mardi 13 avril - par lephénix

Eve Babitz, le phénix de la Cité des Anges

« Je ressemblais à Brigitte Bardot et j’étais la filleule de Stravinsky » constatait Eve Babitz, baby doll des sixties devenue écrivaine culte, actrice et égérie de la scène artistique californienne des années 1960-1970 - ainsi que témoin privilégiée de la splendeur et de la décadence d’une époque irrévolue comme une ultime fiction ébouriffée avant la silicolonisation du monde...

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Eve Babitz entre dans la légende en 1963 par une célébrissime photo en... tenue d’Eve, forcément... Elle défiait, toute en courbes laiteuses et en souverain détachement, un Marcel Duchamp (1887-1968) impavide et concentré, engoncé dans un costume sombre, lors d’une partie d’échecs d’anthologie immortalisée par Julian Wasser au Pasadena Museum of Art. Elle a vingt ans, une belle peau d’une santé éclatante, des dents presque parfaites (« le véritable secret de l’univers » selon elle...) et cet intriguant air d’actrice française alors en vogue qui va la mener loin dans le paysage de cette contre-culture californienne dont elle vivra toutes les libertés ainsi que tous les excès. Et ce, bien entendu en bien bonne compagnie dans les belles demeures surplombant Hollywood et Bervely Hills comme dans le mythique Garden of Alla hanté sur le Sunset Boulevard par le fantôme de la star du cinéma muet Alla Nazimova (1879-1945) ou le non moins mythique Chateau Marmont au sous-sol hanté par les rock stars.

 

Une « fille des plages »

Eve grandit au bord de l’océan Pacifique dans un fort inspirant « bain d’art », entre un père violoniste classique, Sol Babitz (1911-1982), devenu « musicien de studio » et une mère artiste, Mae (1911-2003), dans une belle maison du quartier de Chula Vista, à Los Angelès où défilent notamment Charlie Chaplin (1889-1977), Aldous Huxley (1894-1963), Greta Garbo (1905-1990) et bien d’autres iconiques spécimens humains dorés sur tranche ou descendus de leur Olympe pour la prendre sur les genoux.

Médaille d’or à quinze ans du meilleur jeune violoniste de New York, son père est sous contrat avec la Twentieth Century Fox et lui offre son premier violon alors qu’elle a cinq ans. Avec Igor Stravinsky (1882-1971) comme parrain et des ascendants dans les arts comme sa grande-tante Vera Gordon (1886-1948), actrice de cinéma des Années Folles, sa voie semble tracée dans cette ville fourmillante d’artistes, de designers, de stars en herbe, de directeurs artistiques et de millionnaires : « Comment se fait-il alors, pourrait-on se demander, que je ne sois pas devenue une musicienne accomplie au lieu d’être une blonde, les pieds dans l’eau, sur la plage ? »

Dans ses tendres années, elle est donc une fille des plages glissant avec nonchalence sur les vagues de Santa Monica, dans le perpétuel été des possibles. Elle grandit dans ce paradis californien avec des filles « nées de parents qui croyaient en la beauté physique comme à une évidence de pouvoir, belles elles-mêmes de naissance  »... Bref, précise-t-elle, des filles « sans aucune autre source de pouvoir  » que leur beauté dans cette Vallée des Poupées immortalisée par Jacqueline Susann (1918-1974) qui l’avait précédée dans la course à la célébrité : « Je ne suis pas devenue célèbre, mais je m’en suis suffisamment approchée pour sentir les relents du succès. Ça sentait le tissu cramé et les gardenias rances »...

A quatorze ans, elle laisse un homme à « la beauté spectaculaire » la ramener en voiture d’une fête – elle n’apprit son nom que deux ans plus tard, dans la rubrique des faits divers, quand il fut retrouvé mort dans la salle de bains de la déjà légendaire Lana Turner (1921-1995) : c’était le gangster Johnny Stompanato (1925-1958), tué par la fille de l’actrice, Cherryl Crane, une adolescente de l’âge d’Eve...

