Enjeux implacables qui opposent les États-Unis et Israël à l’Iran : un sort déjà tracé par l’Histoire
Analyse géopolitique et géostratégique de la marche du monde
Introduction
Le 8 avril 2026, quelques heures seulement après l'annonce d'un cessez-le-feu de deux semaines entre les États-Unis et l'Iran, l'armée israélienne lançait ce qu'elle qualifiait elle-même de « plus grande frappe coordonnée » contre le Hezbollah au Liban, faisant de centaines de morts et un millier de blessés selon le ministère de la Santé libanais. Cette simultanéité apparemment contradictoire n'est pas un paradoxe ; la paix d'un côté, la guerre maximale de l'autre. Elle est au contraire la révélation d'une logique stratégique cohérente, fruit d'un calcul froid impliquant Washington, Tel Aviv, et les réalités géopolitiques d'une région qui concentre les enjeux énergétiques, militaires et symboliques les plus cruciaux du monde contemporain.
Pour comprendre cet épisode dans toute sa profondeur, il ne suffit pas d'analyser les événements du jour. Il faut remonter aux structures longues de la géopolitique moyen-orientale ; la dépendance énergétique mondiale au détroit d'Ormuz, la fonction stratégique d'Israël dans l'architecture de puissance américaine, la dynamique des empires en déclin, et la vulnérabilité existentielle d'un micro-État de 7 millions d’Israéliens juifs de souche et de près de 2 millions de Palestiniens arabes intégrés en Israël et d’une superficie de 22 000 km² ; l’État d’Israël est entouré d'un monde arabo-musulman de plus de 350 millions d'habitants. C'est à cette lecture de plusieurs niveaux que se propose le présent texte.
Tout d’abord, l'attaque massive sur le Liban ce 8 avril 2026. Ce n'est pas un acte de folie ou d'improvisation. C'est l'aboutissement logique de plusieurs dynamiques convergentes. La nécessité de sauver la face après une guerre contre l'Iran qui n'a pas atteint ses objectifs déclarés ; la coordination tacite avec Washington avait besoin de montrer que la « paix » n'est pas une capitulation ; par conséquent, l'exploitation d'une fenêtre d'opportunité contre un adversaire affaibli et la réaffirmation d'une supériorité militaire régionale dont la crédibilité venait d'être mise à l'épreuve ont visé le maillon faible de ses alliés régionaux, le Liban. Les plus de 300 morts libanais, en ce premier jour de trêve, constituent, dans la froide logique des États-Unis et d’Israël, le prix d'une démonstration de force rendue nécessaire par les limites révélées de leur puissance face à l'Iran.
1. Le contexte immédiat : les boucliers humains iraniens face aux menaces de Trump d' « anéantir la civilisation iranienne »
1.1 Echec politico-stratégique pour les États-Unis et Israël face à l’Iran
Depuis le déclenchement des hostilités directes le 28 février 2026, la coalition américano-israélienne poursuivait officiellement trois objectifs fondamentaux. Le premier était la destruction, ou du moins la neutralisation durable, du programme nucléaire iranien ; l’objectif était présenté comme la menace existentielle principale pour Israël et pour la stabilité régionale. Le deuxième objectif était l'affaiblissement décisif du Hezbollah comme bras armé régional de Téhéran, relais de l'influence iranienne au Liban, en Syrie et dans l'ensemble du Croissant chiite. Le troisième, et probablement le plus immédiatement « vital » pour les intérêts américains globaux, était la réouverture du détroit d'Ormuz, fermé par l'Iran au début du conflit, provoquant une crise pétrolière mondiale d'une ampleur sans précédent depuis les chocs de 1973 et 1979.
Or au moment du cessez-le-feu, aucun de ces trois objectifs n'avait été pleinement atteint. Le programme nucléaire iranien, dispersé dans des dizaines de sites souterrains et fortifiés à travers un territoire de 1 648 000 km², avait résisté aux frappes américaines et israéliennes. Si certaines installations ont été endommagées ou détruites, la capacité d'enrichissement iranienne dans son ensemble n'a pas été anéantie. L'Iran reste, au lendemain du cessez-le-feu, une puissance du seuil nucléaire ; il est capable d'atteindre le niveau d'enrichissement militaire (90%) en quelques semaines si la décision politique est prise. Force de dire, qu’après 40 jours de guerre, le régime iranien sort certes affaibli, mais n’a pas capitulé. Les États-Unis et Israël doivent finalement se contenter d'un affaiblissement des capacités de Téhéran.
