samedi 30 août 2025 - par Giuseppe di Bella di Santa Sofia

Fanny Kaplan : trois balles contre Lénine, traître à la révolution

Moscou, 30 août 1918. Dans l’usine Michelson, l’air lourd de sueur et d’acier vibre de tension. Vladimir Lénine, colosse bolchevique, achève son discours. Une femme fend la foule, son regard flamboie. "Lénine, traître !" crie Fanny Kaplan. Trois coups de feu retentissent, défiant la Russie rouge. Animée par la colère des Socialistes-Révolutionnaires, elle vise le tyran qu’elle accuse d’avoir écrasé la révolution. Un acte audacieux, entre héroïsme et tragédie, qui ébranle l’histoire.

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Une flamme dans l’ombre : l’ascension d’une rebelle

Née Feïga Khaïmovna Roïtblat en 1890, dans la Volhynie opprimée par le tsarisme, Fanny Kaplan grandit dans une famille juive modeste. Son père, instituteur, lui enseigne la résilience, mais c’est dans les ruelles de Kiev qu’elle s’enflamme pour les idées anarchistes. À seize ans, en 1906, elle participe à un attentat raté contre un fonctionnaire tsariste. Une bombe explose trop tôt, blessant ses yeux et scellant son destin. Condamnée à la katorga sibérienne, elle endure le bagne d’Akatouï. Dans une lettre à sa sœur, datée de 1908, elle écrit : "Les chaînes mordent, mais l’espoir d’un monde libre me soutient".

 

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En Sibérie, le froid et les travaux forcés marquent son corps frêle, altérant sa vue. Libérée en 1917 par la Révolution de Février, elle rejoint les Socialistes-Révolutionnaires, un parti rêvant d’une révolution paysanne et démocratique. Les archives pénitentiaires notent sa "volonté inflexible", mais sa vie intime reste obscure. Une rumeur, non vérifiée, évoque une idylle avec Dmitri Lénine, frère de Vladimir, soigné en prison. Ce détail, tiré d’un roman ukrainien, manque de preuves. Ce qui est certain, c’est sa fureur contre Lénine, accusé de trahir la révolution en dissolvant l’Assemblée constituante en 1918.

Fanny incarne le paradoxe des révolutionnaires : idéaliste, elle croit en la justice sociale, mais sa désillusion face aux bolcheviks la pousse vers un acte extrême. Son engagement avec les Socialistes-Révolutionnaires, divisés entre modérés et radicaux, forge son destin tragique.

 

Socialistes-Révolutionnaires : la rage d’un idéal piétiné

Les Socialistes-Révolutionnaires, fondés en 1902, émergent comme une force puissante dans la Russie prérévolutionnaire. Contrairement aux bolcheviks, qui misent sur les ouvriers urbains, ils défendent les paysans, prônant la collectivisation des terres et une démocratie décentralisée. Dans une brochure de 1917, leur leader Viktor Tchernov proclame : "La terre au peuple, le pouvoir aux assemblées !". Ce cri séduit des millions de paysans et des militants comme Fanny Kaplan, animés par l’espoir d’une révolution populaire.

En 1917, les Socialistes-Révolutionnaires dominent les élections à l’Assemblée constituante, obtenant 40 % des voix, loin devant les bolcheviks. Mais Lénine, en dissolvant l’Assemblée en janvier 1918, brise leurs rêves. Une note interne du parti, retrouvée à Petrograd, exprime leur rage : "Lénine a volé la voix du peuple, il est un tyran déguisé". Cette trahison radicalise certains membres, dont Kaplan. L’Organisation de combat des Socialistes-Révolutionnaires, héritière des attentats antitsaristes, reprend les armes. Grigory Semyonov, un cadre, confesse en 1922 : "Lénine était un despote. Nous devions frapper".

Le rôle des Socialistes-Révolutionnaires dans l’attentat de Kaplan reste flou. Si certains documents suggèrent un complot, un rapport de la Tchéka décrit Kaplan comme une "tireuse isolée". Cette ambiguïté reflète les divisions du parti, entre collaboration et résistance. Kaplan, elle, semble portée par une conviction personnelle : Lénine a trahi la révolution.

 

Trois détonations pour ébranler un tyran

Le 30 août 1918, Moscou est une ville en feu. Les rues bruissent de rumeurs de guerre civile. Lénine, infatigable, harangue les ouvriers de l’usine Michelson, où les machines grondent. À 22 heures, il sort, sans escorte, sûr de son charisme. Fanny Kaplan s’avance, un Browning FN M1900 caché sous un châle. "Lénine !" hurle-t-elle. Trois détonations claquent : une balle frôle son manteau, une autre perce son épaule, la troisième s’enfonce dans son poumon. Lénine s’effondre, la foule hurle. Stepan Gil, son chauffeur, note : "Une femme a tiré, mais tout était chaos".

