mercredi 26 novembre 2025 - par Messan

Eyadema Gnassingbé : parcours sanglant d’un dictateur

Sa date de naissance officielle, fixée au 26 décembre 1935, relève d'une imagination fertile. Il serait plus exact de dire qu'Étienne Eyadema est né vers 1930. Il se fait appeler par ses deux prénoms jusqu'en 1974, année où il devient Gnassingbé Eyadema, remplaçant son prénom chrétien par son patronyme, dans la lignée de la « politique d'authenticité » reprise du Zaïre de Mobutu. Mais il est certain qu'il a vu le jour dans une modeste famille paysanne de Pya, un petit village kabyè, situé dans le nord du pays. Il a embrassé la foi protestante qu'il amalgame avec des croyances locales dans une pratique religieuse déroutante

Le général Étienne Gnassingbé Eyadema, qui a fait la guerre d’Algérie, participe à l’assassinat du président Sylvanus Olympio, en 1963. Il arrache, en 1967, le pouvoir au président Nicolas Grunitzky, d’abord secondé par le nordiste Antoine Méatchi (né le 15 septembre 1915 à Sokodé et mort le 26 mars 1984 est un homme politique et ingénieur agronome togolais. Il est vice-président du Togo et ministre de l'Économie et des Finances sous Nicolas Grunitzky (1963 - 1966) après le coup d'État de 1963 qui renverse Sylvanus Olympio. Il est destitué en janvier 1967 lors du putsch organisé par Eyadema), sous prétexte de mettre fin aux rivalités sociopolitiques qui prévalent alors, abolit le pluralisme politique, syndical et médiatique, et décide la refonte de toutes les organisations en un Rassemblement du peuple togolais (RPT). L’exil, l’emprisonnement et l’élimination de ceux en qui est perçu un germe d’opposition seront justifiés au nom de l’unité et de la stabilité. Ce qui vaut même pour les structures traditionnelles et religieuses : démantèlement des chefferies traditionnelles et remplacement de celles-ci par des institutions cantonales, interdiction de certains groupes religieux minoritaires regroupés dans des ensembles plus vastes. Bienvenu dans le régime dictatorial. Pendant longtemps on savait peu de choses sur sa famille, son enfance et son éducation, consciencieusement entourées d'un halo de mystère, mais le voile est tombé depuis Une bande dessinée à sa gloire parue en 1976 évoque pour la première et unique fois le souvenir de son père, tué pour s'être rebellé contre les travaux forcés imposés par l'administration coloniale. Dans les années 1980, les Togolais ont découvert que sa mère, Maman N'Danida, serait née en 1878, d'après l'historiographie officielle, révélation qui faisait du dirigeant un enfant tardif. Son plus grand problème était de manger. Victime d’un aspect des coutumes, Etienne allait trouver dans les pratiques de son milieu natal la solution de son principal souci. Il était en effet de règle dans la société kabyè que chaque épouse apporte à son mari un repas tous les soirs au moins. Ainsi, plus un homme avait de femmes, plus il avait à manger. Il y avait donc dans le village de Pya une maison tout indiquée pour trouver à manger en abondance : le domicile du chef de canton, Robert Assih. Ce dernier avait une cinquantaine d’épouses, et donc une cinquantaine de plats. Il ne pouvait guère manger qu’un seul. Le reste était distribué à sa nombreuse progéniture, qui partageait généreusement avec les enfants nécessiteux du village. Etienne était un des plus réguliers, et le chef finit par le remarquer. Aussi, lorsqu’à la rentrée scolaire d’octobre 1943, la mission protestante de Pya demanda au chef de village de leur envoyer des enfants à scolariser, le chef désigna Etienne. Dans cette région du Togo, ils étaient encore peu nombreux, les notables qui avaient compris l’utilité d’école. Les chefs y envoyaient de préférence les enfants de leurs adversaires, ceux des pauvres ou ceux qui étaient soupçonnés d’être des sorciers en puissance. Le chef Assih n’hésita donc pas à joindre au lot le jeune orphelin abandonné.