Le Hezbollah, affaibli depuis l'assassinat de Hassan Nasrallah en 2024 et les opérations israéliennes précédentes, demeure une organisation armée significative, disposant encore de milliers de combattants et d'un armement résiduel conséquent. Et si le détroit d'Ormuz a finalement été rouvert dans le cadre de l'accord, ce fut au prix d'une négociation et non d'une victoire militaire.
1.2 Le facteur décisif du recul américain : les boucliers humains iraniens
L'élément déclencheur immédiat du cessez-le-feu américain fut d'ordre moral, politique et médiatique autant que militaire. Face à l'ultimatum de Trump fixé au 8 avril 2026, le gouvernement iranien avait mobilisé sa population avec une intelligence stratégique remarquable. Comprenant que la vulnérabilité principale de Washington n'était pas militaire mais politique et médiatique, Téhéran appela sa jeunesse à former des boucliers humains devant les centrales électriques, les ponts et les grandes infrastructures vitales du pays. Des milliers de jeunes Iraniens, femmes et hommes, répondirent à cet appel, se positionnant physiquement devant des cibles qui, dans toute autre circonstance, auraient constitué des objectifs militairement légitimes.
Sur ce point qui est véridique, il faut rappeler l’appel du vice-ministre iranien de la Jeunesse et des Sports, Alireza Rahimi, « tous les jeunes, athlètes, artistes, étudiants universitaires et leurs enseignants » à se rassembler devant les centrales électriques pour créer des « boucliers humains. » Selon Pravda France, quelque 14 millions d'Iraniens se seraient inscrits en tant que volontaires pour se mobiliser contre les frappes israéliennes et américaines et défendre la patrie. (RTS suisse).
La réalité des images était saisissante. Le régime iranien mettait en scène les images d'une immense chaîne humaine sur un pont, drapeau brandi, enfants en première ligne, comme un bouclier face aux séries de frappes sur ces infrastructures civiles. Et Trump avait lui-même fixé ses cibles avec précision : « Tous les ponts en Iran seront détruits à partir de minuit. Les centrales électriques ne fonctionneront plus, et tout cela pourrait se passer en à peine quatre heures, si nous le décidions. (Franceinfo)
Amnesty International a déclaré : « Le droit international humanitaire interdit strictement de lancer des attaques directes contre des civils et des biens de caractère civil. La menace d'extermination et de destruction irréparable proférée par le président des États-Unis viole sans vergogne des règles fondamentales du droit international humanitaire, avec des conséquences potentiellement catastrophiques pour plus de 90 millions de personnes. » (Amnesty International)
Le pape Léon XIV lui-même a jugé « inacceptable » la menace de Trump d' « anéantir la civilisation iranienne », déclarant : « C'est vraiment inacceptable. Il y a certainement des questions de droit international, mais bien plus que cela, c'est une question morale. » (RTS suisse)
L'animateur américain Tucker Carlson lui-même a appelé les responsables américains à rejeter tout ordre de Trump appelant à des attaques de grande envergure contre des civils iraniens (Pravda France), ce qui signifie que la pression venait de toutes parts, y compris de son propre camp.
Trump se trouvait face à une équation impossible : ses propres menaces avaient été si précises sur les ponts et centrales, « en quatre heures », que les Iraniens avaient construit leur réponse exactement autour de ces cibles annoncées. En plaçant des milliers de civils devant ces infrastructures, l'Iran avait rendu l'exécution de l'ultimatum techniquement possible mais moralement et politiquement suicidaire pour Washington. Trump lui-même avait conclu son message apocalyptique par « Que Dieu bénisse le grand peuple d'Iran » ; un mélange de menace existentielle et de bénédiction qui résume à lui seul la contradiction interne de cet homme face à une situation qu'il n'avait pas entièrement anticipée. (Le Tribunaldunet)
C'est cette contradiction « menacer d'annihiler une civilisation tout en bénissant son peuple » qui révèle mieux qu'une citation le désarroi réel d'un homme pris dans les filets de sa propre rhétorique face à la résistance morale d'un peuple qui a opposé sa poitrine à ses bombes.
