Emmenez-moi… au musée ! Trois collections normandes, quinze pépites et zéro parisianisme
Emmenez-moi… en Normandie ! Mes fidèles lecteurs, après vous avoir longuement promenés, dernièrement sur AgoraVox, dans les expositions-événements de la Villa du Temps retrouvé de Cabourg, du MuMa du Havre et du musée Eugène Boudin d’Honfleur, je vous emmène ailleurs (©Photos in situ VD). Enfin, pas très loin, mais de l’autre côté du miroir. Changement de cap, chemin de traverse, petit pas de côté : cette fois, je délaisse les affiches et les cimaises du moment pour aller fouiller, modestement, dans les collections permanentes de ces trois musées normands.
Et là, mazette ! Des œuvres parfois discrètes, parfois carrément endormies dans leur coin, qui ne demandent pourtant qu’à être réveillées par un regard neuf. Cinq par musée, quinze au total (ou presque !), peintures surtout, un peu de sculpture, choisies au fil de mon périple, au gré des coups de cœur, des surprises et des « Voilà, c’est ça ! ». Car, en matière d’art, il n’y a pas que Paris. Et si nous quittions, pour une fois, le parisianisme snobinard à deux balles ? Vive les musées en région, vive la Normandie, vive l’art au bord de l’eau, entre ciel, mer, peinture… et crêpes complètes ! Allez, venez : je vous emmène.

- Raymond Bigot (1872 - 1953), « Les cormorans ». Bois. Dépôt du Fonds national d’art contemporain (FNAC), 1986. Honfleur, musée Eugène-Boudin.
À Cabourg (Villa du Temps retrouvé), Renoir : coucou, la vie ! Une jeune fille, un tableautin, et le miracle de la peinture. Plus deux ou trois choses…
« Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est. » Marcel Proust, La Prisonnière. Juste un tout p’tit regard, à l’instinct, en passant. Oui, je pouvais mieux cadrer (cf. la photo-témoin). J’en ai une autre, de photo, de ce petit tableau. Tableautin, j’aime ce mot, il y a comme « malin » dedans (non, Marcel Duchamp, les peintres ne sont pas tous bêtes !). La peinture est aussi un pense-bête, à voir comme un répertoire de formes, « Études », que j’aime ce mot aussi.

En stock, pour ma part, j’ai une photo plus composée de cette petite peinture : le cadre dans le cadre dans le cadre. Mise en abyme. Pourtant, je choisis celle-là, que je soumets à votre regard. Faire confiance au regardeur : il fait, avec le peintre, le tableau. Alors quoi, pardi, via cette photo « ratée » (me prendrais-je soudain pour un Lartigue en culottes courtes, dans le saisissement photographique de l’instant ? Prétentieux, va !), je chicane ? Que nenni.
Dans la Villa du Temps retrouvé de Cabourg (« Une œuvre habitable », disait François Mauriac : ici, la Villa du Temps retrouvé nous invite justement à entrer dans Proust et dans son Balbec rêvé, au cœur d’une Belle Époque normande ressuscitée par les tableaux, photographies, livres, costumes, objets, musiques et parfums, pour remonter le temps sur les traces des artistes et écrivains de la Côte fleurie et partir, à notre tour, à la recherche du temps perdu, guidés par Marcel Proust et, modestement, par votre serviteur Vincent), collections permanentes, de l’ancien au contemporain, avec un goût prononcé pour l’exposition, dans leur « jus », d’objets industriels rétros [un vieux téléphone ayant peut-être appartenu à mon grand-père, un phonographe (vers 1877) fatigué, un projecteur d’antan (1912), labellisé « Pathé Frères », un piano du tout début du XXe siècle, estampillé Pleyel, une boîte à musique à disque, intitulée Symphonion, de la fin du XIXe, une lanterne magique du temps de Proust (dans Du côté de chez Swann (1913), le romancier égotiste souffreteux génial note : « On avait bien inventé, pour me distraire les soirs où on me trouvait l'air trop malheureux, de me donner une lanterne magique, dont, en attendant l'heure du dîner, on coiffait ma lampe ; et, à l'instar des premiers architectes et maîtres verriers de l'âge gothique, elle substituait à l'opacité des murs d'impalpables irisations, de surnaturelles apparitions multicolores, où des légendes étaient dépeintes comme dans un vitrail vacillant et momentané. »),etc.] : balayage du regard, c’est comme ça que je l’ai vue, femme-peinture.
Première fois. Une épiphanie. Une clarté dans l’ombre. Une ado (peinte) qui passe. Entre deux portes, dans un petit couloir. Dans le quasi-noir. À l’âge de tous les possibles, dit-on. Floraison juvénile. Vie, et vue, mouvantes. Sables (beiges) mouvants. On est chez Proust. (À l’ombre d’une) jeune fille en fleurs, vert printanier et rosée, ou rose, du matin. Fugit Amor. Tiens, il y a un Rodin (tronqué, superbe bronze à patine verte L’Homme qui marche, statue acéphale (entre 1889 et 1904), une force, même coupée, qui va, semblant annoncer Alberto Giacometti), juste avant.

