Eurovision, Cannes, etc. Le narcissisme national se porte bien
Une nation, sans être assimilable à un sujet, sait montrer quelques traits de caractères spécifiques à l’individu. Quoi de plus naturel en somme puisqu’une nation est faite d’hommes. Certaines nations penchent vers l’individualisme, l’autisme mais la plupart ont par le passé affiché leur puissance et se sont affrontées, menant des guerres dévastatrices, notamment entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème. Les peuples, galvanisés et soutenus par les élites nationales, se sont prêtés à ces jeux, avec comme ressort un sentiment puissant d’appartenance nationale et une idéologie, le nationalisme ; une idéologique qui maintenant n’a plus la côte. Il a même pratiquement disparu de la carte des partis en Europe, malgré quelques formations ouvertement nationalistes et un peu plus influentes que les partis communistes. Ce n’est par pour autant que le sentiment national a disparu. Une fierté nationale semble s’afficher, surtout de la part des élites, médias et politiques dans la même barque du narcissisme national. On l’a constaté à l’occasion de deux événements, le grand prix de l’Eurovision et le festival de Cannes.
Petit retour en arrière. Patricia Kaas avait été sélectionnée pour conduire la France à la victoire sur le champ de bataille de la Russie, pays organisateur. Un choix très stratégique, car notre Patricia est très prisée par les russes d’où un avantage possible obtenu à l’applaudimètre, de quoi grappiller quelque points pour aller chercher la première place. C’était sûr, on devait gagner et la France devait enfin conjurer cette incroyable blessure narcissique, 30 ans sans grand prix de l’Eurovision, impensable pour cette France à la grande culture et qui n’hésite pas à voter une loi Hadopi pour protéger le gagne pain de ses immenses créateurs de la chanson française ! La suite est connue. Passons sur cette pitoyable soirée retransmise à la télévision et taisons par charité le nom des deux commentateurs dont la prestation ne figurera jamais dans la Pléiade. Ces deux commentateurs, excités comme des cabris, en attente d’un twelve points pour notre Patricia nationale, au moins une fois, et non, quels ingrats, ces votants, jurys et peuples européens, qui n’ont pas placé Patricia, même pas sur le podium. Comme aurait dit Desproges, ces pays européens sont terriblement narcissiques, ils n’ont même pas voté pour nous !
Dieu merci, Cannes a permis à la France de soigner son image avec quelques récompenses dûment saluées par notre président de la République : « En consacrant ainsi trois générations de réalisateurs et d’interprètes, le Festival reconnaît une nouvelle fois la force et la vitalité du cinéma français", a-t-il ajouté. Nicolas Sarkozy a enfin exprimé "une pensée particulière pour Michael Haneke", Palme d’or pour "Le ruban blanc", "réalisateur dont la France est un partenaire fidèle". Quant à notre ministre de la Culture, elle a également salué quelques récompenses attribuées à nos compatriotes : « Elle a ajouté que cela s’était "joué entre ’Un prophète’ et ’Le ruban blanc’". La ministre a également salué "l’hommage rendu à Alain Resnais pour qui tout le monde a de l’admiration pour ce grand maître créatif, imaginatif et exigeant, et le prix d’interprétation à Charlotte qui livre une performance d’actrice. La France peut être très fière", a-t-elle ajouté. »
Voilà donc la France quelque peu guérie de ses blessures narcissiques et récompensée pour son talent. Evidemment, sans l’excellente politique de la culture française, sans le volontarisme élyséen, il n’y aurait pas de cinéma français. Qui n’a pas obtenu la récompense suprême mais qui aurait pu l’avoir, comme l’a dit la ministre Albanel. Notre président salue les récompenses française mais aussi la palme d’or, qui appartient aussi un peu à la France car le réalisateur à pour partenaire fidèle cette France si impliquée dans le soutien à la culture et au cinéma. Finalement, il manque à Cannes une récompense, un prix pour le pays le plus cinéphilement culturel et culturellement cinéphile, remis à un chef d’Etat. Cette année, Nicolas Sarkozy aurait été en compétition avec son homologue Josef autrichien Pröll, tout aussi prompt à réagir en saluant la vitalité de l’industrie cinématographique autrichienne, secteur à fort potentiel ; avec sa ministre de la Culture évoquant un triomphe de l’Autriche, euh, pardon, nous ne sommes pas en guerre, je voulais dire un triomphe du cinéma autrichien.
Ainsi, à notre ère pacifiée ou la violence a été décrétée hors jeu sur le continent européen, les guerres ont été remplacées par d’autres compétitions. Les individus ont également changé dans leurs caractères, leurs valeurs. Plus question de se battre mais briller est à l’ordre du jour, surtout dans nos sociétés aux caisses de résonance médiatique. Briller à l’occasion de compétitions sportives, Mondial, JO, etc. Mais aussi lors de compétitions culturelles, Eurovision, Oscars, festival de Cannes etc. Lasch avait dépeint l’ère du narcissisme voici 30 ans. Il est naturel en somme que les nations soient également narcissiques et se félicitent des récompenses obtenues dans les différentes manifestations culturelles, comme du reste à l’occasion des prix décernés par le Nobel. Est-ce bien ou mal ? Tout dépend de l’angle de vision. Pour l’instant, nous voyons quelques amalgames entre le culturel, le politique et l’industriel. Il n’est pas certain que l’Art ait intérêt à jouer ce jeu, hélas contraint et forcé, car l’Etat participe aux finances. Il est naturel en somme que les élites et les gouvernants s’octroient une part de fierté nationale lorsque nos nationaux sont récompensés.