Il est présenté comme « une force de la nature » pendant ces services dans l’armée française, on l’affuble du sobriquet « gorille ». Son instruction est passée sous silence et pour cause. François-Xavier Verschave révèle dans son délétère ouvrage « La Françafrique, le plus long scandale de la République », qu’il arrête l’école en cours élémentaire (CE1), où il est renvoyé de l’école primaire à seize ans pour « fainéantise et voyoucratie » après avoir triplé, en vain, le cours élémentaire première année. De la bonne matière première pour les guerres coloniales, on l’enverra en Indochine puis en Algérie. Pour cette armée française en panne de décolonisation », le choix entre Eyadema et Olympio relevait de l’évidence. Un tel esprit étant bien plus malléable, manipulable que l’érudit Olympio. On sait en revanche qu'il fut polygame et qu'il a laissé une nombreuse progéniture. Celle-ci forme, avec les collatéraux, le clan Gnassingbé, qui se montre très agressif dans la pratique du népotisme et la gestion patrimoniale de l'économie du pays.

 

DEJA UNE ATTIRANCE POUR LE SANG

Un jour, à midi, alors qu’il était chargé de tenir éloignés d’un tas d’arachides mises à sécher, les poules, les chèvres et autres animaux élevés dans l’enceinte du centre, Etienne Gnassingbé Eyadema commit un acte « remarquable », que ses anciens condisciples évoquent encore aujourd’hui avec le même frisson. Une chèvre au ventre ballonné tentait de s’approcher du tas d’arachides quand Etienne sauta sur elle, l’éventra avec son coupe-coupe, lui retira du ventre deux petits qu’il étala devant ses petits camarades ahuris.

Dès lors, le directeur du centre allait l’avoir à l’œil. Ainsi pourra-t-il s’apercevoir très vite que le jeune Gnassingbé était très coléreux, qu’il recourrait facilement à des scies, marteaux, coupe-coupe et autres outils de travail à la moindre dispute avec ses camarades. Et puisque les résultats de l’apprenti laissaient à désirer. Il fut exclu du centre, quelques six mois après y être entré. Une propension non négligeable à être révoquer, congédier.

En 1953, il s'engage dans la Coloniale au Dahomey voisin (l'actuel Bénin) et sert durant une dizaine d'années en Indochine, en Algérie et au Niger avant de rentrer au Togo en 1962, avec le grade de sergent-chef. Avec des compagnons démobilisés, il participe, le 13 janvier 1963, à l'assassinat de Sylvanus Olympio, premier président du Togo, indépendant depuis avril 1960. Cet acte odieux, signe le début des malheurs du peuple togolais jusqu’à ce jour, soit 62 ans, certainement la nuit la plus longue de l’histoire de l’humanité car rien en l’espèce n’est apparu qui laisse penser que le Togo soit un pays où règne l’harmonie, la joie, le bonheur bref un pays normal. Le peuple togolais est en droit de maudire Eyadema et son fils Faure Gnassingbé. Un passage du déroulé de cet ignoble exécution : Ce meurtre fondateur, le premier d’un chef d’Etat de l’ex-Empire français, fera du sergent Eyadema l’indéboulonnable Président-dictateur général de son pays, après quelques péripéties. Mais aussi un maréchal en Françafrique - la nébuleuse des réseaux franco-africains. Avant de chercher à comprendre le pourquoi de ce crime, essayons d’en cerner les acteurs. Le commandant Maîtrier est au cœur du complot. Chef de la gendarmerie nationale et conseiller du Président pour les affaires de sécurité, il tient en main la force publique, dans le cadre de la coopération militaire franco-togolaise. Son contrat arrivait à terme en 1962. Sylvanus Olympio ne voulait pas prolonger sa mission, qu’il ne jugeait pas indispensable. Avec le recul, il avait raison : la Présidence était plutôt mal conseillée en matière de sécurité, et le lieutenant Bodjona aurait bien mieux commandé la gendarmerie... Puisque le pays « aide » participe au cout de l’assistance technique, on peut dire que le Togo n’en a pas eu pour son argent ! Mais, en 1962, l’ambassadeur Henri Mazoyer a mis le paquet : il a fait convaincre Olympio de garder encore un peu Maîtrier. Ce dernier ne cessait de gonfler un problème social, la difficile réinsertion des sous-officiers rentrés de la guerre d’Algérie. Démobilisés de l’armée française avec un modeste pécule, vite flambé, ces demi-soldes réclamaient leur enrôlement dans les forces de sécurité togolaises. Olympio trouvait que 1’effectif de ces forces, trois cents hommes, était suffisant : ce n’était pas pour lui un poste de dépense prioritaire. Sans jamais laisser les protestataires exposer directement leurs requêtes au Président, Georges Maîtrier les montait contre Olympio - cet « intellectuel » qui, répétait-il, les traitait de « mercenaires ». Maîtrier dressait la meute, caressant dans le sens du poil un ressentiment ethnique latent : la plupart des sous-officiers démobilises, à commencer par Eyadema, étaient originaires du Nord du pays, tandis que les élites du Sud, plus nombreuses, occupaient la majorité des postes de responsabilité. Olympio, d’origine sudiste et de mère nordiste, s’appliquait toutefois à brider le régionalisme. En novembre.1962, l’opposant Antoine Meatchi, refugié au Ghana, avait préparé un coup d’état avec le sergent Robert Adewi – l’un des mutins du 12 Janvier 1963. Dénoncé au ministre de l’intérieur Théophile Mally, Adewi fut arrêté par ses collègues, les nordistes manifestèrent violemment. Le ministre Mally libera Adewi, à qui Maîtrier s’empressa de confier les clés du magasin d’armes ! Les mutins n’avaient qu’à se servir. Leur chef, l’adjudant Emmanuel Bodjollé, fait porter le 12 Janvier après-midi un pli non cacheté a Maîtrier. En l’absence du commandant, son cuisinier, le gendarme Lolle, ouvre l’enveloppe : « Ce soir, nous passerons à l’action ». II court porter le message au ministre de l’intérieur. Theophile Mally photocopie la note, puis demande au gendarme de remettre le tout à son patron, comme si de rien n’était. Le ministre n’alertera personne. Mais le gendarme sera, le soir même, emprisonné par Mattrier. Olympio n’avait aucune chance d’en réchapper. Dans la nuit du crime, le commandant Martrier fait la navette entre Lome et Kpémé, siège de la Compagnie Togolaise des mines du Benin, le monopole des phosphates. Un autre opposant, Nicolas Grunitzky, en principe réfugié au Dahomey, est aperçu cette nuit-là à Kpémé. Beau-frère d’Olympio, mais néanmoins son ennemi, Grunitzky avait été dans les années cinquante, à l’assemblée de l’Union française, un autre des poulains de Foccart. C’est avec lui et pour lui que Foccart avait préparé l’indépendance du Togo.