On comprend que la décision de recul américaine relève d'un calcul froid et rationnel. Les conseillers militaires et politiques de Trump calculèrent rapidement plusieurs paramètres. Premièrement, le coût politique intérieur : l'opinion publique américaine, déjà traumatisée par les guerres d'Irak et d'Afghanistan, n'aurait pas supporté les images d'un massacre de civils iraniens en direct sur les réseaux sociaux mondiaux. Deuxièmement, le coût diplomatique mondial : bombarder des foules de jeunes civils devant les caméras du monde entier aurait constitué une catastrophe morale et diplomatique d'une ampleur inégalée, anéantissant toute légitimité américaine restante sur la scène internationale, fracturant les alliances atlantiques et offrant à la Chine et à la Russie un avantage géopolitique et moral considérable.
Troisièmement, le coût juridique : le droit international humanitaire interdit explicitement les attaques délibérées contre des civils, et les images disponibles auraient rendu toute défense juridique impossible.
La Realpolitik, plus que toute autre considération, imposa le recul américain. Ce n'était pas une défaite militaire au sens strict, les forces américaines n'avaient pas été vaincues sur le champ de bataille ; c'était quelque chose de plus subtil et de plus profond ; la démonstration que la puissance militaire absolue se heurte à des limites politiques, morales et médiatiques que les empires du XXIe siècle ne peuvent pas franchir aussi librement que ceux du XIXe siècle le faisaient.
2. Un cessez-le-feu, à travers le recul américain, qui ressemble à une capitulation partielle
L'accord conclu dans la nuit du 7 au 8 avril 2026 présente, sous ses dehors de « victoire diplomatique » américaine, les caractéristiques d'un compromis imposé par les circonstances plutôt que d'une victoire négociée. Washington obtient la réouverture du détroit d'Ormuz, son objectif prioritaire, mais en échange d'une trêve de deux semaines qui laisse l'Iran intact, son programme nucléaire en cours, et son influence régionale préservée. L'Iran, de son côté, sort du conflit sans avoir été détruit, avec son programme nucléaire toujours opérationnel, et avec la démonstration mondiale que la première puissance militaire de la planète a reculé face à l'ingéniosité stratégique de ses boucliers humains.
C'est dans ce contexte précis que le cessez-le-feu qui ressemble davantage à un armistice contraint qu'à une victoire ; et qu'il y faut lire l'attaque massive d'Israël sur le Liban le même jour. Comprendre cette attaque exige de comprendre la psychologie stratégique d'un État dont la survie dépend de la perception de sa puissance absolue.
2.1 La logique de l’attaque israélienne sur le Liban. Anatomie d’une démonstration de force
Le premier élément d'explication est formellement juridique et diplomatique. Après l’attaque israélienne sur le Liban, malgré la suspension des hostilités directes entre Washington et Téhéran, Trump déclara explicitement que le Liban n'était « pas inclus dans l'accord, en raison du Hezbollah », ajoutant que c'était « un accrochage séparé. » La porte-parole de la Maison Blanche confirma que le Liban « continuera de faire l'objet de discussions entre le président et Netanyahu, entre les États-Unis et Israël, ainsi qu'entre toutes les parties concernées », mais qu'à ce stade « ils ne sont pas concernés par l'accord de cessez-le-feu. »
Cette exclusion explicite n'était pas fortuite. Elle constituait un feu vert américain délibéré, permettant à Israël de maintenir une pression militaire dans la région et en même temps Washington négociait la paix avec l'Iran. C'est la division classique des rôles dans une alliance stratégique asymétrique ; le partenaire dominant négocie, le partenaire subordonné frappe ; les deux poursuivant des objectifs complémentaires dans une partition soigneusement orchestrée.
2.2 La nécessité de sauver la face : psychologie stratégique de la supériorité menacée
Mais au-delà de la légalité formelle, c'est la psychologie stratégique qui éclaire le mieux la décision israélienne. Israël a construit sa doctrine de sécurité sur un principe fondamental : la dissuasion par la supériorité absolue. Depuis sa création en 1948, dans un environnement géographiquement hostile et démographiquement défavorable, Israël a fait de la démonstration permanente de sa supériorité militaire le pilier central de sa sécurité nationale. Cette supériorité n'est pas seulement un avantage tactique, c'est un message stratégique permanent adressé à tous ses adversaires potentiels ; attaquer Israël est non seulement dangereux mais suicidaire.