 

Zadig on X: "Fanny Kaplan's assassination attempt on Vladimir Lenin. On  August 30, 1918, Lenin spoke at the Hammer and Sickle, an arms factory in  Moscow. As he left the building, Fanny

 

Kaplan est arrêtée sur-le-champ. Interrogée par la Tchéka, elle déclare avec un calme glaçant : "J’ai tiré sur Lénine. Je l’ai fait seule, pour la révolution. Il est un traître". Sa fermeté trouble mais des doutes émergent. Sa mauvaise vue, attestée par un rapport médical de 1917, rend sa précision improbable. Un télégramme de Jēkabs Peterss, chef adjoint de la Tchéka, mentionne "plusieurs suspects", contredisant la thèse d’une tireuse solitaire. L’arme, peut-être fournie par Boris Savinkov, un Socialiste-Révolutionnaire, alimente les soupçons d’un complot. Ce même jour, l’assassinat de Moïseï Ouritsky à Petrograd exacerbe la paranoïa bolchevique.

 

Plik:Kaplan fanny 1918.jpg

 

Lénine, transporté au Kremlin, refuse l’hôpital, craignant un piège. Dans une note à sa femme, Nadejda Kroupskaïa, il griffonne : "Une éraflure, Nadienka, rien de grave". Les médecins, incapables d’extraire les balles, le stabilisent. L’attentat, s’il ne tue pas Lénine, fragilise son corps et déclenche une répression féroce.

 

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Vladimir Lénine

 

Martyre ou pion ? Le mystère d’une exécution

Le 3 septembre 1918, Fanny Kaplan est exécutée dans la cour de la Loubianka, sans procès. Pavel Malkov, chargé de l’acte, écrit : "Elle n’a pas fléchi, répétant qu’elle mourait pour ses idées". Son corps, brûlé à l’essence, disparaît. Cette fin brutale marque le début de la Terreur rouge, où des milliers de Socialistes-Révolutionnaires et d’opposants sont arrêtés ou tués. Mais Kaplan a-t-elle agi seule ? Les archives sèment le doute. Semyonov, en 1922, affirme : "J’ai désigné Kaplan pour frapper Lénine". Pourtant, les balles extraites du corps de Lénine en 1924 ne correspondent pas au calibre de son Browning, et un témoin, Ivan Batulin, décrit son comportement comme "étrange".

 

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Une légende prétend que Kaplan aurait crié : "J’ai voulu sauver le socialisme !". Aucun document ne le confirme, mais une note de la Tchéka rapporte qu’elle défendait l’Assemblée constituante avec ferveur. Était-elle une idéaliste solitaire ou un pion des Socialistes-Révolutionnaires ? Sa mauvaise vue et l’absence de preuves solides d’un complot suggèrent qu’elle pourrait avoir été un bouc émissaire, sacrifiée pour justifier la répression.

L’héritage de Kaplan est ambigu. Pour les bolcheviks, elle est une traîtresse ; pour certains Socialistes-Révolutionnaires, une martyre. Une lettre anonyme, trouvée à Londres, la décrit comme "une âme brisée, convaincue que Lénine tuait la démocratie". Son geste, imparfait mais audacieux, incarne les déchirements d’une révolution qui dévore ses enfants.



19 réactions


  • juluch juluch 30 août 2025 15:55

    Dommage qu’elle est ratée son coup, peut être que 70 ans de communisme n’aurait pas eu lieu.


    • Giuseppe di Bella di Santa Sofia Giuseppe di Bella di Santa Sofia 30 août 2025 17:21

      Bonjour @juluch,

      Votre regret teinté d’ironie sur le coup manqué de Fanny Kaplan ne manque pas de piquant ! Si ses balles avaient atteint leur cible fatale en 1918, qui sait quel tour aurait pris l’histoire ? Peut-être que les 70 ans de communisme soviétique auraient été écourtés ou peut-être qu’un autre Lénine aurait pris la relève. La Russie de l’époque ne manquait pas de figures opportunistes prêtes à saisir le pouvoir. Mais Kaplan, avec son Browning tremblant et sa vue défaillante, n’était pas une tireuse d’élite, hélas pour certains, heureusement pour d’autres.

    • Thot Thot 30 août 2025 17:29

      @juluch

      La question se pose aussi pour Hitler et pas qu’une fois.
      Est-ce possible de tuer des humains historiques ? Cela n’a pas été si facile sous les régimes totalitaires.


    • Giuseppe di Bella di Santa Sofia Giuseppe di Bella di Santa Sofia 30 août 2025 17:44

      @Thot

      Adolf Hitler a survécu à 42 tentatives d’assassinat. La plus connue est celle du 20 juillet 1944. Contrairement à Lénine, son intégrité physique n’a jamais été touchée sérieusement. Il évoquait la « Divine Providence ». 

      Fidel Castro a survécu à plus de 600 tentatives d’assassinat.

      Il est très difficile de répondre à votre question. Kaplan aurait certainement réussi à assassiner Lénine, avec une vue parfaite... 