- Auguste Rodin (1840-1917), « L’Homme qui marche, statue acéphale », entre 1899 et 1904. Bronze à patine verte. Ville d’Aix-les-Bains, Collection Jean Faure, Musée Faure.
Et, bien sûr, il n’y a pas que le tout p’tit Renoir, si discret, qui « tient » ici. Autre présence forte : ce Marcel Proust contemporain signé Yan Pei-Ming, peintre franco-chinois passé par Dijon puis Paris, aujourd’hui star internationale de la figuration post-expressionniste. De lui, je connais surtout la peinture rugissante, les pinceaux en furie, les envolées lyriques, les tigres dans la neige, les loups carnassiers, les chiens nocturnes, le pitbull rouge sang prêt à vous croquer, les papes en surchauffe. Mais ici, surprise : il s’est assagi. Et Proust lui va plutôt bien. Image voilée, contours retenus, visage « fade », et pâle, comme filtré par une vieille photographie, le pinceau caresse plus qu’il ne cogne. Très beau. Très doux. Le jeune écrivain mondain l’a-t-il impressionné ? Et, soudain, en regardant ce… Yan Proust-Ming, surgit dans mon disque dur mémoriel cet extrait fameux de Proust, pas Gaspard mais Marcel, tiré Du côté de chez Swann : « Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! comme les années. »

- Yan Pei-Ming (1960- ), « Portrait de Marcel Proust », huile sur toile, 2022. Courtesy de l’artiste, MASSIMODECARLO & Thaddaeus Ropac, London - Paris - Salzburg - Seoul.
Pour la petite histoire, Yan Pei-Ming, né à Shanghai en 1960, a conçu spécialement pour la Villa du Temps retrouvé ce portrait de Proust vers 1907, au moment où celui-ci commence à travailler à À la recherche du temps perdu à Cabourg. À partir de photographies où l’écrivain affiche sa mélancolie légendaire, le peintre cherche son regard, à la fois absent et pénétrant. Sa gamme de gris, du presque blanc à l’anthracite, éclaire le visage tout en faisant vibrer le contraste avec les vieux clichés jaunis. Du Proust en mode « Ça a été », mais peint au présent. Et, pour la petite musique populaire, je connais aussi de Yan Pei-Ming un magnifique portrait en noir et blanc du regretté King of Pop. Gris, gris, gris… comme chez Jean-Jacques Goldman, quoi !

- Camille Pissarro (1830-1903), « Pommier sous le soleil, Éragny », 1887. Huile sur panneau de bois. Ville d’Aix-les-Bains, Collection Jean Faure, Musée Faure.
Plus loin dans le temps, changement d’échelle avec le minuscule Pommier sous le soleil, Éragny (1887) de Camille Pissarro (1830-1903). Une huile sur panneau qui tient presque dans la poche et qui, joli coup, a même fini en magnet à la boutique du musée. Petit format, grand air : quelques touches, une lumière qui picote, la nature en pleine poussée. Une peinture de poche, pour grand effet de vie. Côté histoire de l’art, Pissarro s’installe en 1884 dans une ferme d’Éragny, en Normandie, et y observe passionnément paysages, champs et travaux agricoles. Avec Millet, il est l’un des rares grands peintres du XIXe siècle à regarder vraiment le monde rural. Il y restera vingt ans, développant une manière toujours plus libre, faite de petites touches distinctes qui font vibrer la surface. Cette recherche le rapproche de Seurat et contribue à ouvrir la voie au néo-impressionnisme (divisionnisme et pointillisme compris). Bref, un tout petit tableau, mais pas une petite affaire.
Enfin, pour le contemporain qui ne fait pas semblant, il y a, à l’étage, non loin du Yan Pei-Ming délicieusement neigeux, une jeune fille en fleurs, forcément, Proust oblige ! Elle tient une fleur. Elle est, semble-t-il, française, mais pourrait tout aussi bien être américaine ou vietnamienne. Devant elle, je pense à Alex Katz : même épure, même économie de moyens, même façon de laisser la couleur faire le travail. Pas de gras : une peinture maigre, presque construite par fragments, jusqu’à ce que surgisse peu à peu la beauté, entre rose solaire, vert anglais et lilas.