 

Instants tannés de la Cité des Anges

L’éducation d’Eve se fait par la lecture (Colette, Proust, Virginia Woolf, Mary Frances Kennedy Fischer, etc.) - elle « a été mon salut, ma colonne vertébrale » précise celle qui ne tarde pas à faire tourner la tête de plus d’un Adam de bonne fortune. Party girl infatiguable, toujours vacante et disponible, elle devient l’égérie de la contre-culture californienne ainsi que la muse ou l’amante de bien des créateurs comme Jim Morrison (1943-1971), le chanteur Stephen Stilles, le plasticien Ed Ruscha, sans oublier de prometteurs acteurs comme Steve Martin ou Harrison Ford. Chroniqueuse dans les périodiques en vogue ( Bazaar Magazine, Cosmopolitan, Esquire, Rolling Stone, Vanity Fair, Vogue, etc.), elle croque en un phrasé étincelant ses contemporains comme Jack Hunter, leader d’un groupe de rock écorché : « sa musique vivait sans laisser place à l’erreur ni aux marges, juste une profondeur infinie qui accroche l’histoire de chacun, de telle sorte que chacune de ses chansons les plus importantes vous désarçonne comme lui seul sait le faire, vous projette dans une urgence anxieuse réveillant l’impression qu’il était en train de s’amuser sans vous »...

Se prenant à rêver parfois de suivre la voie royale de la grande Colette (1873-1954), elle sème avec sa nonchalante élégance des nouvelles et des romans sur son chemin de petite Poucette de l’âge typographique, au cours de ces deux décennies d’hyperactivité au champagne et aux substances plus ou moins euphorisantes comme les pilules aphrodisiaques Quaalude ou l’herbe folle nommée Icepack. Illustratrice indépendante, elle conçoit des pochettes d’albums des groupes comme Buffalo Springfield ou The Byrds (pour le label Atlantic Records) et publie le premier de ses livres, Eve’s Hollywood (1972), avant ses trente ans, sous le parrainage notamment de Joan Didion et de Joseph Heller qui dit à propos de ce recueil mosaïque d’instantanés composé comme un album de choses vues et vécues : « Ses phrases valent un millier de films ».

Comme elle aime à l’écrire, sa vie est un « long rock’n roll » intranquille, parsemé d’escales et d’oasis au bout de la nuit électrique dans cette ville sous tension et dévoreuse d’âmes comme un studio de cinéma à ciel ouvert : « Les chambres d’autrui, au crépuscule, ont la valeur d’un diamant fraîchement taillé, dans cette ville où la texture du temps, la vie, dépend des tremblements de terre, des fêtes et de certaines chansons »...

Fin 1997, elle rentre d’une soirée de plus – la soirée de trop ? Elle conduit en fumant un cigare dont la cendre incandescente enflamme sa jupe. Elle en réchappe avec la moitié du corps brûlée au troisième degré. Mais son visage est intact. Dès lors, celle qu’une photo immortalisa dans la folle fabrique à images d’une époque débridée mène une vie de recluse sous la limpidité implacable d’un ciel tendu comme un immense miroir à jamais immobile. Mais son oeuvre renaît de ses cendres, avec la réédition et la traduction de Jours tranquilles, brèves rencontres, de Sex & Rage (chez Gallmeister, 2015 et 2018) et de Eve à Hollywood (Seuil). Celle qui a « tout compris à la légèreté » selon sa traductrice Jakuta Alikavazovic continue de nous conter l’insouciance d’une époque qui se rêvait si jeune dans ce flamboiement de buisson ardent qui allumait le mirage de tous les possibles dans cette Cité des Anges au seuil du désert, toujours pétillante comme une coupe de champagne - toujours dans l’entrouvert, sur cette ligne de partage entre l’obscurité dévolue à « ceux qui ne sont rien » et la lumière aveuglante dont la brûlure jette irrésistiblement en avant. Eve Babitz a senti très fort cette poussée dans le fond trouble de cet air si chaud jusqu’à écrire au sommet d’elle-même. Sans jamais rien oublier de cette poussière qui ne nous quitte jamais et s’épaissit avec le temps, dans un monde fait et défait par le vent. Everywhere, the sky is the limit...

Eve Babitz, Eve à Hollywood, Seuil, 334 p., 22,50 €



15 réactions


  • In Bruges In Bruges 13 avril 10:06

    @l’auteur

    Merci pour ce « déconfinement », dans tous les sens du terme.