 

STABILITE vs DEMOCRATIE

Toute la rhétorique du général-président et du gouvernement, pendant trente-huit ans, consistera à focaliser l’opinion sur la stabilité. Le 13 janvier 1967, « le jour où l’armée prenait le pouvoir pour libérer le peuple des démons de la division et des règlements de compte ». Constat affiché pour la période qui précède : « Le Togo était respectivement appelé, avant 1967, “pays de terreur”, de 1958 à 1963, et “enfant malade de la sous-région” de 1963 à 1967, en raison même de la politique politicienne et de l’instabilité qui le caractérisaient. » Selon le Premier ministre Koffi Sama, en juin 2004 : « Eyadema, dès son accession au pouvoir, s’est attelé à assurer aux Togolais la paix et la sécurité en mettant en œuvre une politique d’union, de solidarité et de réconciliation nationales. Mais en grand homme d’État, il a vite compris que le Togo ne pouvait pas vivre replié sur lui-même en se désintéressant de ce qui se passe au-delà de ses frontières, dans un monde où les progrès technologiques ont réduit les distances. Aussi s’est-il engagé résolument dans l’établissement de relations de bon voisinage, de résolution pacifique des conflits et la médiation, pour calmer les tensions ou mettre fin aux guerres fratricides. » Le Ghanéen Mohammed Ibn Chambas, secrétaire général de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), se plaisant à dire : « Le président Eyadema reste fidèle à ses principes de paix, de sécurité et de démocratie. Négociateur infatigable et chantre du dialogue, il a su, par ses qualités d’homme d’État, s’imposer comme acteur incontournable de la paix et de la sécurité dans la sous-région. En effet, depuis des années, le président Eyadema n’a cessé d’œuvrer pour l’instauration d’un environnement de paix et de sécurité dans la sous-région. C’est ainsi qu’il s’est impliqué dans la résolution des conflits en Sierra Leone, au Liberia, en Guinée-Bissau, et en Côte-d’Ivoire. »

Aussi incroyable que cela puisse être, j’ai toujours peine à croire qu’un homme aussi atroce envers sa population, ait autant d’empathie à aller sauver d’autres âmes ailleurs, voilà toute l’incongruité qui caractérise Gnassingbé Eyadema.