- Guy Yanai (1977-), « Young Woman Holding Flower » [Jeune femme tenant une fleur]. Huile sur toile, 2025. Collection GCA.
Young Woman Holding Flower [Jeune femme tenant une fleur], huile sur toile de 2025, est signée Guy Yanai (1977-), que je ne connaissais pas encore. Enchanté ! Cet artiste israélien puise directement dans l’univers proustien, jusqu’à reprendre à l’une de ses expositions le titre In the Shadow of Young Girls in Flower. Dans cette série inspirée d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs, décidément omniprésent ici, il transpose des scènes de station balnéaire, jeunes femmes, jardins et intérieurs, comme des souvenirs photographiques passés dans le filtre de la peinture. Les formes se réduisent à des aplats colorés, les images flottent entre présence et mémoire. C’est simple, mystérieux, très juste. Et, ma foi, hautement sensible.
Au fait, question sensibilité, est-elle amoureuse, l’ado de Renoir ? Joues rosies, ventre mordoré, yeux scrutateurs qui te fixent. Face-caméra. Dans l’instant du désir ? Surprise ? Et moi, je fais mon Lelouch ?! L’appareil-photo pour caméra, saisissement de l’instant X ? Velouté de la peau, du pinceau, de la toile écrue. Crudité du désir. Et fulgurance. Une île. Une pause. Une pose incertaine, presque maladroite. Oh, zut, une trace de « caca » d’oie sur le côté, en haut à gauche. Prout ! Peinture… gauche ? Ou bien l’artiste s’est-il juste, tout simplement, essuyé ? La touffe du pinceau coloré ? Le doigt mouillé ? Le poil au nez ? Quitte à s’emmêler les pinceaux ? La barbe ! Trouble. Flottement du flou. Boules de traces de pinceaux qui tournicotent sur la toile (Jacques-Louis David faisait pareil), de surcroît inachevée. Normale. Être en devenir. Toile vierge. Art de la réserve. Rien de plus normal aussi : c’est une adolescente. Même les mains ne sont pas encore nées. Et elle est réservée.
Peinture sensible. Gestation de la forme (féminine). Rien de salace. Juste voir, comme au premier jour, du reste de ta vie : contempler la beauté, demain dès l’aube. C’est l’enfance de l’art, rejouée inlassablement, le musée soudain devenu grotte pariétale. Pas un bison, pas une empreinte de main en positif : aujourd’hui, juste le tracé d’une femme jeune, en couleurs.
Peindre le nouveau, la fleur du printemps. Elle bourgeonne. La représenter, One More Time. « Daft Punk Painter ». La rejouer. Mon œil-photo enregistreur l’a vue ainsi. Surtout, ne pas l’enfermer, ne pas la figer. Elle vibre. Elle vit. Voir. Re-voir Re-noir. Il est branché. Faut pas croire ! Voir noir. Et blanc sacré. Lumière ! Chère chair opaline. Juste un instant : coucou.
Le cou, aussi, est gracile. Une seule grâce ici, les deux autres ont disparu, parties, qui sait, pour une baignade chez Cézanne (autre chantier enchanté). Diable, je sais tout de suite que c’est un Renoir, pas folle la guêpe, je connais mes classiques. [Accessoirement, nous dit son cartel pédagogue : Auguste RENOIR (1841-1919), Nu d’adolescente, vers 1915. Huile sur toile. Ville d’Aix-les-Bains, Collection Jean Faure, Musée Faure.] C'est fort, parce que fragile.
Puis continuer son petit bonhomme de chemin. Tracer sa route. Plus loin, bientôt, je verrai un Yan Pei-Ming, madeleine de Proust au blanc laiteux fantomatique. Avec. Et dans la peinture…
« Je panse donc je peins », pourrait dire l’artiste. Pas triste. Le miracle de la vie : « Je sais bien qu’il est difficile de faire admettre qu’une peinture puisse être de la très grande peinture en restant joyeuse. » — Auguste Renoir.
C'est un grand petit tableau. Juste un effleurement. Effeuillage de printemps. Plus tard, c'est promis, elle montera amoureuse. Et elle aura un p'tit chéri, à chapeau de paille. À deux pas de Maupassant, pour une promenade boisée qui se fait bientôt Une partie de campagne (1881) : littérature, Auguste devenu Jean pour un caressant travelling vertical aussi beau que chez Bertolucci (le cinéma !), feuillages, frémissements et désir à fleur de peau. « Henriette s'appuyant sur le bras de Henri, ils avancèrent entre les branches. […] ils pénétrèrent dans un inextricable fouillis de lianes, de feuilles et de roseaux, dans un asile introuvable qu'il fallait connaître et que le jeune homme appelait en riant "son cabinet particulier". » Ici, la nature se referme doucement sur les deux promeneurs, rideau de verdure, alcôve de feuillage, murmure des herbes et lumière tamisée : le paysage lui-même semble retenir son souffle.
Et si la peinture, au fond, n’était rien d’autre que ça : nous faire dire « coucou » à la vie, même quand elle passe sans prévenir ?

