Engagement militaire en Afghanistan, un retournement d’opinion est-il possible ? - AgoraVox le média citoyen
samedi 13 septembre 2008 - par Bernard Dugué

Engagement militaire en Afghanistan, un retournement d’opinion est-il possible ?

Parfois, une société voit son opinion se retourner. Pour l’instant, la France entière, excepté quelques franges politiques, ne bronche pas face aux discours des officiels concernant l’Afghanistan. S’il n’y avait pas eu mort d’hommes, la presse aurait tu ces événements lointains et l’opinion ne saurait même pas que nous sommes… en guerre, ou en lutte, bref, peu importe la sémantique, nos soldats sont impliqués dans une opération militaire. Ce billet propose une évocation des retournements d’opinion sans pour autant entrer dans le débat qui pourrait avoir lieu.

Jeudi soir chez Arlette Chabot, des responsables politiques, dont le Ministre Morin, ont exclu tout retrait de nos troupes en Afghanistan, ni même un éventuel calendrier de sortie, afin de ne pas envoyer des signes de faiblesse face à l’ennemi. On peut comprendre cela d’un point de vue tactique. Néanmoins, il ne faut pas que l’organisation du conflit masque le débat sur la nécessité de l’engagement de nos troupes (la finalité). Pour l’instant, une seule version officielle. La France est engagée au nom de la liberté, de la défense de nos valeurs, de la démocratie dans le monde, de la lutte contre le terrorisme. Voilà, circulez, il n’y a rien à dire de plus. Et comme l’opinion croit à la vérité de cette explication, elle croit aussi à la légitimité de cette intervention et se dit que la lutte contre le terrorisme est une bonne chose, en croyant sans aucun doute que la France et ses alliés combattent le terrorisme en Afghanistan. Cette version officielle tiendra-t-elle des mois, des années ?

On notera que le questionnement est tout récent, frais, laissant planer une fragilité évidente. La mort de nos soldats est encore dans le présent. La réflexion de l’opinion sur l’engagement de nos troupes n’a fait que commencer et peut-être s’achèvera-t-elle parce que le terrain idéologique fait qu’elle doit s’achever. Un léger rhume cérébral a secoua nos politiques dans l’opposition lorsque le Président Sarkozy décida de renforcer nos troupes, occasionnant une visibilité médiatique rapidement enfouie sous les dépêches successives de l’été. Puis, ces dix morts, et là c’est plus délicat à oublier, d’autant plus que le Parlement va devoir se prononcer sur la prorogation de notre engagement militaire en Afghanistan. Cela laisse une fenêtre de tir bien trop réduite pour retourner l’opinion. Sauf si une agitation intellectuelle et citoyenne se met en place. De cela nous ne pouvons rien savoir ni prédire.

Mais c’est l’occasion d’évoquer quelques retournements d’opinion qui, avant que le processus se mette en route, étaient improbables voir impensables. Qui aurait parié sur un rejet du TCE par les Français ? Le camp des partisans avait les meilleurs généraux, tribuns, l’appui de la presse et pourtant, petit à petit, les artificiers du Non se sont insérés dans le débat avec brio, les internautes se sont invités à la fête et le résultat, on le connaît. Les revirements d’opinion ne sont pas courants mais quand ils se produisent, ils traduisent la réalité d’un monde en marche sous la gouverne de l’opposition des camps et des énergies. Héraclite l’avait deviné. Hegel a appelé cela la dialectique. Restons humbles, le revirement lors du TCE n’avait rien d’un impossible défi et avec le recul, on ne peut être étonné. Car dès le départ, on savait pertinemment l’ancrage du sentiment anti-européen chez les Français. Les forces étaient équilibrées.

Ce qui n’était pas le cas en 1940, avec neuf Français sur dix acquis à la cause de Pétain et reconnaissant la légitimité du gouvernement de Vichy. Les historiens et les témoins savent que petit à petit, l’équilibre de la balance s’est modifié et que la cause de la résistance gagnait des partisans. Ce qui a permis un appui certain dans la victoire finale obtenue grâce aux forces alliées contre le nazisme. Ensuite, l’opinion a nettement basculé mais ce fut après la bataille.