 

LA MISE. À CONTRIBUTION DE L’ARMEE

L’armée togolaise est une création d’Eyadema. A peine 300 hommes seulement en 1961, par transfert de la 2e compagnie du Bataillon autonome du Dahomey ; plusieurs milliers de soldats aujourd’hui, et une dizaine de camps militaires disséminés dans tout le pays dont quatre à Lomé. Le général cumulera avec la présidence les postes de ministre de la Défense et de chef d’état-major ; les postes clefs de l’armée sont confiés à ses enfants et à des proches ; celle-ci est composée en grande majorité de troupes issues de son ethnie kabyé. Il dispose également de deux brigades de sécurité personnelles : la gendarmerie paramilitaire et la garde présidentielle.

Le président n’a plus que les forces armées, en 1990, pour se maintenir au pouvoir. La Sûreté nationale, chargée de surveiller les subversifs, ne lui inspire plus confiance. Il met donc logiquement en place des dispositifs personnels subdivisés en une Brigade de recherche et une Brigade de vigilance : la première a pour tâche de rassembler des informations sur les sources potentielles d’opposition, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Togo ; la seconde surveillera officiellement les potentiels subversifs à Lomé, les activités officieuses comprenant le harcèlement de l’opposition et les exécutions extrajudiciaires ou les arrestations [5].

Après la Conférence nationale de 1991 et la mise en chantier de la transition démocratique, l’armée a été lentement mais sûrement transformée en une sorte de « milice » au service exclusif du chef, et elle a fréquemment servi à Eyadema d’instrument de reconquête du pouvoir : attaque (du palais) de la Primature ; massacres des populations civiles ; confiscation des médias d’État et persécution des médias privés ; intimidation en tous genres. Quand elles n’agissent pas par elles-mêmes, les Forces armées et de sécurité couvrent les agressions organisées par les milices du RTP, aussi bien en période normale que pendant les campagnes électorales. Le régime s’est remis à nommer des officiers supérieurs des Forces armées et de sécurité à la tête des administrations civiles : ministères, préfectures, régies financières qui sont les impôts et Douanes, sociétés d’État les plus importantes comme l’IFG (ex-OFP) des phosphates, ou le Port autonome de Lomé. L’armée est donc omniprésente.

Justement : depuis le coup d’État constitutionnel de février 2005, plusieurs proches de Faure Gnassingbé, fils d’Eyadema, jeune président autoproclamé, laissent entendre que celui-ci serait prêt à renoncer au poste et qu’il est, en quelque sorte, l’otage de l’armée, notamment du tout-puissant chef d’état-major Zakari Nandja. C’est également l’état-major, d’après ces sources, qui avait fait changer Eyadema d’avis en 2001, dès lors que ce dernier avait annoncé à Jacques Chirac son intention de ne pas briguer un nouveau mandat. Et on insiste à Lomé sur la hantise des militaires, qui portent historiquement la responsabilité avec une entremise des Etats-Unis de l’assassinat du président Olympio, entre autres exactions à inscrire au chapitre des violations les plus graves des droits de l’homme.

 

RESISTANCES À L’EMANCIPATION

Le multipartisme, au Togo, figure dans les textes, mais les autorités se comportent comme si le monopartisme avait toujours cours. Car seul le RPT au pouvoir peut mener librement ses activités.

Le régime a mis en place un véritable verrouillage politique. On crée des partis satellites pour semer le trouble. Le chef de l’État finançant lui-même plusieurs partis et des organes de presse privés : « Après 38 ans de régime, Eyadema a tellement brouillé les cartes qu’on en est arrivé à confondre la main gauche et la main droite », déclarait Isidore Latzoo, président du Comité togolais de résistance.