- En guest-star ! « La Promenade », 1870. Huile sur toile, par Auguste Renoir (1841-1919), tableau vu dans l’expo remarquable « Renoir et l’Amour. La modernité heureuse (1865-1885) », du 17 mars au 19 juillet dernier, au musée d’Orsay (commissaire : Paul Perrin, conservateur en chef, directeur de la conservation et des collections, musée d’Orsay), Paris, en provenance de Los Angeles, The J. Paul Getty Museum.
Au Havre, cinq tableaux et un grand « Voilà, c’est ça » !
Quelques beaux tableaux, vus au Havre, dans les collections permanentes du MuMa, le musée d’art moderne André Malraux, belle institution française en bord de mer, à la pénétrante pointe oblique, sur son flanc, dressée par un certain Adam en 1961 (séduisante modernité elliptique), devant lesquels je me suis dit : « Voilà, c’est ça. » Ça quoi, en plein été ? Ce quelque chose qui retient l’attention, que l’on revienne de la plage, d’un achat de chips au Carrefour Market ou d’un coup au bistrot : une présence, quoi, et ce petit supplément d’âme qui fait peinture. En vrac, comme jetés, sur une jetée de l’espérance, façon bouteilles jetées à la mer, à vous de les reconnaître.

- Le Havre, été 2026. Grand bateau, petit train : même rêve au couchant.
Mais, avant ça, petit détour par l’anecdote : c’était gratuit, le jour de ma visite. Du coup, au MuMa, qui pourtant n’est pas – encore – le MoMA de New York !, un monde fou. Un vieux monsieur visiteur, ce qu’on appelle dans le jargon théâtral, avec une pointe de tendresse mêlée à de l’ironie, « un casque blanc », touche, dans le cadre des expos temporaires – notamment la présentation inédite des Water Lilies d’Ai Weiwei de 2022 - un « Nymphéas en Lego® » d’Ai Weiwei comme si c’était de la merde. En tout cas, pour lui, visiblement, ça ne cassait pas des briques ! Après, il était tout concentré devant les « Monet au Havre ». Un plus jeune, dans la sacralisation absolue de l’art contemporain (il doit lire ArtPress tous les mois), lui montre méchamment le panneau d’interdiction : « MERCI DE NE PAS TOUCHER L’ŒUVRE D’AI WEIWEI. Les œuvres sont fragiles et précieuses. Votre geste les protège et les préserve pour tous », et lui crie : « Pas touche, le vioque ! » Il n’a pas tort, dans l’idée. Mais le vioque, comme il dit (il doit oublier, le bougre, lunettes d’intello pédant sur le nez, qu’il aura la chance d’être vieux, lui aussi, un jour), bah, de toute façon, il est sourd, il s’en fout et il trace sa route, Peinardo DiCaprio.
Et voilà. C’était du brut de décoffrage. Et, j’aime bien, entre nous, soit dit en passant, ce côté « musée pour tous » (ouvert aux quatre vents). Avec frottements autorisés - ne faisons pas de l’art une messe, mais un débat.

