Fantômas ou le Messie ? Le rêve éveillé de Nicolas Sarkozy entre Parousie, mensonge et méconnaissance de la réalité
Allongeant son ombre immense
Sur le monde et sur Paris
Quel est ce spectre aux yeux gris
Qui surgit dans le silence ?
Fantômas, serait ce toi
Qui te dresse sur les toits ?
Robert Desnos, Final de La Complainte de Fantômas(1933).
« Si vous n’êtes pas réélu, est ce que vous arrêtez la politique ?- Oui. Vous pouvez me poser la question trois fois : oui. Je ferai autre chose. Quoi ? Je ne sais pas. »
Nicolas Sarkozy – Jean-Jacques Bourdin. RMC. 8 mars 2012
Deux approches méritent d'être retenues à l'occasion du « retour » de Nicolas Sarkozy sur la scène politique : celles de deux universitaires dont les lecteurs tireront grand profit : Patrick Charaudeau et Jean Garrigues.
« La scénographie politique, écrit Patrick Charaudeau, Professeur Émérite de l'Université de Paris 13 et spécialiste de l'analyse du discours politique, se compose de deux grands moments : celui de la conquête du pouvoir, celui de son exercice. Le pouvoir, avant de l’exercer, il faut le conquérir. Et pour le conquérir, à moins de le prendre par la force, il faut en passer par la parole. Aussi le moment de conquête du pouvoir est-il le moment qui condense, à travers la mise en scène du discours, tous les ingrédients du combat politique qui se joue dans l’espace social. Il est le lieu d’entrecroisement des paroles des politiques, de celles des journalistes, des commentateurs, des penseurs, mais aussi de celles des mouvements sociaux qui témoignent des opinions publiques, toutes ces paroles interférant les unes sur les autres en une mystérieuse alchimie.
La conquête du pouvoir est donc première dans l’ordre du politique, mais on ne peut dissocier ces deux moments, car le processus de délégation du pouvoir par l’instance citoyenne se fonde en démocratie sur un double rapport de confiance et de vigilance : l’idéalité sociale promise lors d’une campagne électorale engage l’action politique à venir, mais sous surveillance.
Dans le face à face entre peuple et politiques se jouent plusieurs parties : la façon dont se construisent les opinions, les stratégies de persuasion que les politiques mettent en scène, parfois à leur insu, les valeurs qui sont débattues sur fond d’imaginaire social marqué par l’histoire d’un pays. C’est à décrire ces aspects que s’emploie l'auteur. Il en ressort la mise en évidence d’une nouvelle donne politique dans laquelle les extrémismes de gauche et de droite disparaissent sous une radicalité populiste qui balance entre le désir de discipline mâtiné d’esprit autoritaire (la république), et l’aspiration à la liberté teintée d’esprit révolutionnaire (la démocratie). »
Comme l'explique par ailleurs Jean Garrigues, Professeur d'histoire cntemporaine à l'université d'Orléans et auteur d'un très intéressant ouvrage intitulé « Les hommes providentiels. Histoire d'une fascination française », l'idolâtrie que la Droite éprouve pour Nicolas Sarkozy, vécu comme le Recours, l'Homme providentiel, le Messie ou ce que l'on voudra comme ersatz d'un bonapartisme au petit pied, repose sur une très grave erreur d'analyse dans la mesure où les conditions sont loin d'être réunies dès lors que l'on constate :
-Une absence de virginité morale et politique, avec l'existence d'une série « d'affaires » qui sont du plus mauvais effet dans la perspective d'une reconquête de la magistrature suprême.
-Une absence de légitimité historique et politique intacte, avec l'existence d'un bilan et d'un passif économique et social que l'intéressé ne saurait sérieusement éluder et dont il omet soigneusement de rendre compte.
-Une absence de recul dans la mesure où, revenant pour reconquérir l'UMP et tentant d'en reprendre la direction, loin de s'abstraire des politiques partisanes et des cuisines électorales avec la hauteur de vue qu'exige la position « d''Homme providentiel », Nicolas Sarkozy va en réalité redevenir un chef de gang dont le premier combat sera d'éliminer les seconds couteaux désireux de lui contester son rôle.
Revenu en n'hésitant pas un seul instant à renier l'engagement qui fut le sien le 6 mai 2012 (sans doute aurons-nous mal compris le sens profond de ses paroles) : « Vous ne me verrez plus », « Si je perds, j'arrête la politique », l'intéressé, qui fait preuve d'un culot d'acier, semble aujourd'hui très sûr de lui, bien déterminé à enclencher une dynamique politique en enjambant allègrement, avant l'achèvement de l'actuelle Bérézina Hollandaise, le Điện Biên Phủ de sa présidence.
