Fanny Kaplan : trois balles contre Lénine, traître à la révolution
Moscou, 30 août 1918. Dans l’usine Michelson, l’air lourd de sueur et d’acier vibre de tension. Vladimir Lénine, colosse bolchevique, achève son discours. Une femme fend la foule, son regard flamboie. "Lénine, traître !" crie Fanny Kaplan. Trois coups de feu retentissent, défiant la Russie rouge. Animée par la colère des Socialistes-Révolutionnaires, elle vise le tyran qu’elle accuse d’avoir écrasé la révolution. Un acte audacieux, entre héroïsme et tragédie, qui ébranle l’histoire.
Une flamme dans l’ombre : l’ascension d’une rebelle
Née Feïga Khaïmovna Roïtblat en 1890, dans la Volhynie opprimée par le tsarisme, Fanny Kaplan grandit dans une famille juive modeste. Son père, instituteur, lui enseigne la résilience, mais c’est dans les ruelles de Kiev qu’elle s’enflamme pour les idées anarchistes. À seize ans, en 1906, elle participe à un attentat raté contre un fonctionnaire tsariste. Une bombe explose trop tôt, blessant ses yeux et scellant son destin. Condamnée à la katorga sibérienne, elle endure le bagne d’Akatouï. Dans une lettre à sa sœur, datée de 1908, elle écrit : "Les chaînes mordent, mais l’espoir d’un monde libre me soutient".

En Sibérie, le froid et les travaux forcés marquent son corps frêle, altérant sa vue. Libérée en 1917 par la Révolution de Février, elle rejoint les Socialistes-Révolutionnaires, un parti rêvant d’une révolution paysanne et démocratique. Les archives pénitentiaires notent sa "volonté inflexible", mais sa vie intime reste obscure. Une rumeur, non vérifiée, évoque une idylle avec Dmitri Lénine, frère de Vladimir, soigné en prison. Ce détail, tiré d’un roman ukrainien, manque de preuves. Ce qui est certain, c’est sa fureur contre Lénine, accusé de trahir la révolution en dissolvant l’Assemblée constituante en 1918.
Fanny incarne le paradoxe des révolutionnaires : idéaliste, elle croit en la justice sociale, mais sa désillusion face aux bolcheviks la pousse vers un acte extrême. Son engagement avec les Socialistes-Révolutionnaires, divisés entre modérés et radicaux, forge son destin tragique.
Socialistes-Révolutionnaires : la rage d’un idéal piétiné
Les Socialistes-Révolutionnaires, fondés en 1902, émergent comme une force puissante dans la Russie prérévolutionnaire. Contrairement aux bolcheviks, qui misent sur les ouvriers urbains, ils défendent les paysans, prônant la collectivisation des terres et une démocratie décentralisée. Dans une brochure de 1917, leur leader Viktor Tchernov proclame : "La terre au peuple, le pouvoir aux assemblées !". Ce cri séduit des millions de paysans et des militants comme Fanny Kaplan, animés par l’espoir d’une révolution populaire.
En 1917, les Socialistes-Révolutionnaires dominent les élections à l’Assemblée constituante, obtenant 40 % des voix, loin devant les bolcheviks. Mais Lénine, en dissolvant l’Assemblée en janvier 1918, brise leurs rêves. Une note interne du parti, retrouvée à Petrograd, exprime leur rage : "Lénine a volé la voix du peuple, il est un tyran déguisé". Cette trahison radicalise certains membres, dont Kaplan. L’Organisation de combat des Socialistes-Révolutionnaires, héritière des attentats antitsaristes, reprend les armes. Grigory Semyonov, un cadre, confesse en 1922 : "Lénine était un despote. Nous devions frapper".
Le rôle des Socialistes-Révolutionnaires dans l’attentat de Kaplan reste flou. Si certains documents suggèrent un complot, un rapport de la Tchéka décrit Kaplan comme une "tireuse isolée". Cette ambiguïté reflète les divisions du parti, entre collaboration et résistance. Kaplan, elle, semble portée par une conviction personnelle : Lénine a trahi la révolution.
Trois détonations pour ébranler un tyran
Le 30 août 1918, Moscou est une ville en feu. Les rues bruissent de rumeurs de guerre civile. Lénine, infatigable, harangue les ouvriers de l’usine Michelson, où les machines grondent. À 22 heures, il sort, sans escorte, sûr de son charisme. Fanny Kaplan s’avance, un Browning FN M1900 caché sous un châle. "Lénine !" hurle-t-elle. Trois détonations claquent : une balle frôle son manteau, une autre perce son épaule, la troisième s’enfonce dans son poumon. Lénine s’effondre, la foule hurle. Stepan Gil, son chauffeur, note : "Une femme a tiré, mais tout était chaos".

Kaplan est arrêtée sur-le-champ. Interrogée par la Tchéka, elle déclare avec un calme glaçant : "J’ai tiré sur Lénine. Je l’ai fait seule, pour la révolution. Il est un traître". Sa fermeté trouble mais des doutes émergent. Sa mauvaise vue, attestée par un rapport médical de 1917, rend sa précision improbable. Un télégramme de Jēkabs Peterss, chef adjoint de la Tchéka, mentionne "plusieurs suspects", contredisant la thèse d’une tireuse solitaire. L’arme, peut-être fournie par Boris Savinkov, un Socialiste-Révolutionnaire, alimente les soupçons d’un complot. Ce même jour, l’assassinat de Moïseï Ouritsky à Petrograd exacerbe la paranoïa bolchevique.

Lénine, transporté au Kremlin, refuse l’hôpital, craignant un piège. Dans une note à sa femme, Nadejda Kroupskaïa, il griffonne : "Une éraflure, Nadienka, rien de grave". Les médecins, incapables d’extraire les balles, le stabilisent. L’attentat, s’il ne tue pas Lénine, fragilise son corps et déclenche une répression féroce.

Martyre ou pion ? Le mystère d’une exécution
Le 3 septembre 1918, Fanny Kaplan est exécutée dans la cour de la Loubianka, sans procès. Pavel Malkov, chargé de l’acte, écrit : "Elle n’a pas fléchi, répétant qu’elle mourait pour ses idées". Son corps, brûlé à l’essence, disparaît. Cette fin brutale marque le début de la Terreur rouge, où des milliers de Socialistes-Révolutionnaires et d’opposants sont arrêtés ou tués. Mais Kaplan a-t-elle agi seule ? Les archives sèment le doute. Semyonov, en 1922, affirme : "J’ai désigné Kaplan pour frapper Lénine". Pourtant, les balles extraites du corps de Lénine en 1924 ne correspondent pas au calibre de son Browning, et un témoin, Ivan Batulin, décrit son comportement comme "étrange".

Une légende prétend que Kaplan aurait crié : "J’ai voulu sauver le socialisme !". Aucun document ne le confirme, mais une note de la Tchéka rapporte qu’elle défendait l’Assemblée constituante avec ferveur. Était-elle une idéaliste solitaire ou un pion des Socialistes-Révolutionnaires ? Sa mauvaise vue et l’absence de preuves solides d’un complot suggèrent qu’elle pourrait avoir été un bouc émissaire, sacrifiée pour justifier la répression.
L’héritage de Kaplan est ambigu. Pour les bolcheviks, elle est une traîtresse ; pour certains Socialistes-Révolutionnaires, une martyre. Une lettre anonyme, trouvée à Londres, la décrit comme "une âme brisée, convaincue que Lénine tuait la démocratie". Son geste, imparfait mais audacieux, incarne les déchirements d’une révolution qui dévore ses enfants.