- Kees Van Dongen (Delfshaven, Pays-Bas, 1877 - Monaco, 1968), « Le Bouquet » [The Bouquet ; Der Blumenstrauß], circa 1920. Legs Charles-Auguste Marande, 1936.
Retour à Dame Peinture conservée. Kees Van Dongen (Delfshaven, Pays-Bas, 1877 - Monaco, 1968), Le Bouquet [The Bouquet / Der Blumenstrauß], circa 1920. Legs Charles-Auguste Marande, 1936. Quelle fraîcheur ! Comme la rosée du matin. Attention, messieurs-dames : peinture fraîche. Tiens, tiens… Du Manet ? Que nenni ! Kees Van Dongen, le machin. Kiffant. Et ces couleurs, le bleu de cobalt allié au rose trémière, j’achète. Quel coloriste !

- Nicolas de Staël (Saint-Pétersbourg, 1914 - Antibes, 1955), « Paysage, Antibes » [Landscape, Antibes ; Landschaft bei Antibes], 1955. Collection Édouard Senn. Donation Hélène Senn-Foulds, 2009.
Nicolas de Staël (Saint-Pétersbourg, 1914 - Antibes, 1955), Paysage, Antibes [Landscape, Antibes / Landschaft bei Antibes], 1955. Collection Édouard Senn. Donation Hélène Senn-Foulds, 2009. Peint l’année de sa mort, par défenestration (la peinture = fenêtre ouverte, dixit Alberti, sur le tragique de la réalité ?), un prince foudroyé, d’origine russe. Le dénuement du médium, alors que le roi est nu. Et, devant ce tableau matiériste avançant vers le regard par vagues, à l’âme ?, j’ai pleuré, je l’avoue, toutes les larmes de mon corps. Bouh, suis une mauviette ! Le « Léo Foiré » de la critique d’art ; c’est un cri ailé au couteau caressant, celui, à la fois désespéré et joyeux, qui voudrait encore croire à la promesse de l’aube et à l’enchantement du réel, juste encore une fois, avant le tomber de rideau définitif. Un sommet existencialo-pictural, mais plus dure sera la chute.

- Narcisse Díaz de la Peña (Bordeaux, 1807 - Menton, 1876), « Paysage d’orage » [Stormy Landscape ; Landschaft bei Gewitter]. Achat de la Ville, 1934.
Narcisse Díaz de la Peña (Bordeaux, 1807 - Menton, 1876), Paysage d’orage [Stormy Landscape / Landschaft bei Gewitter]. Achat de la Ville, 1934. Bien sûr que ce paysage en clair-obscur est joli, ça fait « grande peinture », mais ce sont surtout ses craquelures, et je les ai vues comme sur le visuel, ses craquelures, je les répète deux fois car elles m’ont obsédé, qui m’ont emballé. Je voulais les mêmes. Vite, le vernis… craqueleur !

- Albert Marquet (Bordeaux, 1875 - Paris, 1947), « La Femme blonde » [The Blonde Woman ; Die Blonde Frau], 1919. Huile sur toile. Paris, Centre Pompidou, MNAM/CCI. Don Olivier Senn, 1939.
Albert Marquet (Bordeaux, 1875 - Paris, 1947), La Femme blonde [The Blonde Woman / Die Blonde Frau], 1919, huile sur toile. Paris, Centre Pompidou, MNAM/CCI. Don Olivier Senn, 1939. Le corps (l’objet du délit ?), toujours le corps, et de surcroît féminin : c’est la Blonde dans un carré, au sein d’un champ de coquelicots. Soudain, j’ai envie de chanter du Marc Lavoine. Mince, lui, c’est les tournesols. Pas grave, ça fera l’affaire !

