Erdogan contre Atatürk
Je relisais le week-end dernier l’histoire de la naissance de la Turquie moderne et notamment le rôle de Mustafa Kemal Atatürk dans ce domaine.
Le fondateur de la Turquie moderne fut, dans plusieurs domaines, un précurseur de modernité et de progrès : l’abolition du califat, la modernisation de la société turque qu’il voulait ancrer à l’Europe, la sortir de la mentalité ottomane, la libération de la femme…
En lisant une de ses citations favorites je n’ai pas pu m’empêcher de comparer avec la situation actuelle.
Au début du siècle dernier, Atatürk disait : « Mais pourquoi nos femmes s'affublent-elles encore d'un voile pour se masquer le visage, et se détournent-elles à la vue d'un homme ? Cela est-il digne d'un peuple civilisé ? Camarades, nos femmes ne sont-elles pas des êtres humains, doués de raison comme nous ? Qu'elles montrent leur face sans crainte, et que leurs yeux n'aient pas peur de regarder le monde ! Une nation avide de progrès ne saurait ignorer la moitié de son peuple ! ».
Au début de ce siècle, l’actuel président islamo-conservateur turc Recep Tayyip Erdogan a célébré récemment la Journée internationale des droits des femmes en proclamant une nouvelle fois publiquement sa conviction que « la femme est avant tout une mère ». « Je sais qu'il y en aura encore qui en seront gênés, mais pour moi la femme est avant tout une mère », avait lancé Recep Tayyip Erdogan devant un parterre de femmes proches du parti islamo-conservateur AKP, dont il est le chef. Elles l'ont ovationné debout lors d'un discours à Ankara. Ces paroles ont été prononcées en 2016. Cependant, Erdogan n’en était pas à son galop d’essai, si je puis dire.
A plusieurs reprises depuis 2002 et son accession au pouvoir, l'homme fort de Turquie, s'est insurgé contre le système capitaliste, qu'il a accusé d' « asservir » les femmes pour des raisons économiques, et a souligné la nécessité de « la sauvegarde de la famille ».
Il avait, entre autres, assuré que les féministes n'avaient « rien à faire avec notre religion et notre civilisation » et que l'égalité homme-femme était « contre nature ».
Il a également milité, avec son épouse et ses deux filles voilées, contre l'avortement décrit comme un « crime contre l'Humanité » et dénoncé la « trahison contre des générations de Turcs » que représentait à ses yeux le planning familial.
Il est loin le temps où Atatürk souhaitait construire une société ouverte et moderne (ce papier ne traite pas d’autres aspects, très critiquables, de sa politique comme le nettoyage ethnique, les génocides, etc). Les temps ont changé et la Turquie s’est transformée, sous la botte d’Erdogan, en une immense prison pour les journalistes et en une société déchirée entre progressistes et obscurantistes. Ces derniers, soutiens indéfectibles du sultan d’Ankara, œuvrent pour ramener cette société dans son ensemble vers le Moyen âge. Dans ce contexte, les droits de la femme sont les premiers à être piétinés…
Erdogan veut déconstruire tout ce qu’Atatürk a construit et l’approche de 2023, année marquant le centenaire de la fondation de la République turque, n’augure rien de bon. Je pense que le sultan accélèrera le processus d’islamisation de la société turque et favorisera de plus en plus le retour idéologique vers ce que l’on a appelé le néo-ottomanisme.