Or le cessez-le-feu américano-iranien venait d'ébranler symboliquement cette image de supériorité. Israël et les États-Unis avaient mené des semaines de guerre intense contre l'Iran sans obtenir une victoire décisive. Dans la perception des opinions publiques arabes et islamiques, il était possible d'interpréter ce résultat comme une résistance iranienne victorieuse. Cette lecture, si elle s'imposait durablement, risquait d'encourager d'autres acteurs régionaux à reconsidérer la puissance dissuasive israélienne.
L'attaque massive sur le Liban répond à cette nécessité psychopolitique avec une brutalité calculée. En frappant des centaines d'objectifs simultanément en quelques minutes, Israël envoie un message clair. Sa puissance militaire reste intacte, sa capacité de frappe est sans équivalent dans la région, et tout acteur qui s'opposerait à lui paierait un prix catastrophique. Les 300 morts libanais ne sont pas un accident ou un dégât collatéral, ils sont, dans la logique froide de la dissuasion militaire, une démonstration délibérée de puissance létale.
3. Les enjeux profonds : pétrole, puissance et architecture d'un ordre mondial fondé sur l'hégémonie conjointe des États-Unis et d'Israël sur le Proche et Moyen-Orient
3.1 Le pétrodollar : clé de voûte de l'hégémonie américaine
Pour comprendre pourquoi les États-Unis s'engagent militairement dans cette région au point d'y risquer leur réputation internationale, il faut revenir à la structure fondamentale de la puissance américaine contemporaine. La domination américaine depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale repose sur deux piliers complémentaires : la supériorité militaire conventionnelle et nucléaire, et la domination monétaire globale incarnée par le système du pétrodollar.
Depuis les accords conclus avec l'Arabie Saoudite en 1974-1975 dans le sillage du premier choc pétrolier, le pétrole mondial est facturé en dollars américains. Ce mécanisme, connu sous le nom de pétrodollar, oblige tous les pays importateurs de pétrole, soit la quasi-totalité des économies mondiales, à maintenir des réserves substantielles en dollars pour financer leurs importations énergétiques. Cette demande artificielle et structurelle pour la monnaie américaine confère à Washington un privilège exorbitant : la capacité de s'endetter indéfiniment dans sa propre monnaie, de financer ses déficits budgétaires et commerciaux colossaux sans les contraintes que tout autre État devrait subir, et de maintenir une suprématie financière mondiale indépendante de ses performances économiques intrinsèques.
Le détroit d'Ormuz, par lequel transitait en temps normal un cinquième de la production pétrolière mondiale, est donc une artère vitale non seulement pour l'économie mondiale mais pour la survie du système dollar lui-même. Sa fermeture par l'Iran constituait une attaque directe contre les fondements de l'hégémonie américaine, bien plus grave, dans ses implications systémiques, que la destruction de quelques installations militaires. Quand l'Iran ferme Ormuz, il attaque la « plomberie financière » sur laquelle repose la puissance américaine. C'est ce qui explique l'ultimatum de Trump, la brutalité de la réponse militaire, et la priorité absolue accordée à la réouverture du détroit dans l'accord de cessez-le-feu.
3.2 La fonction stratégique d'Israël dans l'architecture de puissance américaine
Israël occupe dans cette architecture une position singulière que les discours officiels tendent à obscurcir sous le voile de la « relation spéciale » et de la « fraternité démocratique ». Au-delà de ces formulations affectives, la réalité est plus prosaïque et plus fonctionnelle. Israël est l'avant-poste militaire et stratégique américain le plus fiable dans la région pétrolière la plus critique du monde.
Cette caractérisation est corroborée par les faits structurels de la relation. 4 milliards de dollars d'aide militaire est octroyée annuellement par les États-Unis à Israël. C’est la plus grande de toutes les aides bilatérales américaines, et elle peut même être augmentée si les conditions l’exigent, comme la guerre actuellement en cours contre l’Iran, et la guerre contre le Hamas et ses alliés régionaux depuis le 7 octobre 2023. Une protection systématique au Conseil de Sécurité de l'ONU, avec des dizaines de vetos bloquant toute résolution défavorable à Israël ; des transferts technologiques militaires sans équivalent accordés à aucun autre allié ; un accès privilégié aux renseignements américains les plus sensibles. En échange, Israël assure une présence occidentale permanente dans une région que les États-Unis ne peuvent occuper directement et durablement sans déclencher une résistance généralisée qui coûterait infiniment plus.