 

Tentatives multiples et incessantes pour rallier à sa cause les populations du Nord, fraude électorale à répétition, assujettissement complet de la justice, autant de moyens de « sauvegarder la stabilité ». Un argument qui a encore prévalu lors du transfert du pouvoir au fils après le décès du père. Pitang Tchalla, l’ancien ministre de l’Information, ne disait-il pas que les autorités de Lomé préféraient subir les condamnations de la communauté internationale que de laisser le pays sombrer dans les divisions ethniques, vraiment ? Or : la dynastie reposait elle-même sur des fondements ethniques : les Kabyé avaient le choix entre la loyauté clanique et la démocratie, Eyadema leur expliquant inlassablement que cette dernière option et sa chute entraîneraient une revanche des ethnies du Sud, rappelons qu’il n’y a jamais eu de tensions exacerbées pouvant amener à une guerre ethnique sur le territoire. Un discours qui a longtemps opéré. Mais les Kabyé ont pris leurs distances, comme l’ont révélé les dernières élections présidentielles (1998 et 2003), et le général-président les a châtiés pour cela plus encore que les autres, au sortir du processus, en tant que « traîtres ». Plus généralement : il n’y a pas de fait de nation togolaise. Les ethnies venues de Haute-Volta (l’actuel Burkina Faso), du Niger, du Tchad, du Ghana, de Côte d’Ivoire, du Nigeria en passant par le Dahomey (Bénin), n’ont rien en commun, sauf le territoire qu’elles partagent ; elles ont toujours privilégié les relations horizontales entre peuples proches par les origines et la langue. Sans compter les frontières artificielles qui contraignaient des ethnies, ignorantes les unes des autres ou hostiles, à la coexistence dans un même pays. Ces populations hétérogènes n’ont pas réussi, contrairement à ce qui est le cas dans certains pays, à se fédérer et à se doter d’une conscience nationale. Le concept de nation ne s’applique pas au Togo, en tout pas encore de manière marquée et concrète. Ce qui caractérise les Togolais, ce sont le repli et le désintérêt pour la cause commune. La politique coloniale avait d’ailleurs su exploiter ces divisions et rivalités, en particulier au moment de l’indépendance. L’Union des chefs et populations du Nord (UCPN) fut de fait créé sous l’égide de la France pour s’opposer aux nationalistes du Sud ; ce fut, de 1963 à 1967, un régime bicéphale avec président du Sud et vice-président du Nord ! Sans doute peut-on d’ailleurs affirmer, à la décharge des colons, qu’il y avait risque réel de confiscation par le Sud dont étaient alors issues toutes les élites, ce qui entraînait un véritable déséquilibre. Et il est vrai que les ethnies méridionales ne cachent pas leur indéracinable conviction que l’unique alternative réside dans un basculement du pouvoir vers le Sud, les Nordistes étant loin de présenter une entente aussi unie que les Sudistes. Quoi qu’il en soit : Nord et Sud se livrent une guerre larvée qui diffère l’instauration de la démocratie. Sans compter les luttes intestines entre partis politiques de même origine géographique. Tout cela, Eyadema l’avait compris.

 

LA FRANCE AU TOGO

La situation en Côte d’Ivoire a sans doute accru, en France, la hantise d’une instabilité générale dans les ex-colonies. Paris avait d’ailleurs compris très tôt après les indépendances que la sauvegarde de ses intérêts passait par la stabilité politique. Si l’on pouvait, en Côte d’Ivoire, compter sur Houphouët-Boigny, les Français devaient s’occuper eux-mêmes du Togo, quitte à y soutenir une dictature sanguinaire s’il faut. L’histoire le montrera.

 

NEOCOLONIALISME DE FAIT

C’est en 1919 que le Togo allemand, placé sous mandat de la Société des Nations (SDN), fut aux deux tiers confiés à la France, le dernier tiers allant aux Britanniques. Dans les années 1950, la stratégie française vis-à-vis du Togo devient spécifique. Confrontée à un pays en proie à des revendications autonomistes et indépendantistes, la France va s’impliquer dans la division de la classe politique togolaise et soutenir les factions fidèles à la métropole qui plaident pour le maintien de la présence française. Ce sont pourtant les nationalistes regroupés au sein du Comité de l’unité togolaise qui auront les faveurs de l’électorat et mèneront le pays vers l’indépendance. Le premier Président, Sylvanus Olympio, affiche ostensiblement son désir de se passer de la mère patrie ; il est assassiné et remplacé par Nicolas Grunitzky, réputé ami de la France et défenseur de ses intérêts. La déposition de ce dernier, remplacé par Eyadema en 1967, s’effectue à l’instigation de Paris : « Parce que joue en permanence, chez l’ancien sous-officier de l’armée française, une profonde francophilie, un patriotisme français, pourrait-on dire », déclare joyeusement Jacques Foccart, le monsieur Afrique de l’Élysée, dans ses mémoires. Et c’est au nom de ce patriotisme que la France restera, notamment à travers l’assistance militaire aux côtés d’Eyadema, depuis de Gaulle jusqu’à Jacques Chirac en passant par Pompidou, Giscard d’Estaing et François Mitterrand (qui le qualifie pourtant de « plus grand détracteur des droits de l’homme en Afrique »).