La ficelle est un peu grosse.
http://www.slate.fr/story/91205/discours-defaite-sarkozy-retour
http://www.liberation.fr/politiques/2014/09/21/sarkozy-s-exprime-sur-france-2-ce-soir_1105624
En réalité, chacun aura compris que ce qui constitue indiscutablement l'un des moteurs du sarkozysme qui tente de ressusciter politiquement est bien ce que résume simplement Olivier Faure, député PS de Seine et Marne, qui déclare que « "Le vrai projet de Nicolas Sarkozy est de survivre à la droite, aux juges et à l'oubli (...). "Habituellement quand un dirigeant politique est mis en examen, il démissionne. Pour Nicolas Sarkozy, c'est l'inverse, il revient."
Retour désormais effectif, donc, mais qui semble un peu décalé, car au-delà des gloses inévitables, que distingue-t-on, sinon un bloc de rouille politique dont tous les engrenages ont cessé de tourner ?
Que l'ex-président déclare que le « Devoir » exigerait qu'il revienne sur le devant de la scène politique et qu'au surplus, non seulement il a « envie » de revenir mais encore « qu'il n'a pas le choix » - sous entendu au regard de la situation du pays et face à la menace du Front National - relève d'une confusion des genres qui ne séduira que ses zélateurs.
La situation du pays, celle qui lui est imputable, parlons-en avec cet intéressant billet de J. Sapir intitulé « Sarkozy 2.0 ? » (http://russeurope.hypotheses.org/)
Seul accroc au tableau idyllique que tente de vendre l'ex-président dans une opération d'auto-promotion télévisuelle bien complaisante : la France a changé, et avec elle ses citoyens-électeurs qui se répartissent en différentes catégories :
- ceux qui ont voté pour lui, mais qui réalisent peut-être qu'ils se sont fait rouler dans la farine après un « Sarkothon » et une « Affaire Bygmalion » qui auront révélé la fraude des comptes de campagne et la ruine morale et financière de leur parti politique,
- ceux qui ont voté contre lui, quitte pour cela à choisir le seul candidat de substitution alors disponible et prêt à échanger une « normalité », mais en réalité l'incompétence crasse de François Hollande face à l'agitation incontrôlée et incontrôlable de son prédécesseur,
- ceux ensuite qui ont réalisé un peu tard qu'ils n'auront été que les dindons de la farce hollandaise en découvrant que l'assiette servie ne correspondait pas à ce qui figurait sur la carte, et qui n'auront certainement pas ou plus envie de reconduire l'actuel président,
- ceux qui, fatigués ou remontés, sont prêts à choisir n'importe quoi d'autre, pourvu que cela soit autre chose,
- ceux qui enfin, ayant compris la nécessité de renouveler de fond en comble le paysage politique, économique et social, feront un tout autre choix et accompagneront avec leur suffrage un candidat qui privilégiera non pas une sociale démocratie, ni même un social libéralisme, mais un véritable réformisme au bénéfice de la France, lui redonnant son rang en lui conférant prospérité, sûreté et confiance à l'échelle nationale, européenne et internationale.
« Je veux créer un nouveau projet de rassemblement adapté à ce que veulent les gens », déclare l'ex-président .Certes, mais nous ne sommes plus en 2007.
« Les gens » ? Mais, ce sont tous ceux qui ont aujourd'hui parfaitement perçu ce qu'était une parole dénaturée, une confiance trompée et une vigilance désormais accrue après deux expériences politiques désastreuses.
Un nouveau projet ? Banco ! Mais pas celui-là et certainement pas avec lui ni autour de lui.
« Entre le vide et le trop plein », comme le disait finement De Gaulle (http://www.ina.fr/video/I00012383), se situe aujourd'hui le Rien, sur un double socle de non-dit pour Nicolas Sarkozy et un socle d'incompétence pour François Hollande.
Le sarkozysme est révolu.Le hollandisme le suit dans la tombe.
Pendant que Manuel Valls, en visite à Berlin-Canossa tente de plaider vainement la cause de la France devant une Allemagne qui ne changera pas d'un iota sa position à l'égard de son voisin, Nicolas Sarkozy amuse la galerie.
Le temps est venu de mettre un terme à l'éternel retour de ces gens d'avant-hier qui fonctionnent avec les idées d'hier.
Passons à autre chose avec quelqu'un de résolument nouveau.
Références :
Patrick Charaudeau, La conquête du pouvoir. Opinion, persuasion, valeur : les discours d'une nouvelle donne politique, L'Harmattan, coll. « Langue et parole », 201.
Jean Garrigues.Les hommes providentiels. Histoire d'une fascination française, Paris,Seuil, 2012.