Cette relation de dépendance mutuelle, souvent présentée comme une dépendance unilatérale d'Israël vis-à-vis des États-Unis, est en réalité plus complexe. Israël a su, au fil des décennies, exercer une influence considérable sur la politique américaine via le puissant lobby pro-israélien (AIPAC notamment), qui structure une partie importante des financements électoraux du Congrès américain. Des présidents américains ont parfois été plus contraints qu'ils ne voulaient l'admettre par les positions israéliennes. C'est une interdépendance asymétrique, et pas une pure subordination.
3.3 La vulnérabilité existentielle d'Israël et la doctrine de surcompensation permanente
Pour comprendre la violence de la réponse israélienne au Liban, il faut intégrer la dimension psychopolitique fondamentale de l'État hébreu. Israël est un État de 20 770 km², comparable en superficie à un département français, peuplé d'environ 7 millions de citoyens juifs israéliens, et d’environ 2 millions de citoyens palestiniens d’Israël, entouré d'un monde arabo-musulman s'étendant sur plus de 7 millions de km² et comptant plus de 350 millions de personnes. Cette disproportion géographique et démographique radicale génère une doctrine stratégique de surcompensation permanente.
La théorisation de cette doctrine remonte aux pères fondateurs de l'État et a été systématisée par les stratèges israéliens successifs. Puisqu'Israël ne peut pas gagner par le nombre, il doit être tellement supérieur militairement, technologiquement et diplomatiquement que toute attaque existentielle devient impensable pour ses adversaires. Cette doctrine de la dissuasion absolue exige une démonstration permanente et renouvelée de la supériorité israélienne. Chaque fois que cette supériorité semble être remise en question, par une résistance prolongée, par une défaite locale, par un accord de paix qui ressemble à un aveu de limite, la réponse doctrinale est une escalade punitive démonstrative.
L'attaque sur le Liban du 8 avril 2026 s'inscrit exactement dans cette logique. Le cessez-le-feu avec l'Iran pouvait être interprété comme une limite de la puissance américano-israélienne. La réponse doctrinale imposait une démonstration compensatoire de puissance maximale sur la cible la plus accessible. Le Liban, avec ses institutions fragiles, son armée limitée et un Hezbollah affaibli, constituait le terrain idéal pour cette démonstration.
4. La question nucléaire israélienne. « Mythe dissuasif ou réalité opérationnelle ? »
La question du nucléaire israélien mérite un traitement particulier dans le contexte de cet épisode de guerre, car elle éclaire en profondeur la logique de la panique israélienne face au programme nucléaire iranien. La posture officielle israélienne, connue sous le nom d'« ambiguïté nucléaire », qui n’est ni confirmation ni démenti, est présentée comme une stratégie de dissuasion sophistiquée. Des estimations occidentales évoquent entre 80 et 400 têtes nucléaires, basées notamment sur les révélations de l'ingénieur nucléaire Mordechai Vanunu au Sunday Times britannique en 1986.
Cependant, plusieurs éléments soulèvent des questions légitimes sur la réalité opérationnelle de cet arsenal. Premièrement, Israël n'a jamais procédé à un essai nucléaire, alors que c’est une condition traditionnellement nécessaire pour valider la fiabilité d'une arme nucléaire, bien que les simulations informatiques modernes permettent théoriquement de s'en dispenser pour les puissances technologiquement avancées. Deuxièmement, Israël n'a jamais signé le Traité de Non-Prolifération nucléaire, ce qui lui permet d'éviter les inspections de l'AIEA que subissent tous les autres États, y compris l'Iran, qui ont signé le traité. Ce double standard est juridiquement et moralement indéfendable, mais il est maintenu sans que Washington ne le conteste sérieusement.