En effet, la France a ratifié avec le Togo, au lendemain du coup d’État perpétré par Eyadema, une Mission de coopération militaire et de défense (MCMD). Officiellement, « il s’agit, dans le cadre de la politique d’aide au développement, de consolider la démocratie et l’État de droit en aidant les forces armées et la gendarmerie à maîtriser l’espace national dont elles assurent la sécurité sans laquelle il n’y a pas de vie démocratique ou de développement économique possibles, insérant l’outil de défense dans l’État de droit, et en le rendant capable de contribuer à la stabilité du pays, améliorant la sécurité et la cohésion régionales par un développement de l’aptitude des Forces armées togolaises (FAT ) à participer à des opérations internationales de maintien de la paix, notamment sur le continent africain ». Dans la police, il s’agit de l’assistance et des conseils et actions de coopération avec le ministre de l’Intérieur, et toutes les directions de la police nationale togolaise : sécurité publique, police juridique, sécurité aéroportuaire, sécurité civile, comité national anti-drogue. Mais l’on sait que les instructeurs français ont aussi pour mission officieuse de prévenir et de liquider toute velléité d’insurrection, puis de veiller personnellement à la sûreté de l’État, mais surtout de leur acquis. L’une des preuves que l’armée française est là pour la cause personnelle du régime Eyadema, c’est le refus opposé par les instructeurs français de l’armée togolaise au gouvernement français de laisser pénétrer sur le territoire les soldats français, pourtant dépêchés depuis Paris à la frontière béninoise pour sauver la démocratie, lors du coup d’État perpétré par l’armée togolaise en décembre 1991, qui mettait fin aux institutions de la transition démocratique et allait contraindre des milliers de personnes à se réfugier au Ghana et au Bénin voisins. D’aucuns voient, aujourd’hui, la main de l’armée française dans le coup d’État qui a placé Eyadema fils au pouvoir. Ce qui expliquerait l’embarras de la France, aujourd’hui comme en 1991, quant au discours à tenir. Les propos de Charlie Hebdo, le 1er septembre 1993, s’appliquent encore aujourd’hui : « La France est obligée de faire des efforts surhumains pour se fâcher. C’est qu’elle l’aime, son petit Eyadema. Avec Eyadema, jamais d’embrouilles, toujours fidèle à la France, sa marraine. Ce n’est pas lui qui irait brader les matières premières de son bled à un autre pays étranger, ce n’est pas lui qui paierait sa baguette et ses croissants avec autre chose que des francs CFA, oh non ! Eyadema est plus dévoué à la France qu’un fonctionnaire des PTT. Il faut dire qu’il est mieux payé aussi » Souhait, donc, de Paris : tel père, tel fils !

 