    • In Bruges In Bruges 13 avril 12:02

      Je ne sais pas pourquoi (enfin si, un peu quand même) cet article et l’histoire de cette femme me font penser presque aussitôt à l’ambiance d’ « un chien stupide » de John Fante, et à « Wonder Boy » de Michael Chabon ( devenu ensuite un film assez regardable avec Michael Douglas ( qui l’eut cru ?)


    • lephénix lephénix 13 avril 12:11

      @In Bruges
      Merci ! il n’est pas interdit (encore...) de se « déconfiner » vers d’autres horizons et d’autres temps, serait-ce par transillumination dans le cerveau... à confinitude finie, déconfinitude et demie...


    • In Bruges In Bruges 13 avril 18:19

      @lephénix
      Et si c’était une chanson, Eve et son époque américano branchouille, ce serait ce petit bijou ( paroles et musique). Je ne suis pas très fan du père Zimmerman d’ordinaire, mais celle-ci est une tuerie, comme disent les d’jeunes....
      https://www.youtube.com/watch?v=L9EKqQWPjyo

      Ceux qui n’aiment pas les « nasillardises » de Dylan peuvent profiter de la chanson dans cette belle « cover » de Curtis Stigers.
      https://www.youtube.com/watch?v=e1Q6nVYHK10

      Enjoy.( c’est ni pour les con-finés ni les cons-finis)


    • lephénix lephénix 13 avril 19:44

      @In Bruges
      merci pour le partage...cela pourrait être ceci aussi pour la bande son révisitée depuis nancy sinatra, quelque part entre « le vin de la jeunesse » et « demande à la poussière », deux autres livres culte de john fante
      https://www.youtube.com/watch?v=1OEron4rXfk


  • eau-pression eau-pression 13 avril 10:56

    La phrase de J.Susann « Ça sentait le tissu cramé et les gardenias rances » est une étrange prémonition


  • ZenZoe ZenZoe 13 avril 11:54

    J’ignore ce que nous vaut l’honneur d’une biographie de cette dame dont je n’avais jamais entendu parler, mais en tout cas, elle ne ressemble absolument pas à Brigitte Bardot !

    Sinon, l’article donne envie de lire le bouquin.


    • lephénix lephénix 13 avril 12:12

      @ZenZoe
      à vingt ans, certes non... mais elle a travaillé sa « ressemblance avec » tout au long des sixties et des seventies...


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 13 avril 21:13

    Je la verrais bien dans un roman de James Ellroy. Merci.


    • lephénix lephénix 14 avril 17:32

      @Aita Pea Pea
      effectivement, les vingt premières années de sa vie correspondant à la temporalité d’élection de son parfait contemporain, james ellroy qui se ressourçait volontiers dans les fifties et sixties pour trousser ses fictions...


  • S.B. S.B. 14 avril 10:51

    La dame a-t-elle pris le fou.


    • In Bruges In Bruges 14 avril 13:01

      @S.B.
      Les fous se font toujours avoir par les dames.. Et pas que les fous, du reste...

      PS : avez-vous finalement retrouvé Roosevelt, la tortue de feu mon ami « Lucky » ?

      @l’auteur
      ah yes, good choice que Lana del Rey. Mais le summertime wine peut vite dégénérer en « summertime sadness » ( savez bien, le vin triste, quoi..)

      https://www.youtube.com/watch?v=nVjsGKrE6E8

      Lana del Rey, c’est ma fille ainée qui me l’avait fait découvrir en 2014...Very bad trip and sad memories. ( NDLR : Ne recommencez jamais ça, monsieur l’auteur...)


    • S.B. S.B. 14 avril 14:03

      @In Bruges

      C’est surtout le roi qui est fragile, avec ses petits pas. Quand on sort si vite son cavalier comme l’a fait la dame, c’est qu’on attaque bille en tête. Message : prépare-toi.

      J’ai localisé « Lucky » sur l’échiquier des films mais il y a beaucoup de pions avant lui.


    • lephénix lephénix 14 avril 17:35

      @In Bruges

      yes, sometimes, summertime sadness... of course
      mais lana on ne s’en lasserait pas : elle nous fait passer les saisons en (dis)grâce et élégance  the best trip pour cette étrange cinquième saison...


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