4.1 Le comportement révélateur d'Israël face aux programmes nucléaires arabes
Le comportement d'Israël face aux programmes nucléaires de ses voisins constitue peut-être l'indice le plus révélateur sur la réalité de sa propre capacité nucléaire. Une véritable puissance nucléaire dispose d'une dissuasion suffisante pour tolérer des adversaires qui s'arment, dans la mesure où l'équilibre de la terreur réciproque stabilise les rapports de force. C'est la logique qui a prévalu pendant toute la Guerre froide entre les États-Unis et l'URSS : les deux superpuissances savaient que toute attaque nucléaire entraînerait une destruction mutuelle assurée, ce qui a paradoxalement stabilisé la paix entre elles pendant quarante ans.
Or Israël ne se comporte pas comme une puissance nucléaire confiante. En 1981, il détruit le réacteur nucléaire irakien Osirak dans une frappe préventive audacieuse mais risquée. En 2007, il détruit un site nucléaire syrien présumé dans une opération encore plus secrète. Et depuis des années, il presse les États-Unis de détruire militairement le programme nucléaire iranien avec une urgence qui va bien au-delà de ce qu'une vraie puissance nucléaire devrait ressentir. Une nation disposant de centaines d'ogives nucléaires fiables n'a pas besoin de frapper préventivement des programmes nucléaires naissants ; elle dissuade par sa seule existence.
Cette panique face à un Iran nucléaire s'explique beaucoup plus logiquement si Israël ne disposait pas d'une dissuasion nucléaire opérationnelle crédible. Dans ce cas, un Iran nucléaire changerait radicalement et définitivement l'équilibre régional, non pas parce qu'il disposerait d'un avantage sur un Israël nucléaire équivalent, mais parce qu'il briserait le mythe de la supériorité absolue israélienne qui est le fondement même de sa doctrine de sécurité. Et on comprend mieux la panique d’Israël face à un Iran qui deviendrait une puissance nucléaire. Il obligerait Israël de lever l’ambiguïté d’Israël sur son arsenal nucléaire.
5. Dynamique des empires et perspectives à long terme
5.1 La mortalité des empires, une « loi témoignée par l'histoire »
L'analyse des événements du 8 avril 2026 ne peut pas être complète sans l'inscription dans la dynamique longue de l'histoire des empires. L'empire romain, à son apogée, semblait indestructible, il s'est effondré sous le poids de sa surextension, de ses contradictions internes et de la montée de nouvelles forces périphériques. L'empire arabe médiéval, qui couvrait de l'Espagne à l'Inde, s'est fragmenté et affaibli progressivement. Les empires coloniaux européens, britannique, français, belge, espagnol, portugais qui contrôlaient encore 80% des terres émergées en 1914, avaient pratiquement disparu en 1975. L'empire japonais, qui rêvait de dominer l'Asie entière, s'est effondré en 1945 sous deux bombes atomiques.
Le penseur arabe Ibn Khaldoun avait théorisé cette dynamique au XIVe siècle avec une acuité remarquable. Son concept d'« asabiyya », la cohésion interne d'un groupe social ou d'un empire, décrit le cycle inévitable. Une cohésion forte permet la conquête et l'expansion ; le succès engendre le luxe et la corruption qui dissolvent la cohésion ; la dissolution de la cohésion provoque le déclin et la chute. La montée d'une nouvelle asabiyya périphérique supplante alors l'empire affaibli. Ce cycle s'est répété sans exception dans toute l'histoire humaine connue. La mortalité des empires est une « loi témoignée par l'histoire. »
5.2 Les signes du déclin américain
L'empire américain présente aujourd'hui plusieurs des caractéristiques classiques d'un empire en phase de déclin avancé. La surextension militaire d'abord : les États-Unis ont dépensé plus de 2 000 milliards de dollars en Afghanistan pour un résultat nul, se retirant en 2021 en abandonnant leurs alliés en 48 heures. L'engagement en Irak depuis 2003 a coûté plusieurs milliers de milliards de dollars sans produire la stabilité escomptée. L'intervention actuelle contre l'Iran, avec ses limites révélées, s'inscrit dans cette continuité d'une puissance militaire absolue qui ne peut pas convertir sa supériorité en victoires politiques durables.
La fracture interne ensuite. L'Amérique de Trump est une société profondément divisée, politiquement, socialement, culturellement. La dette publique dépasse 35 000 milliards de dollars. Les inégalités sociales ont atteint des niveaux sans précédent depuis la Grande Dépression. La confiance dans les institutions démocratiques s'érode.