EYADEMA, « AMI PERSONNEL » DE JACQUES CHIRAC

De tous les chefs d’État français, aucun n’a atteint le degré de complicité établi avec Eyadema par Jacques Chirac (dans les veines duquel coule, selon certains Africains, un sang de colon et de dictateur). En visite en Côte d’Ivoire en tant que maire de Paris, il estimait, en février 1990, que la stabilité et le développement étaient ce qui convenait le mieux ; que la démocratie et son corollaire, le multipartisme, étaient « une sorte de luxe que les pays en développement n’ont pas les moyens de s’offrir » et même « une erreur politique ». Ces pays devaient « concentrer leurs efforts sur leur expansion économique ». Il fit du dictateur togolais son ami personnel et se traça une voie à travers un réseau développé parallèlement à la politique gouvernementale de la gauche, tout en jouant sur une relation ancienne. Devenu président, toute l’action de Chirac au Togo tendra à illustrer ses convictions : « Les dictatures, surtout lorsqu’elles sont militaires, sont “naturelles”, “normales ou allant de soi pour les pays africains. » Alors que le régime dictatorial d’Eyadema était moribond à la fin du deuxième septennat de Mitterrand, Jacques Chirac pesa de tout son poids dans la conquête progressive et totale du pouvoir au Togo : appui aux élections irrégulières ; caution pour la modification de la Constitution et du code électoral ; mobilisation auprès de l’Union européenne pour une reprise de la coopération ; il n’est rien que Chirac n’ait fait pour que le Togo jouisse à nouveau de la situation des années 1980. Et puis le Togo allait revêtir un intérêt stratégique, une fois la Côte d’Ivoire embourbée dans ses problèmes ; le pays était condamné à continuer de sacrifier la démocratie à la stabilité. De même pour Eyadema fils : devant les risques d’une guerre civile imaginaire, la France a préféré, au mépris de toute la communauté internationale, jouer le jeu de l’armée et entériner le choix de celle-ci. Et c’est seulement sous la pression internationale qu’elle s’est alignée, par la voix du porte-parole du Quai d’Orsay, sur les positions de la CEDEAO approuvant les sanctions contre le Togo. Le Mouvement européen pour la défense de la démocratie en Afrique (MEDDA) déclarant que le processus en cours était une idée du président français : « Qui peut se dire surpris par le coup d’État au Togo ? Surtout pas Chirac, car de nombreux éléments permettent de dire que ce coup d’État était planifié d’avance. Le nouveau texte de la Constitution était déjà rédigé de longue date, les militaires togolais et les députés avaient appris leur rôle par cœur. Seule incertitude, la date du décès de Gnassingbé Eyadema, mais pour le reste, tout était prévu d’avance. La France chiraquienne avait renforcé ses troupes stationnées à Lomé pour assurer la sécurité des ressortissants étrangers, tout au moins en apparence, car il s’agissait certainement d’épauler l’armée togolaise au cas où[… ] Chirac connaissait parfaitement l’état de santé du dictateur, son ami personnel, et savait que s’il disparaissait brutalement, les risques de débordement civils étaient réels, et surtout, le pouvoir, avec tous ces secrets de la “Françafrique”, ne devait pas arriver dans des mains non averties. Il fallait donc pallier rapidement le vide de cette dictature. Non pas en propulsant le président de l’Assemblée nationale comme intérimaire, avec la mission d’organiser les élections en moins de 60 jours, comme cela était stipulé dans la Constitution, mais en assurant la succession immédiate et sans conteste de son ami, afin de continuer paisiblement la mission de la “Françafrique”. Et qui mieux que le fils de son meilleur ami africain pour assumer cette tâche ? Et peu importe la façon, il n’y a que le résultat qui compte. » La suite du scénario aurait été connue d’avance : « Chirac va protester mollement quelque temps, puis suivra une période de silence total avant que Faure Gnassingbé soit invité à l’Élysée comme cela fut le cas pour feu son père… » Ces affirmations sont, bien sûr, invérifiables, mais on sait que la France a protesté mollement et qu’elle a, comme d’habitude trois jours après le coup d’État du 5 février, entériné celui-ci, invitant le pouvoir qui en était issu « à organiser des élections libres ». Le reste est à venir, et on peut parier gros que les choses se passeront comme prévu : « La France est devenue un tiers acteur incontournable dans la vie politique togolaise, se substituant aux acteurs internes quand les intérêts l’exigent. » Constat : « Ainsi, au-delà des grands discours sur les vertus de la démocratie et le cours nouveau des relations entre la France et l’Afrique, la préservation des intérêts bien compris demeure la source essentielle de la politique française sur le continent. »

 