- Raoul Dufy (Le Havre, 1877 - Forcalquier, 1953), « Le Violon rouge » [The Red Violin ; Die rote Violine], 1949. Legs Madame Dufy, 1963.
Raoul Dufy (Le Havre, 1877 - Forcalquier, 1953), Le Violon rouge [The Red Violin / Die rote Violine], 1949. Legs Madame Dufy, 1963. Simplicité destaëlienne, et matissienne, je l’avoue. Je ne regarde pas beaucoup Raoul Dufy, comment dire ? Trop de « trucs », d’effets de manches riquiqui. Mais là, pardi, la musique et son silence, puis l’art de la réserve (évocation, avant l’heure, du culte Silence (1961) de John Cage ?), via ce carré blanc malevitchien : il est parfait. Si petit et pourtant belle présence sur un mur. Point trop n’en faut.
Alors voilà : cinq tableaux, cinq présences, et moi qui repars avec quelques bleus à l’âme, mais surtout des couleurs plein les yeux. Comme quoi, même au Havre, on peut prendre une claque sans se faire casser la figure.
Jean Driès, au musée Eugène Boudin (Honfleur), le peintre qu’on avait oublié d’inviter à la fête !
Voilà ce que j’ai vu, et j’étais furieux. Je dis tout de suite pourquoi : la découverte d’un peintre, Jean Driès (1905-1973), en Normandie, disparu l’année de ma naissance et mort la même année que… Pablo Picasso. Lui, vous le connaissez. OK, génie pictural incontestable, même si, depuis quelque temps, il est régulièrement critiqué comme homme, trop Minotaure, trop solaire, trop destructeur, concernant sa posture, son attitude derrière les formes, notamment envers les femmes de sa vie. Que diable, les commissaires d’expos devraient être plus inventifs dans leurs choix ! Encore une expo, je sais pas moi, Viallat, Combas, Othoniel, les Poirier, patati patata. Et Driès, bon sang ? C’est pour quand ?
Alors, ce n’est peut-être pas Picasso, ni Matisse. Sûr, même ! Mais il mériterait, je trouve, un sacré coup de projecteur, une redécouverte en bonne et due forme. En tout cas, au musée Eugène Boudin de Honfleur, où j’allais, on s’en doute, pour l’expo Julien des Monstiers, représenté par la galerie Christophe Gaillard, que je viens de « focusser on Web » dernièrement, via AgoraVox, plateforme citoyenne d’écritures, j’ai eu quelques révélations.
Certes, on y trouve de beaux Boudin, des ciels, sa marque de fabrique annonciatrice de l’impressionnisme « pleinairiste », bien entendu. Dont un pan d’études de vaches sur tout un mur, consacrant ces bêtes fécondes, assez épatant. Eh non, sorry, ça, c’est au MuMa du Havre ! Au temps pour moi. Autant dire que je mélange les vaches et les nuages.

- Édouard Manet (Paris, 1832 - 1883), « Bateaux au soleil couchant » [Boats at Sunset ; Schiffe bei Sonnenuntergang], circa 1868.
J’ai eu aussi la confirmation, ce qui m’avait déjà été « signalé » par moi-même dans une belle expo Boudin, il y a quelque temps, au musée Marmottan Monet de Paris, ouf, il existe encore des musées qui font un chouette travail, entre prospectif et rétrospectif !, que les marines panoramiques et flottantes de ce (grand) peintre, regardez les mâts croisés de ses navires sur l’eau, confinant à l’abstrait, et sa gamme de gris infinis qui embuent magnifiquement les fonds, annoncent ni plus ni moins les compositions abstraites, calligraphiques et architectoniques de Georges Mathieu (1921-2012). [Ah non, décidément, je me trompe encore, il s'agit d'un délicieux, et très « Whistler », Édouard Manet (Paris, 1832 - 1883) : Bateaux au soleil couchant, circa 1868 (toujours au MuMa), quelle petite splendeur, que cette œuvre, ô combien subtile, récupérée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, déposée en 1961 par l'État ; en attente de sa restitution à ses légitimes propriétaires.]
Mais surtout, il y a Jean Driès, que j’avoue connaître mal. Or il n’aurait déjà peint que les trois toiles que je mets en visuels que cela suffirait, à mes yeux, pour lui offrir une expo-rétrospective digne de son talent, et surtout pour le faire connaître du monde des arts et du grand public.

- Jean Driès (1905 - 1973), « Portrait d’Henriette au chandail jaune », 1947. Huile sur toile. Don Henriette Driès, 1983. Honfleur, musée Eugène-Boudin, France.
L’un est durablement fauve, à « peau rouge » même ! Surprenant : Portrait d’Henriette au chandail jaune, 1947, huile sur toile, conservée au musée Eugène-Boudin de Honfleur grâce au don d’Henriette Driès en 1983. Jaune le soleil ! Dirait Duras. Solide peinture, bien charpentée, bien contrastée, bien construite. Ça tient debout, et même ça vous regarde.