Un autre cas d’espèce nous intéresse de près. Celui de l’affaire Dreyfus. Ce capitaine de l’armée française envoyé au bagne en 1895 suite à une erreur judiciaire ; suspecté d’avoir livré des secrets militaires aux Allemands. Un an plus tard, le vrai coupable des fuites fut découvert par un officier perspicace dont l’Etat-major se débarrassa en l’envoyant en Afrique du Nord. L’affaire ne faisait que commencer. Elle durera dix ans, avec l’intervention de Zola en 1898, des intellectuels, avec l’antisémitisme que l’on sait, la division les Français jusqu’au paroxysme, aux limites de l’intégrité de la Nation que certains ont vu menacée d’implosion. Cette affaire fut extrêmement complexe et semble inconcevable dans la France de 2008. Il faut dire que la France était en pleine mutation dans les années 1900, avec des mouvements politiques, des changements sociaux et institutionnels, des progrès scientifiques et techniques sans précédent. Bref, rien de comparable avec notre époque. L’affaire Dreyfus, on aurait tendance à l’oublier, fait partie des événements fondateurs de la nation française, au même titre que la Révolution de 1789. Ce temps est révolu. N’empêche qu’à l’occasion de l’affaire Dreyfus, un revirement d’opinion s’est produit, avec le travail du temps, des intellectuels, des consciences, des forces spirituelles d’avenir présentes dans les cercles, les associations, les confréries, les citoyens.

L’explication la plus évidente d’un retournement d’opinion, ce sont les faits nouveaux. Ce fut le cas en 1896 lorsque le coupable fut identifié mais l’affaire n’avait pas commencé. Le principal ressort d’un retournement d’opinion, c’est la manière dont est appréciée une réalité. Sauf coup de théâtre. Ce retournement est engendré par les intellectuels et plus généralement, tous les débats et discours ayant comme effet d’infléchir la représentation d’une réalité par l’opinion. Les tribuns, les intellectuels, les écrivains, les journalistes, les beaux parleurs, conjuguent leurs forces de l’esprit et les médias servent de courroie de transmission. Un revirement peut prendre du temps. Des ans.

N’oublions pas la contestation de la jeunesse occidentale dans les années 1960, face à la guerre du Viêt-Nam, plus par anti-militarisme que par conviction d’une raison non légitime à envoyer se faire massacrer les GI. En 2008, si jamais il devait y avoir un revirement de l’opinion, ce serait plus pour des raisons profondes portant sur le sens de notre engagement, sur la finalité réelle et véridique, opposée à la finalité présentée de manière officielle. Retourner l’opinion sur la question de l’Afghanistan est un jeu d’enfant pour ce qui est des arguments. Mais pour ce qui est du Système qu’il faut renverser, avec l’imprégnation des vérités, du 11-septembre, de l’inertie des masse, de la lâcheté des journalistes et intellectuels, de l’autorité du pouvoir, de la peur face au terrorisme, eh bien, on va dira ça, l’engagement ne sera pas mis en cause ni débattu sérieusement et l’opinion ne sera pas inversée, parce que cela participe à la tranquillité d’une nation. La France serait-elle devenue un pays de lâches qui n’ose pas affronter les vérités ? Et qui tourne le dos à 1789 et 1898 ?



13 réactions


  • Bernard Dugué Bernard Dugué 13 septembre 2008 10:55

    Complément à ce billet

    Une information tout de même. Le 20 septembre, un collectif d’organisation invite à manifester contre ce qui est désigné comme une occupation de l’Afghanistan par les forces de l’Otan et donc, contre la participation de la France. Est-ce le début d’un retournement d’opinion, malgré la faible représentativité de ces associations et la démission du PS pour l’instant ?


  • Francis JL 13 septembre 2008 15:08

    ""L’affaire Dreyfus, on aurait tendance à l’oublier, fait partie des événements fondateurs de la nation française""

    Comme vous y allez !!!

    Vous parlez de retournement de l’opinion ? Y a-t-il jamais eu une opinion favorable à l’occupation de l’Afghanistan ailleurs que dans les grands médias.


    • Tzecoatl Tzecoatl 13 septembre 2008 16:58

      Oui, mais là vous tuez le débat smiley

      Disons une opinion qui exprime ouvertement son désaccord vis à vis de son gouvernement, qui se fasse entendre, etc.


