Gargash et la singularité du Golfe : l’après-sécurité arabe
Toutes les guerres ne visent pas à redessiner les cartes. Certaines servent à révéler les mensonges. Dans l’actuelle escalade régionale, une vérité s’impose : ce qu’on a longtemps appelé la « sécurité arabe » n’était, au fond, qu’un récit politique commode. Sans cesse reformulé et répété, il s’est effondré à la première épreuve sérieuse.
Les attaques iraniennes aux missiles et drones ciblant les États du Golfe, au premier rang desquels les Émirats arabes unis, ont fait plus que montrer l’ampleur de la menace. Elles ont révélé les limites d’un cadre longtemps présenté comme une profondeur stratégique. Au lieu d’offrir une réelle protection, il s’est réduit à un discours chargé de slogans, inefficaces face à la réalité.
Dans ce contexte, les déclarations d’Anwar Gargash, conseiller diplomatique du président des Émirats arabes unis, dépassent les simples expressions politiques. Elles esquissent un cadre conceptuel pour une phase entière.
Gargash affirme que « l’agressivité brutale de l’Iran renforce sa place comme menace centrale dans la réflexion stratégique du CCG et souligne la nature distincte de la sécurité du Golfe, indépendante des concepts traditionnels de sécurité arabe ». Il ne s’agit pas là d’une description d’une menace passagère, mais d’une redéfinition à la fois de la source du danger et de la nature de la réponse.
Il va plus loin en déclarant : « Notre réflexion ne s’arrête pas à un cessez-le-feu, mais s’étend à des solutions garantissant une sécurité durable dans le golfe Arabo-Persique, en limitant la menace nucléaire, les missiles, les drones et les intimidations dans les détroits ». Il ne parle pas ici de gestion de crise, mais de l’élaboration d’une nouvelle doctrine de sécurité. Il conclut par une phrase sans équivoque : « Tel est le prix des erreurs de calcul de l’Iran ».
Ce changement de discours reflète un moment d’épreuve ayant révélé l’échec des cadres arabes et islamiques à jouer leur rôle supposé. Lorsqu’un pays stable subit des frappes contre ses installations vitales et son espace aérien, et que la réponse se limite au silence, à la confusion ou à des justifications plutôt qu’à l’unité, la question dépasse le simple désaccord politique. Elle révèle une faille structurelle dans le concept même de sécurité.
Certains groupes et États régionaux ont fait plus que se taire : ils ont perpétué un discours devenu caduc, une rhétorique d’axes et de résistance incapable même de rendre compte d’un missile tombant sur une ville arabe. Gargash l’a souligné clairement : « Les crises révèlent les véritables intentions envers les États et les sociétés du Golfe, leurs dirigeants et leurs peuples. Aucune solidarité n’est à attendre de groupes comme les Frères musulmans et leurs alliés, ni des courants idéologiques qui privilégient leurs propres causes à la sécurité du Golfe, choisissant le silence ou la justification au moment de vérité ».
Publiquement, Gargash a posé la question suivante : « Nous, États arabes du Golfe, avons le droit de demander : où sont les institutions de l’action arabe et islamique commune, dirigées par la Ligue arabe et l’Organisation de la coopération islamique, alors que nos pays et nos peuples subissent cette agression iranienne brutale ? Et où sont les grands pays arabes et régionaux » ?
Sa réponse fut sans appel : « Face à cette absence et à cette impuissance, il n’est plus permis de parler plus tard du déclin du rôle arabe et islamique ou de critiquer la présence américaine et occidentale. Les États arabes du Golfe ont été un soutien et un partenaire pour tous en temps de prospérité… Alors, où êtes-vous aujourd’hui en temps d’épreuve » ?
Cette absence a eu deux conséquences. Elle a privé les organisations, les factions et les États régionaux de leur droit de critiquer les choix du Golfe, et elle a levé les contraintes politiques qui entravaient ces choix. Lorsque la Ligue arabe et l’Organisation de la coopération islamique gardent le silence, lorsque les grands États régionaux jouent les spectateurs plutôt que les partenaires, et que les courants idéologiques recyclent des discours creux, ils font plus qu’abdiquer leur rôle : ils confèrent une légitimité à ceux qu’ils ont abandonnés. Cela inclut la légitimité d’étendre les partenariats de défense, de renforcer la présence militaire étrangère et de conclure des accords sans chercher d’approbation.
