lundi 14 février 2011 - par Michel Koutouzis

Eternelle bébétude

« Feuilles de choux » et « presse responsable », commentateurs télé et journalistes radio auront tendance à demander de moins en moins à leurs lecteurs et auditoires leur avis sur le président. Ou alors ils vont s’abstenir de publier les résultats. Une chose est sûre : en ce moment, la classe politique traditionnelle en général, le gouvernement en particulier et le président tout particulièrement produisent urticaires, migraines, crispations d’estomac, allergies et exémas et les patients l’expriment haut et fort. Il faudra du courage à France Soir pour faire directement ou de manière subliminale l’éloge du système Sarkozy. Ses lecteurs considèrent son intervention « nulle », et il doit impérativement « revoir sa copie ». Au Point, si les français pensent que le président peut encore faire quelque chose avec la maladie d’Alzheimer, ils sont aux deux tiers convaincus qu’il a bel et bien échoué sur ce qui fut son point fort, son dada, sa partition préférée, la sécurité.  

Il serait de bon conseil de s’abstenir de faire quoi que ce soit avec la maladie de l’oubli. Elle seule pourrait, par amnésie collective, permettre de faire du neuf avec du vieux, à intéresser les citoyens, à éviter que ces derniers ne s’ennuient profondément dès que le président ouvre sa bouche, lui qui fut jadis un électron libre, un court circuit vivifiant. Cette mue programmée qui vise à transformer un excité exalté en Nestor de la République ne prend pas et ne peut pas prendre. On peut certes fermer sa gueule un peu plus souvent, faire semblant d’écouter ou d’hésiter, restreindre tics divers et signes offensants d’impatience, mais on ne peut pas transformer un président de l’instant, du polaroïd, en un autre qui donne du temps au temps ou qui, roi fainéant, regarde les trains passer en pensant le futur. 

D’ailleurs la question n’est plus là et, le temps s’accélérant, ce n’est pas la vitesse qui est mise en cause mais son interprétation. Comme disait Guy Débord dans sa Correspondance : « l’époque ne demande pas seulement de répondre vaguement à la question quoi faire (…) il s’agit maintenant si l’on veut rester dans le courant, de répondre, presque chaque semaine à la question que se passe-t-il exactement ». 

Le président a trop longtemps façonné un personnage survolté, sacrifiant la philosophie au nom de la praxis, le savoir au nom de l’efficacité, la réflexion au nom de l’urgence pour pouvoir recycler son image avec les attributs de la sagesse. D’autant plus que le « temps gagné » paraît aujourd’hui comme du « temps perdu ». Si cela n’avait pas été le cas, pourquoi changer d’image et d’attitude ? Apparemment, communicants et autres conseillers oublient ce détail. L’oubli n’existe pas pour eux. Ils le nomment « segmentation », « déroulé », « image forte », sensée effacer toutes les autres. La notion même d’accumulation (de bonnes ou de mauvaises choses) leur est inconnue. Ces créateurs d’images, sont adeptes de l’eugénisme. Que le personnage vieillisse ou que la photo jaunisse ne leur passe même pas par la tête. Le président, avec eux, vit une interminable adolescence qui finit pas lasser le reste des citoyens qui assume les effets du temps. Remplaçant « évolution » par « nouvelle image » le président sacrifie « l’expérience » au nom de « l’annonce », hussard et ange Gabriel perpétuel à la fois. Or, le nouveau testament l’indique clairement, l’annonce n’a de valeur que si elle est unique. La cité, dans sa sagesse et dans un exercice de mémoire, revient encore et toujours à la seule annonce qui compte, celle du candidat président élu avec le slogan « Tout est possible ». Le citoyen conclut : « même le pire ». A la veille de son intervention télévisée style cosy, l’Elysée indiquait que « le président de la République est là pour gérer des problèmes de tous les jours ». Pas les problèmes mais des problèmes, au choix. Ceux qui, volatiles, changeants, éphémères apparaissent au jour le jour, à la télé de préférence. Car les problèmes, ont une histoire. Un passé, un présent et un futur. Sacrifiant le passé à l’instantanéité, l’anticipation à l’action, le président, quels que soient ses nouveaux habits, continue à voir le monde comme la continuation de lui-même, c’est à dire à garder éternellement l’apparence d’un enfant. On peut aimer ou détester un enfant, mais on ne lui fait pas confiance pour mener notre bateau à bon port. On peut lui pardonner incartades et mensonges mais, comme disait Hannah Arendt, le pouvoir du mensonge étant illimité, il est impossible d’en garantir la stabilité dans le temps. En d’autres termes, la clé n’est pas de changer d’image mais, en assumant le temps et ses enseignements, de vieillir



