Être double : se laisser prendre dans l’instant et pêcher
Entre ce qu'on donne à voir de soi, à entendre de soi, et ce qu'on est, se place immanquablement la part d'ombre de chacun. Du : "ne pas se fier aux appâts-rances" à "On ne connaît jamais vraiment l'autre, même quand il est au plus près de soi", c'est une voie royale pour chaque être en double.
C'est donc une part d'intime de cet ordre que je me risque à exposer aujourd'hui. J'ai hésité longtemps avant de le proposer à la publication. Maintenant les commentaires me permettront peut être d'estimer si j'ai bien fait ou non.
Aéroport de Tel Aviv – 7h - 9 novembre 2014, retour en France. Enthousiaste, mais cependant plutôt content de partir, vue la tension en cours, surtout à Jérusalem. Encore sous le charme des gens rencontrés en Palestine. Contraints, surveillés, déviés dans leurs vies mais chaleureux, riants, vivants. Et si la langue fait défaut pour me faire comprendre, celle du corps, l'envie d'aider, arrangent tout : I love palestinian people ! Et maintenant, pas mal d'appréhension dans l'idée de retrouver la rudesse des contacts sociaux en occident. Dans l'avion pour Istambul, je me retrouve placé à coté d'un petit groupe de sourdes-muettes. Ma volubilité, toute exacerbée par mon séjour en terre sainte, trouve, de suite, une occasion de s'épancher à nouveau.
Samia, femme de 36 ans, fait partie de ce groupe. Elle est assise à coté de moi, à sa droite près du hublot, une de ses copines. Elle n'est pas vraiment belle, comme dit la chanson, mais habillée d'un pull noir, surligné de ténus brillants argentés, elle m'émeut, au sens premier-emovere, de mettre en mouvement. Ses mimiques, ses gestes grandiloquents, peu coutumiers dans notre monde sonore me font de l'effet. Moi, l'air de rien, je me sers de mon corps, à chaque occasion qui s'offre, pour établir un contact, main à main, jusqu'à une petite tapette sur la sienne, corps à corps à travers les vêtements. Comme elle n'a pas compris qu'elle devait attacher sa ceinture, je saisis pour elle les 2 brins, mon avant bras est appuyé sur sa poitrine et j'en sens la molle épaisseur. Et tout cela fait naître en moi, un bien délicieux désir, tout en finesse. Tout en intime.
D'entrée de jeu, j'avais posé, "comme je sais trop bien le faire ?", quand l'autre s'y prête, les premiers pas d'une connivence. Un jeu tout en malice, en appui des gestes de convention, en usage du comique de situation, de l'équivoque, pour amorcer une connaissance réciproque minima : prénoms – âge – d'où . . .
Turque et sourde-muette. Pas de pudeur aux contacts, la convention rangée au placard. J'en reste coi. Quand elle regarde quelque part, aucune retenue dans son corps en mouvement. Ça doit être quelque chose de faire l'amour avec elle ! (-hum !) Elle s'est mise de coté. Mon coude touche sa hanche, ses yeux, appuyés de mascara, ne cillent pas. Mon sexe se rappelle à moi, il veut être de la fête, mais sait qu'il devra rester en carafe. Pourtant, rien ne transpire alentour, c'est un dialogue muet, du moins à ce qu'il m'est permis de penser.