  • Alpo47 Alpo47 13 septembre 2008 15:22

    Vous dites "un retournement d’opinion", ce qui devrait signifier que l’opinion serait jusqu’à présent, majoritairement favorable à notre intervention militaire. Or, j’en doute vraiment.
    La plupart de nos concitoyens n’est plus dupe des arguments généralement utilisés qui parlent de "combattre l’obscurantisme". Ce qui devrait également supposer que nous devons à tout prix pour imposer notre culture, mode de vie, valeurs, à des peuples qui tiennent aux leurs et qui ne nous ont rien demandé.
    En fait, nous sommes en guerre et on ne nous le dit pas.

    Je pense plutot que la majorité de nos concitoyens est hostile à cette intervention, comprend parfaitement qu’elle sert d’autres intérêts, simplement personne ne nous consulte (pas fous nos dirigeants).
    De plus, le "débat" étant circonscrit à nos élus nationaux, lesquels ne reflètent plus du tout les choix de leurs électeurs, mais des intérêts bien plus "larges", cela va permettre au gvt de faire ce que bon lui semble.

    Toujours la même histoire, le pouvoir est progressivement confisqué au peuple. Il ne lui restera bientôt plus aucune possibilité de réaction.


  • CAMBRONNE CAMBRONNE 13 septembre 2008 15:28

    BERNARD DUGUE BONJOUR

    Bon article sauf le dernier paragraphe et votre premier commentaire .

    La France est probablement devenue un pays de laches et cela n’est pas d’aujourd’hui . Votre référence à 1940 est pertinente . Avant de voter les pleins pouvoirs à Pétain la nation dans sa grande majorité n’a pas été brillante .

    Paris ville ouverte, le gouvernemet Raynaud qui fout le camp à bordeaux les maires qui insultent les soldats qui essaient de se battre dans la débacle . Pensez donc, vous allez nous attirer des ennuis !

    Par la suite les résistants hautement estimables ne furent pas très nombreux . Pas plus nombreux que les collabos méprisables . 80% des français ne furent ni l’un ni l’autre !

    La lacheté consisterait surtout à foutre le camp d’Afghanistan la queue entre les jambes comme nous en avons pris l’habitude depuis trop longtemps .

    Allez donc manifester le 20 septembre ! a part ça en france on ne sait pas faire grand chose !

    Salut et consternation .


    • Tzecoatl Tzecoatl 13 septembre 2008 17:07

      Vous y croyez-vous, à cette notion de Nation Building qui ne peut pas faire l’économie de Religion Remodeling ?

      Serions-nous lâches à ce point de se passer d’inculquer les droits de l’homme à une religion millénaire ?


  • CAMBRONNE CAMBRONNE 13 septembre 2008 15:42

    ENCORE MOI

    Je suis allé sur le site de l’HUMA indiqué par Monsieur DUGUE et ce qui est rassurant c’est de constater que cette "feuille de Merde" pour parler comme votre ami Chavez n’a pas pris une ride .

    Même logomachie, même phrasé pour dénoncer les sales guerres impérialistes , on se croirait il y a cinquante ans. ça me rajeunit , merci .

    Marrant non ?


  • jaja jaja 13 septembre 2008 19:35

    Relevé dans Libération du 1/4/2008

    "Deux Français sur trois (68 % exactement) désapprouvent l’envoi de renforts militaires français en Afghanistan. Le sondage BVA-Sud Ouest (1) est sans appel : à peine 15 % des personnes interrogées approuvent la décision du président de la République."

    Donc en ce qui concerne l’opinion, pas besoin de retournement.

    Je précise que la manifestation à Paris contre cette sale guerre partira de la République à 14H....


  • Bobby Bobby 13 septembre 2008 22:39

    Bonsoir,

    Je n’aurais pas osé perler de "retournement d’opinion" ! car s’il y en eut un, celà n’a pas été du côté de l’opinion publique... qui semble désapprouver dans son ensemble l’intervention militaire dont les véritables buts transparaissent ici et là dans certains commentaires...