La montée de la Chine consolide sa puissance économique, technologique et militaire à une vitesse sans précédent dans l'histoire. Les BRICS représentent aujourd'hui plus de 35% du PIB mondial. La dédollarisation progresse silencieusement ; la Chine et la Russie commercent en yuan et en roubles, l'Arabie Saoudite négocie ses ventes de pétrole à Pékin en yuan, plusieurs pays d'Afrique et d'Amérique latine explorent des alternatives au dollar. Le système du pétrodollar, fondement de l'hégémonie américaine, est pour la première fois sérieusement érodé.
5.3 Le précédent de Saigon et la question de l'abandon d'Israël
L'histoire des États vassaux des empires en déclin est constamment celle de l'abandon. En avril 1975, les États-Unis ont évacué leurs derniers représentants de Saigon en hélicoptère, abandonnant un régime allié après vingt ans de présence et 58 000 soldats américains morts. En août 2021, ils ont quitté l'Afghanistan en quelques jours, abandonnant des milliers de collaborateurs afghans à leur sort. La logique impériale est froide et constante ; quand le coût stratégique d'un allié dépasse son bénéfice, l'empire abandonne.
Israël constitue un cas différent pour plusieurs raisons. D'abord, la puissance du lobby pro-israélien dans la politique intérieure américaine crée une contrainte structurelle qui a résisté jusqu'ici à tout calcul pur de Realpolitik. Ensuite, et contrairement au Vietnam du Sud ou à l'Afghanistan, Israël dispose d'une puissance stratégique propre ; il n'est pas un simple relais passif de la politique américaine mais un acteur avec ses propres capacités, ses propres réseaux internationaux, ses propres intérêts qui peuvent diverger de Washington.
Néanmoins, la question se pose avec une acuité croissante dans les cercles stratégiques israéliens eux-mêmes. « Que deviendra Israël si la puissance américaine recule durablement ? C'est cette anxiété existentielle de fond, plus que toute autre considération, qui explique l'intensité, parfois disproportionnée, des réponses militaires israéliennes. Un État qui frappe toujours plus fort est souvent un État qui a peur.
5.4 Vers une intégration régionale contrainte ?
L'analogie la plus pertinente pour envisager l'avenir d'Israël à long terme n'est peut-être pas Saigon mais l'Afrique du Sud de l'apartheid. Un régime minoritaire, militairement puissant, soutenu par des alliés occidentaux, pratiquant une forme de ségrégation vis-à-vis d'une population majoritaire, semblait indéfectible en 1970 et s'est effondré en 1994 sans guerre totale, par l'isolement international progressif, la pression économique, et l'épuisement interne d'un système dont le coût moral et politique devenait insupportable.
La création d'un État palestinien viable que la communauté internationale, y compris une majorité croissante d'États arabes, reconnaît comme inévitable modifierait profondément le contexte dans lequel Israël opère. La réalité démographique est implacable ; entre le Jourdain et la mer Méditerranée, il y a aujourd'hui autant de Palestiniens que de citoyens juifs israéliens. Environ 7 millions de Juifs en Israël et 7 millions de Palestiniens arabes en Cisjordanie, Gaza et Israël (dont 2 millions sont des citoyens palestiniens israéliens).
Et il faut mentionner aussi la diaspora palestinienne, qui ajoute une dimension supplémentaire au peuple palestinien ; elle est estimée à plus de 6 millions de réfugiés palestiniens, enregistrés dans les pays de la région dont une grande partie est en Jordanie, au Liban et en Syrie ; ce qui pèse lourdement sur la question du « droit au retour » dans les négociations
Nier cette réalité démographique indéfiniment n'est pas une politique durable pour Israël ; une fuite en avant qui ne sera que synonyme de résistance et de guerre.
De plus le monde est en train de muter. Dans un Moyen-Orient multipolaire où la Chine remplacerait partiellement les États-Unis comme puissance structurante et Pékin, contrairement à Washington, n'a aucun attachement émotionnel ou historique à Israël ; Tel Aviv sera confronté à un choix existentiel : s'intégrer à sa région géographique naturelle en acceptant une place normale parmi ses voisins, ou s'isoler dans une forteresse dont les murs deviendraient progressivement intenables. La première option est psychologiquement révolutionnaire pour une société construite sur la menace comme ciment identitaire ; Israël à la fin y sera forcé. La seconde est historiquement condamnée ; ce qui est arrivé à Saigon en 1975, à Kaboul à l’été 2021 arrivera certes différemment mais arrivera d’une façon ou une autre à Israël.