SOUS-TRAITANCE TOGOLAISE

« Le général Eyadema était considéré comme un grand ami de la France, qui a longtemps fait preuve de complaisance, voire de connivence avec son régime, à travers les réseaux de la Françafrique. » Noël Mamère, journaliste et homme politique français, reconnaissant lui aussi qu’il y a encore des hommes d’affaires, des conseillers juridiques, des politiques, des anciens conseillers d’hommes politiques importants, qui se sont reconvertis dans le conseil aux États africains, aux entreprises africaines. Une situation qui semble donc bien établie. En effet, en marge de la politique officielle du gouvernement français, se sont développés plusieurs réseaux parallèles, des ramifications savamment tissés et entretenus par des milieux politiques, militaires, médiatiques, économiques et universitaires de toutes sortes. On évoque sans peine à l’époque, le nom de Charles Debbasch (mort le 8 janvier 2022 à Paris est un juriste et universitaire français) qui s’est beaucoup dépensé au palais présidentiel de Lomé dans les heures qui ont suivi la mort du président togolais. À en croire des proches du disparu, le « doyen » Debbasch, qui aurait contribué à rédiger la Constitution du pays et même travaillé à sa modification en 2002, se vanterait d’avoir inspiré le tour de passe-passe juridique ayant permis à Faure Gnassingbé de succéder à son père. Il a d’ailleurs assisté, en bonne place, à son intronisation. Charles Debbasch était le « conseiller juridique du président ». Depuis une dizaine d’années, Eyadema avait fait de cet ancien doyen de la faculté de droit d’Aix-en-Provence, âgé de 67 ans, son véritable gourou. Présenté en 1992 à Eyadema par Jacques Vergès, un habitué des dorures de la République togolaise, Charles Debbasch a réussi à s’imposer par ses services. Agbéyomé Kodjo, ancien Premier ministre de 2000 à 2002, passé dans l’opposition, témoigne : « Nominations au gouvernement ou au Conseil constitutionnel, projets de loi ou décrets, tout devait être d’abord validé par Debbasch. » Véritable et incontournable dans la vie politique au Togo.

Mais Charles Debbasch n’est pas le seul Français à avoir succombé au charme du défunt dictateur. Charles Pasqua estimait, en 1992 : « C’est une chance pour le Togo d’avoir eu à sa tête le général Eyadema. Si la situation ne s’est pas davantage dégradée jusqu’alors, c’est en grande partie dû à ses qualités d’homme d’État et à sa sagesse. »

En dehors des hommes politiques, on trouve des conseillers militaires, comme l’ancien patron des armées françaises, Jeannou Lacaze (mort le 1er août 2005 à Paris 7e, est un militaire et homme politique français. Engagé dans la résistance, il fait ensuite carrière dans l'armée. Il atteint le grade de général et est le chef d'État-Major des armées de 1981 à 1985. Il a également été député européen de 1989 à 1994.), mais aussi des conseillers en communication, tels Thierry Saussez (né le 8 février 1949 à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine), est un conseiller en communication français. En 1982, il fonde l'agence de communication Image et Stratégie qu'il préside jusqu'en 2008. Il a également dirigé le Service d'Information du Gouvernement (SIG) du 16 avril 2008 au 20 octobre 2010 ou Jacques Séguela (né le 23 février 1934 à Paris, est un publicitaire français, cofondateur de l'agence de communication RSCG en 1970 absorbée par le groupe Havas en 1996), des journalistes comme Jean-Luc Mano, Stéphane Bigala, Hervé Bourges ont prodigué du conseil juridique, voire de démocratie, au général togolais. D’autres réseaux s’étaient tissés autour des enjeux économiques. Les membres du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) et ceux du MEDEF International se succédaient, entre autres, toutes les semaines à Lomé 2, la résidence privée du chef de l’État. La France est prépondérante dans tous les secteurs de l’économie togolaise. Abidjan.net explique d’ailleurs le remplacement d’Eyadema par son fils par le fait que, pour avoir énormément investi dans le port de Lomé, les entreprises françaises ont voulu voir leur interlocuteur privilégié prendre le pouvoir. Si on ajoute à cette liste déjà bien longue de réseaux ceux mis en place par les lobbies rosicruciens (Les loges de l’Ordre de la Rose-Croix) et maçonniques, une question subsidiaire s’impose : la France soit-elle qui fait, en définitive, sa politique africaine ?

 

Clairement un soutien à la CEDEAO à qui elle a sous-traité l’affaire togolaise. Le langage de la vérité serait-il désormais de mise ? Les Africains sauront-ils mettre à profit la nouvelle donne ? Wait and see !

L’Assemblée nationale dut ensuite annuler les modifications introduites pour que Faure puisse succéder à son père, avec pour conséquence la démission de celui-ci. Mais elle porta à sa tête le premier vice-président, Abbas Bonfoh, à la place de Fambaré Natchaba pourtant rentré de Cotonou où il avait été dérouté le jour de la mort d’Eyadema, de façon à ce que le premier assure l’intérim. Le geste destiné à calmer la communauté internationale était donc d’emblée accompagné d’une grave entorse à la démocratie au Togo, ce ne fut pas la dernière fois.




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