    La question principale me paraît se poser en des termes un peu différents ; Les français sont-ils prêts à se battre et conserver encore un certain temps le quota de la manne pétrolière actuel, ou bien sont-ils prêts à transformer très vite leur manière de vivre et de consommer ?

    Le choc de ce choix important dans le second cas serait probablement sans précédant dans les annales de l’histoire... en outre il aurait a dépasser un blocage psychologique fort qui prédispose à considérer que tout va bien dans le meilleur des mondes et que les dirigeants travaillent pour le bien du peuple...

    En effet, on peut se poser quelques questions... en tenant compte toutefois que la grande majorité des personnes ne peuvent analyser..... que ce que le pouvoir et les médias auront bien voulu leur donner en pâture !

    Sur un autre post, une comparaison intéressante a été faite entre le jour d’aujourd’hui et le temps de la pré-révolution de 1789... j’ai noté un propos d’un intervenant, pseudo Debase qui me pardonnera j’espère ce "copié/collé", parlant d’une "possible idée de révolution" : "...Comme à l’époque pré-révolutionnaire, ce serait le travail de nos intellectuels. Mais où sont-ils ? Nous sommes à priori très loin de cette phase préliminaire vu l’état d’esprit majoritairement en faveur de cette mondialisation au sein de nos ’élites’ et des forces politico-médiatiques, et ceci autant à droite qu’à gauche...", qui n’est pas dénué d’intéret à mon sens.

    Il semble en effet qu’un accord européen en matière énergétique est un passage obligé, si nous ne pouvons, accéder à cette autre forme de "révolution" qui m’apparaissait d’avantage et que préconisait Erich Fromm dans son analyse, ce, au niveau mondial ! Il faut bien admettre que nous en sommes très loin !

    Sinon, la "révolution", expatriée, risque fort d’avoir des bruits de chenilles et de bottes dans un laps de temps relativement court, quelques années à peine.

    Je prie pour "que jamais ne vienne le jour où l’on entendrait rouler les tambours..." ("Mon île au soleil", Harry Belafonte).

    Assez peu optimistement vôtre.







  • Antoine Diederick 14 septembre 2008 01:20

    bon ben, le sanctuaire du terrorisme semble bien être en Afgha par contre, je ne crois pas qu’il soit possible de s’en débarasser de ce terrorisme par des actions militaires classiques et donc je pense aussi qu’il serait bien d’inventer une nouvelle méthode....

    Chers terroristes, qui lisez Internet, sachez le donc, UNE NOUVELLE METHODE.

    Après la mort de ces courageux combattants, il ne faut pas quitter et renoncer, le piège consistait à provoquer un émoi en Europe. Cependant, je reste convaincu que ce n’est pas la bonne méthode, ce n’est pas de la guerre conventionnelle....ou alors faut mettre le turbo et tout casser....mais c’est un faux front de guerre....

    Ceci écrit, puisque le vin est tiré fô le boire...même si c’est du vin aigre....et le vin aigre provoque le changement....


    • Antoine Diederick 14 septembre 2008 01:25

      Bernard, vous suffirait-il que j’écrive ici : je suis contre le fait que des soldats européens soient engagés en Afghanistan alors que ce pays ne menace en rien nos maisons, nos familles, nos pays. Bref, ils ne nous ont pas déclaré la guerre.

      Alors pourquoi sommes nous là francais, quelques belges etc.....à quoi joue-t-on.



Réagir



https://middlepassage.dei.uc.pt/https://privacycolab.dei.uc.pt/https://cmd.dei.uc.pt/https://henrique.dei.uc.pt/
https://merdekakreasi.co.id/buku/pkvgames/https://merdekakreasi.co.id/buku/bandarqq/https://merdekakreasi.co.id/buku/dominoqq/https://merdekakreasi.co.id/tentang-kami/
https://simseam.ft.uns.ac.id/https://sipil.ft.uns.ac.id/slot gacorhttps://aku.ac.id/https://jpl.staiku.ac.id/https://jist.publikasiindonesia.id/slot gacorhttps://akperstg.ac.id/https://fisip.uisu.ac.id/https://web.pn-sidrap.go.id/
https://hormon-osteoporosezentrum.de/judi bolahttps://saopaulodeolivenca.am.gov.br/slot gacor