la condition d’être impopulaire ; bref, il se proclame gouvernemental.

    Et c’est là que d’autres courtisans de popularité l’attendent. Ils exploitent la même illusion, passent par la même voie, obtiennent le même succès, et vont bientôt s’engloutir dans le même gouffre. 

    Frédéric BASTIAT (in « L’Etat »  1848)


  • Eric F Eric F 20 mars 12:20

    On peut raisonner sur des concepts théoriques, regardons les réalités.

    On est d’accord qu’il n’y a pas de vraie démocratie totalement directe, tout simplement parce ce n’est pas opérable dans un état de plusieurs millions d’habitants.
    Il peut y avoir des éléments de démocratie directe (pétitionnement, référendum, jurys citoyens) dans un système représentatif par nécessité (que ce soit tirage au sort ou élection ce qui signifie choix).

    On conclura qu’il n’y a pas de démocratie absolue, mais des systèmes plus démocratiques de d’autres. Pour cela il faut le pluralisme des courants politiques, une séparation effective des pouvoirs, un système de désignation (vote, tirage) fiable, la responsabilité des représentants, des dispositions d’initiative et referendum. 


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