Conclusion : la violence comme aveu n’arrêtera pas ce qui est déjà « acté en puissance » par l’Histoire
L'attaque massive d'Israël sur le Liban le 8 avril 2026, jour du cessez-le-feu américano-iranien, révèle dans toute sa nudité la mécanique des puissances en transition. Ce n'est pas un acte de force sereine, c'est une démonstration compensatoire de puissance qui trahit, dans son excès même, les limites qu'elle prétend nier.
Plusieurs leçons se dégagent de cet épisode avec une clarté que les événements quotidiens ont parfois du mal à produire. La première est que la puissance militaire absolue ne garantit pas la victoire politique. Les États-Unis disposent de la machine de guerre la plus puissante jamais construite dans l'histoire humaine et ils ont dû négocier avec l'Iran parce que les boucliers humains de la jeunesse iranienne leur ont rendu le massacre télévisé politiquement impossible. La deuxième est que la guerre contre l'Iran n'a pas atteint ses objectifs déclarés, et que l'attaque sur le Liban est la réponse à cet échec relatif, une démonstration de force sur le maillon faible pour compenser l'impossibilité de frapper décisivement le maillon fort.
La troisième leçon, et peut-être la plus profonde, est que les plus de 300 morts libanais de ce jour ne sont pas un accident de l'histoire, ils sont le produit d'une logique géopolitique froide et calculée dans laquelle des vies humaines constituent une monnaie d'échange dans les démonstrations de puissance entre États. Cette réalité, que la rhétorique officielle des droits de l'homme et de la démocratie tend à dissimuler, est le visage nu de la politique internationale d’une puissance en déclin dès que les enjeux stratégiques majeurs que sont le pétrole, l’hégémonie monétaire entrent en jeu. Ces enjeux implacables, terribles, assurent encore la survie de l'État d’Israël dans sa politique de ségrégation systémique, de même les États-Unis, l’Empire américain. Mais, avec cette guerre contre l’Iran, les fondations qui font la puissance des États-Unis et d’Israël sont fortement ébranlées. En fait, cet ébranlement n’est que ce qui se poursuit dans les multitudes de guerres et tout laisse penser que ce qui est arrivé aux empires précédents depuis l’empire romain et ceux qui ont précédé et ceux qui ont suivi arrivera inévitablement, inexorablement à l’Amérique et à Israël. C’est une « Loi étayée par l’Histoire. »
L'histoire jugera si cette démonstration de force par les États-Unis et Israël aura prolongé ou précipité le réajustement inévitable des équilibres régionaux que la géographie, la démographie et la dynamique des empires rendent à terme inéluctable. Ce que nous pouvons affirmer avec certitude, c'est que l'ordre actuel, un micro-État de 20 770 km² dominant militairement une région de 7 millions de km² grâce au parapluie d'un empire dont le déclin relatif s'accélère, n'est pas et ne peut être un état stable. C'est une transition, ou mieux une « parenthèse nécessaire » de l'histoire dont les conditions de clôture sont en train de se mettre progressivement en place.
Le Moyen-Orient de 2050 sera fondamentalement différent de celui d'aujourd'hui. La transition sera l'une des plus complexes et potentiellement des plus violentes de l'histoire contemporaine. Mais sa direction est inscrite dans la logique profonde de l'histoire des civilisations, que ni la puissance des armées, ni la sophistication des alliances, ni la brutalité des démonstrations de force ne peuvent indéfiniment contredire.
Et cette condition existentielle des peuples a été de tout temps affirmée dans la marche de l’histoire : « Aucun empire, aucune nation ne peut rester indéfiniment au-dessus des autres nations, des autres peuples ; une telle situation remettrait en question le sens moral, le sens existentiel même de l’humanité ; une humanité où trônerait une seule puissance avec ses alliés soumettant le monde rendrait caduque le sens même de l’humain. Et précisément là est l’importance de l’Histoire pour régler, pour ajuster et rendre la marche de l’humanité réellement humaine. Montrer que les puissances ne commandent ni le destin de l’humanité ni leur propre destin. »
Medjdoub Hamed
Chercheur en économie mondiale,
Relations internationales et Prospective