- Jean Driès (1905 - 1973), « Honfleur. La Lieutenance », 1954. Huile sur toile. Don Henriette Driès, 1983. Honfleur, musée Eugène-Boudin.
Un autre annonce, par ses traits très affirmés, Bernard Buffet (1928-1999), longtemps mis au purgatoire. On lui préférait les rayures « jacklanguiennes » officielles de Buren et les guignolades post-Ben à répétition d’Arnaud Labelle-Rojoux. Le cynisme fut longtemps à la mode, or c’est ce qui se démode très vite, car, paresse oblige, sa forme est souvent indigente. Voici donc le très « Français » La Lieutenance, de 1954, huile sur toile, avec ses drapeaux dressés comme la rue peinte et pavoisée de Monet. Là encore, don d’Henriette Driès, en 1983, au musée Eugène-Boudin de Honfleur.
Puis, Ladies and Gentlemen, et je vous devais au moins ça, un tout dernier pour la route et le temps des souvenirs. Ma séquence « madeleine de Proust » : le très beau et très moderne Honfleur. Les nuages sur l’estuaire, entre 1950 et 1960, huile sur toile. Ses nuages azuréens, cotonneux, presque « BD », m’ont rappelé la pratique paysagère de Vincent Bioulès, qui a su quitter à temps les dogmes de Supports/Surfaces avant, peut-être, de s’emmerder sec. Il m’a semblé même en reconnaître un au départ ! L’œuvre est encore ici grâce à… un don d’Henriette Driès, 1983.

- Jean Driès (1905 - 1973), « Honfleur. Les nuages sur l’estuaire », entre 1950 et 1960. Huile sur toile. Don Henriette Driès, 1983. Honfleur, musée Eugène-Boudin.
Enfin, ou enfleurs, je finirai juste pour le plaisir. Parce qu’il est là, inoubliable par sa présence sur une cimaise et par les sensations qu’il convoque : l’école, la neige, le froid, l’espoir, la peur, le collectif, quand on est petit, affronté dans la solitude, tel un devoir imposé. Au secours, ouvrez les fenêtres des écoles, de l’air, bon sang ! C’est incontestablement ma « séquence émotion » : petit pan de mur jaune, rien que pour lui, c’est mérité !, pour faire « exploser » les blancs du Chemin de l’école - effet de neige, vers 1898. Je devine, devant ce fin coloriste, l’auteur inspiré qu’il devait être, dans le blanc neigeux comme dans l’arborescence touffue acajou. Huile sur toile, en dépôt par la Société normande d’ethnographie et d’art populaire « Le Vieux Honfleur », au musée Eugène-Boudin de Honfleur. Son nom ? Charles Fréchon (1856-1929). Encore un peintre trop méconnu. Quel dommage.

- Charles Fréchon (1856 - 1929), « Chemin de l’école - effet de neige », vers 1898. Huile sur toile. Dépôt de la Société normande d’ethnographie et d’art populaire « le Vieux Honfleur ». Honfleur, musée Eugène-Boudin.
Donc, présentement, et pour résumer : dans ce musée « de région », il y a la bonne expo temporaire du talentueux Julien des Monstiers, « Soleil rose, orange, rouge » ! Jusqu’au 27 septembre prochain, mais il y a aussi ses chouettes collections permanentes qui méritent qu’on s’y attarde, voire qu’on s’y perde, ou qu’on y dessine. Des tables et du matériel de dessin et de coloriage sont d’ailleurs à disposition des petits dans certains coins.
Euh, elle est pas belle, la vie, en peinture… et en sculpture sur bois ? J’y ai aussi vu de beaux oiseaux fiers, à échelle 1, dont des cormorans au bec pointé mais à l’œil triste. Est-ce parce qu’on ne les regarde plus ? Ils sont de Raymond Bigot (1872-1953). Encore un (trop) inconnu. Chers artistes, d’hier et d’aujourd’hui, merci pour la balade.

- Auguste Renoir (1841-1919), « Nu d’adolescente », vers 1915. Huile sur toile. Ville d’Aix-les-Bains, Collection Jean Faure, Musée Faure.
Et si, au passage, chers lecteurs, je vous ai donné envie d’aller voir ces oubliés, alors, franchement, on est quittes.