    • Thot Thot 30 août 2025 17:54

      @Giuseppe di Bella di Santa Sofia
      Oui, c’est assez mystérieux. Le destin semble exister... mais dans quel but ?
      Deux soldats de sa Gracieuse Majesté ont-ils vraiment sauvé la vie du caporal Hitler ? - Revue Dynastie

      Hitler a été sauvé de la noyade quand il avait 4 ans


    • Jean Dugenêt Jean Dugenêt 31 août 2025 09:22

      @juluch
      « Dommage qu’elle est ratée son coup, peut être que 70 ans de communisme n’aurait pas eu lieu. »

      Vous confondez sans doute nazisme et démocratie. Vous confondez assurément communisme et stalinisme.


    • Jean Dugenêt Jean Dugenêt 31 août 2025 09:27

      @Thot

      « La question se pose aussi pour Hitler et pas qu’une fois.
      Est-ce possible de tuer des humains historiques ? Cela n’a pas été si facile sous les régimes totalitaires. »

      La question ne se pose plus pour Prigojine. La roquette a touché son but. La question se pose maintenant pour Poutine... (à suivre) 


    • Thot Thot 31 août 2025 09:46

      @Jean Dugenêt
      Désolé, je ne me rase pas tous les matins en pensant à Poutine.


    • juluch juluch 31 août 2025 15:23

      @Jean Dugenêt

      c’est kif kif.....stalinisme, pol pot, Ceausescu etc.... 


    • simir simir 1er septembre 2025 19:12

      @juluch
      Dommage pour qui ? Pour les impérialistes sans doute mais pas pour les russes qui d’après les sondages de Levada qui n’est pas une entreprise communiste sont près de 70 % à avoir une bonne opinion de l’URSS


  • Jean 30 août 2025 18:29

    D’après la photo elle a déjà pris quelques baffes....


    • Jean Dugenêt Jean Dugenêt 31 août 2025 09:23

      @Jean
      « D’après la photo elle a déjà pris quelques baffes.... »

      Vous avez sans doute comme elle un problème de vue. 


  • Jean Dugenêt Jean Dugenêt 31 août 2025 09:31

    La question de fond est le choix entre le pouvoir des soviets, où les bolcheviks étaient majoritaires, et le pouvoir de l’Assemblée Constituante, où les socialistes révolutionnaires étaient majoritaires.

    Le lien donné par l’auteur donne une bonne ouverture pour la discussion. Je le remets.


    • SilentArrow 1er septembre 2025 17:37

      @Jean Dugenêt

      C’est bien d’être un expert en histoire des mouvements révolutionnaires inspirés par le marxisme.

      Mais quand allez-vous retrousser vos manches et enlever ce gros pansement que vous avez autour du cou et la faire en France, votre révolution ?


  • Decouz 31 août 2025 12:08

    On peut aussi se demander pour les personnalités considérées comme positives, Mozart, Léonard de Vinci assassinés, il faudrait considérer la notion de fonction, et la détacher de celle de l’individu. Les personalités exceptionnelles ne peuvent pas être échangées, mais on ne sait pas à quoi on a échappé, ou ce qu’on a perdu qui aurait pu être.

    Certes une fonction permanente disons la royauté ou la papauté peut être exercée de manière très différente selon les individus, mais on peut aussi imaginer que des personnalités singulières ne correspondent à rien, à aucun modèle (pas plus que les évènements), ce sont des conceptions différentes de l’histoire, si elle est explicable, alors il y aura toujours des acteurs pour jouer les rôles.


    • SilentArrow 1er septembre 2025 17:30

      @Decouz
       

      On peut aussi se demander pour les personnalités considérées comme positives, Mozart, Léonard de Vinci assassinés, ...

      Si Beethoven avait été assassiné avant d’écrire la Neuvième, il est extrêmement peu probable que quelqu’un d’autre l’ait écrite.

      Par contre, si Einstein avait été assassiné avant de concevoir les lois de la relativité restreinte, il est extrêmement probable que quelqu’un d’autre l’aurait fait. Certains diront même que Henry Poincaré l’avait fait.

      La découverte de la relativité restreinte était absolument inéluctable ; la création de la Neuvième ne l’était absolument pas.


  • sylvie 31 août 2025 18:23

    un 6,35 tu ne peux tuer un humain sauf « à bout portant » et encore , seul Tall a pû le faire


  • SilentArrow 1er septembre 2025 08:51

    @Giuseppe di Bella di Santa Sofia

    Le Browning FN M1900, une arme fabriquée à Herstal.

    Herstal, la vile natale de Pépin de Herstal, père de Charles Martel, grand père de Pépin le Bref, arrière grand père du grand Charles (Karl der Große). 

    Aujourd’hui encore, selon certaines rumeurs, des fusils d’assaut SCAR fabriqués à Herstal seraient utilisés par des milices terrorises anti Poutine en Russie.


  • Parrhesia Parrhesia 1er septembre 2025 09:07

    Évidemment !

    Lorsque nous faisons le bilan de toutes les ignominies et de tous les ignominieux qui, dans les restes de la France, justifient maintenant la révolte, nous comprenons mieux à la fois le geste de Fanny Kaplan, les attentats de la « Bataille du Rail », et le « chant des Partisans »  !


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