4 réactions


  • Ariane Walter Ariane Walter 14 février 2011 11:29

    Bonjour Michel,

    Après l’émission sur TFI, ayant qqpeu regardé le personnage, j’avais eu envie d’écrire à quel point je l’avais trouvé répétitif, techniquement prévisible, et surtout fatigué lui-même de lui-même.
    Ce qui s’explique tout de même.
    Ce qu’il doit falloir prendre comme drogues pour continuer dans une voie dont on sait qu’elle est amère , pavée de la colère et du mépris que l’on fait naître.

    Dans ces cas-là, je plains les enfants de ces gens-là.
    Mais peut-être , comme leurs parents, sont-ils entourés de courtisans ?

    Ses communicants travaillent sur un vieux truc mal perçu. On les plaint.
    En fait, il ne vieillit pas , il disparaît.
    je vous admire d’avoir choisi le sujet car pour écrire qqchose là-dessus il m’aurait fallu réécouter cette insupportable apparition et j’ai préféré prendre un bain avec des huiles parfumées !!

    Il devrait réfléchir à ceci, lui qui est féru d’identité nationale. A quel point il est peu Français dans tout ce que ce nom représente d’élégance, de hauteur de vue, de philosophie, d’art.

    Bon. Il n’est pas le seul dans l’histoire mais bcp d’autres savaient jouer une certaine dignité, tout en étant des voleurs, ce que lui ignore.

    Il veut mettre en avant Carla que les Français aiment !!
    je meurs de rire...

    Leurs recettes sont éculées.
    le début de votre article m’a bcp amusée. oui, en effet, ceux qui le servent ne doivent plus savoir qu’inventer. Eux tout aussi médiocres que leur maître !


    • Michel Koutouzis Michel Koutouzis 14 février 2011 11:41

      D’où l’avantage d’avoir un terminal télé dans sa salle de bains... Je blague. En fait je suis très loin, là où les choses se passent, et je regarde, insomniaque résigné, l’info en rediffusion.

      Vous avez raison, c’est bien d’une disparition qu’il s’agit. Et interpol ne veut pas lever son petit doigt... Comme nous tous d’ailleurs.

  • Francis JL 14 février 2011 11:51


    « Malheur à la ville dont le prince est un enfant  » (verset de l’Ecclésiaste)

    Nicolas Sarkozy disait qu’il avait à résoudre les problèmes qui n’ont pas trouvé de solutions avant d’arriver jusqu’à lui.

    Nicolas sarkozy est un enfant qui croit que la vérité sort de sa bouche : il lui suffit de se laisser parler.

    Et comme tout enfant, son meilleur ennemi c’est lui-même. Et si ses parents ne le protègent pas contre cet ennemi (réf. à la perversion polymorphe exprimée par Freud), alors le pire est possible.

    Dans un article ancien  j’avais relevé de lui cette phrase :

    « Vous savez Mme Auger, j’ai bien conscience que dans les critiques qui me sont faites celle qui m’a le plus touché, celle qui m’interpelle le plus c’est celle qui voit une partie des Français se dire : au fond il fait une politique pour quelques-uns et pas pour tous. Si les Français croient ça, et ils ont raison de le croire, je dois en tirer les conséquences immédiates » (transcription au mot pour mot).

    Ceux qui ont le temps pourront visionner les 11 minutes inénarrables pendant lesquelles Nicolas Sarkozy fait le panégyrique de Dany Boon  ! Un morceau d’anthologie parmi d’autres !



    • Michel Koutouzis Michel Koutouzis 14 février 2011 12:06

      Absolument. En voulant placer son fils à un poste responsable avant la fin de ses études (loborieuses), il a envoyé un signe fort sur le peu d’importance qu’il donne à la paideia. En fait, il vit dans un temps suspendu, a-historique, proche du slogant 68ard (qui, lui, cependant était « historique ») : « ici et maintenant ». 

      Si j’étais grossier (ce que je suis parfois) je rprendrais le proverbe grec : ce qu’on boit, ce qu’on mange et ce qu’on prend dans son cul... maintenant.


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