Celui qui se déresponsabilise dans un moment de danger perd aussi le droit de dicter ses conditions aux autres.
Lorsque cette absence se révèle à une telle échelle, les répercussions politiques vont au-delà d’une simple position passagère : elles redéfinissent toute la carte des relations du Golfe. Les États et les factions qui ont choisi le silence ou la justification pendant la crise ne seront plus traités comme des partenaires stratégiques. Les relations avec eux seront gérées avec un engagement minimal et une prudence maximale.
Il ne s’agit pas d’une colère passagère, mais d’une réévaluation froide et calculée de relations qui ont échoué à l’épreuve. Ce refroidissement n’est pas une rupture, mais il est plus douloureux car il conserve la forme de la relation tout en la vidant de sa substance.
À l’inverse, ce moment ouvre la porte à de nouveaux partenariats. La relation avec Washington se renforce, passant d’une coordination sécuritaire à un véritable partenariat opérationnel pour sécuriser les corridors vitaux. Gargash l’a indiqué en annonçant la disposition des Émirats arabes unis à rejoindre les efforts internationaux menés par Washington pour assurer la sécurité et la sûreté du détroit d’Ormuz.
Les relations avec les puissances asiatiques, de l’Inde à la Corée du Sud en passant par le Japon, se construisent sur des bases pragmatiques solides, loin des affiliations idéologiques.
Quant au partenariat avec Israël, les pressions régionales l’avaient longtemps cantonné aux accords déclarés, l’empêchant de mûrir en une alliance stratégique authentique. Pourtant, ceux qui ont compromis leurs positions pendant la crise ont perdu le droit de fixer des limites aux relations des autres. Israël, qui a fait face aux mêmes missiles iraniens dans le même ciel, est un partenaire stratégique par excellence. Une relation avec lui ne nécessite aucune excuse et ne mérite aucun retard.
Ce repositionnement dépasse les alliances traditionnelles. Les partenariats africains ont démontré, durant cette crise, ce que les résolutions de la Ligue arabe n’ont pu faire : la sincérité lorsqu’elle a un coût, et la clarté lorsque l’ambiguïté serait plus facile. Les pays qui se sont tenus fermes pendant cette période d’épreuve, quelle que soit leur géographie ou leur poids politique, méritent d’être traités comme de vrais partenaires, et non comme des étapes diplomatiques saisonnières.
C’est là que réside la singularité de la sécurité du Golfe : non pas dans l’isolement, mais dans la liberté de choisir des partenaires en fonction de leur engagement démontré, et non de leur affiliation. Le repositionnement du Golfe n’est pas une rupture avec le cadre existant, mais une correction de trajectoire, un chemin construit sur des hypothèses qui n’ont pas résisté à la réalité.
La sécurité ne se construit pas sur des intentions, mais sur des capacités ; elle ne se mesure pas aux discours, mais aux résultats ; et les relations ne se jugent pas à l’aune d’une histoire commune, mais à la position adoptée au moment de l’épreuve.
À la lumière de tout cela, la question n’est plus de savoir pourquoi les États du Golfe se repositionnent. La vraie question est de savoir pourquoi ils ont tardé à le faire. Les relations régionales peuvent se gérer, mais elles ne constituent jamais une base valable pour construire la sécurité. Celui qui se soustrait à ses engagements au moment du danger perd le droit de guider les choix plus tard.
Le Golfe ne s’est pas détaché de quiconque. Ce sont les autres qui ont déserté l’arène, et le Golfe l’a occupée. Ce dont on a besoin aujourd’hui n’est pas seulement un repositionnement, mais une équation claire : une sécurité fondée sur des capacités locales, renforcée par des partenariats internationaux institutionnels, et gérée régionalement sans être confiée à la région.
Enfin, lorsque Gargash déclare que « notre réflexion ne s’arrête pas à un cessez-le-feu », il ne décrit pas une position passagère. Il annonce la fin d’une phase entière, celle où les slogans se substituaient à la force, où le consensus entravait la prise de décision, et où les pressions régionales fixaient des plafonds aux partenariats. Aujourd’hui, ce plafond s’est effondré, et avec lui, le droit de ceux qui l’ont fait tomber de s’opposer à ce qui vient après.