Et pendant tout ce temps, j'écris, seconde après seconde, ce que je ressens, ce que je guette, ce que j'espère. J'ai fait en sorte que l'accoudoir entre nous 2 soit relevé. Fera t-elle mouvement vers moi ? En tout cas je le souhaite, pour un moment d'intimité de nos 2 corps, pour une communion muette. Toutes ses attitudes sortent de l'ordinaire : la voilà accoudée et penchée sur la tablette du siège devant, ses mains soutenant sa tête, les doigts passés dans ses cheveux. Des cheveux noirs, entremêlés en mèches, quelques unes attachées par un petit nœud. En partie gominés, tenus délicatement par une pince, ils rebiquent derrière sa tête penchée, comme autant de ficelles fines entremêlées. Puis elle se redresse, la voilà, mains l'une sur l'autre à même la tablette. De temps en temps, elle les lève dans un mouvement semblant signifier « je ne sais pas » à son amie. Elle n'arrête pas de bouger. Par anxiété, par ennui, par inconfort . . . par trouble ? Elle baille sans mettre sa main devant sa bouche, comme ignorante des conventions d'usage. Ses mains s'agitent en autant de signes. Maintenant ses cheveux s'étalent sur toute la largeur de ses épaules, jusqu'à mi-dos sur son pull acrylique ajouré de petits trous. Elle respire son châle noir et argenté. Tout est en noir. Son parfum est doux et envoûtant. Sa mine fine n'est pas mondaine, de l'apparence travestie, en masque social. Sous sa jupe, ses collants à ses jambes ajustées donnent envie d'y passer la main, de passer la main entre ses jambes pour la faire se cambrer de plaisir, pour la faire hennir. Je pense à Carmen, la Carmen, comme je me l'imagine, effrontée, pleine de vie. Elle tente de se poser mais n'y parvient pas. Bras croisés, visage légèrement tourné vers moi, yeux clos, elle affiche bien quelques marques du temps, mais je n'en ai cure car je peux contempler ses fines lèvres, son nez droit. Elle joue avec son châle, le place en V sur sa poitrine, et de temps en temps, le relève d'un léger mouvement d'épaule. Je tente de maintenir mon coude tout contre sa hanche. Elle semble l'accepter. Et peut être que la vibration provenant de mon geste d'écriture se transmet-elle jusqu'à elle, et l'émeut à son tour. Peut être pas, mais le temps d'ainsi, au vol, me remplit de félicité.
Où en est-elle de sa vie ? Son handicap ne doit pas la gêner pour séduire-sans le chercher, pour être accompagné par désir. Si c'est le cas, bravo pour son « open aera » ! J'ai réussi à placer ma cuisse sur son siège. Quand elle bouge je le sens et ça me fait participer au mouvement de son corps. Furtivement, sa cuisse vient parfois, affleurée la mienne, s'y coller doucement. Mon souffle est en suspend, mon attente est calme mais gourmande. N'est ce pas un merveilleux temps, passer du chronos (horaires voyage) au kaïros* ?
Son visage, en apparence endormi, n'est pas détendu, ne soulève pas l'émoi, mais dès qu'elle s'anime, il s'éclaire d'éclat, les yeux brillent, les rides s'estompent, les lèvres se relèvent aux commissures. Je me dis qu'elle a besoin d'ouvrir les yeux, de se connecter à la réalité du monde pour exister, sinon elle est vide, sans intériorité. Là, elle met sa main gauche à son cou, puis replace son châle et pose sa main sur le haut de son torse.
Et puis, vois là, des gestes incompréhensibles et insolites pour l'homme de mots que je suis et il croit comprendre-quel naïf !, que ses copines conspirent à ce qu'il se passe quelque chose entre nous. Son amie semble vouloir insister sur ça, elle prend la main de et je vois le geste de l'alliance. Et moi, j'y vois autre chose, à mon avantage, flattant mon ego. « Mais qu'est ce que tu te goures, mecton-mecton » à la Juliette Gréco. Complètement, on le verra bientôt. Oui, car crack, je prends une photo d'elle en cachette, aussitôt surpris à le faire par la même amie. et là tout se désagrège. Je suis pris, on a révélé au grand jour, mes intentions cachées derrière ma façade du bon voisin. Oui j'étais dans l'illusion la plus complète. En réalité, ma douce non captive avait déjà averti, par gestes, son amie que je l'importunais. J'étais pris au piège de ma duplicité. Elle n'osait simplement pas me le faire savoir directement. Ça expliquait aussi sa nervosité. Et moi qui pensais que c'était pas bien méchant, mais je ne niais pas ma violation d'intimité, et aussi inis les questionnements accomodants : son ingénuité est elle en lien avec son handicap ? un handicap qui jetterait un voile opaque sur toutes les finesses du jeu social entre 2 êtres ? Et là, aussi sec, je fus éjecté de l'espace de côtoiement, renvoyé à mon incapacité à trouver le chemin pour tenter de faire amende honorable. Accoudoir baissé, plus rien ne fut échangé entre nous. Et c'est piteux, plutôt coupable que je m'loignais pour sortir de l'avion.
une leçon, une rédemption ? peut être . . . mais que ce fut bon !
