vendredi 30 janvier - par Giuseppe di Bella di Santa Sofia

Génocide arménien : Erdogan et la Turquie persistent dans le mensonge d’État

Constantinople, printemps 1915. Les rues bruissent encore des cris des marchands, mais une ombre s’abat. Des gendarmes cognent aux portes des quartiers arméniens. On traîne dehors des poètes, des prêtres, des professeurs – les cerveaux d’une communauté entière. Chaînes aux poignets, regards hagards, ils disparaissent dans la nuit. Ce n’est pas une rafle ordinaire. C’est le coup d’envoi d’une extermination froide, méthodique, qui va faire disparaître 1,5 million d’âmes. 110 ans plus tard, Recep Tayyip Erdogan refuse toujours de prononcer le mot “génocide”. Depuis son arrivée au pouvoir en 2003, la Turquie est rongée par un islamisme d’État croissant qui instrumentalise le déni pour souder une identité nationale fantasmée autour de l’Empire ottoman glorifié et de l’islam sunnite majoritaire. Un négationnisme d’État sophistiqué, financé, exporté, qui prolonge le crime en effaçant sa mémoire.

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La rafle qui a tout déclenché

La nuit du 24 avril 1915, Constantinople est enveloppée d’un silence oppressant, brisé seulement par les coups secs des gendarmes aux portes des maisons arméniennes. “Ouvrez ! Ordre du gouvernement !” hurlent-ils, tandis que les familles, terrifiées, se blottissent dans l’ombre. Les Jeunes-Turcs, au pouvoir depuis 1908, ont décidé d’éliminer ce qu’ils perçoivent comme une menace intérieure. Talaat Pacha, le cerveau de l’opération, signe les ordres : arrêter les élites pour décapiter la communauté. En 1921, il est assassiné par un survivant. Parmi les 250 raflés, Daniel Varoujan, poète aux vers enflammés sur l’identité arménienne, est traîné hors de chez lui, ses manuscrits éparpillés au sol. Gomidas Vartabed, le compositeur qui recueillait les chants folkloriques arméniens, est emmené, les yeux emplis d’incompréhension. Ces arrestations ne sont pas isolées ; elles marquent le début d’une machine de mort bien huilée.

 

 

Les jours suivants, les déportations s’enchaînent comme un cauchemar implacable. Des convois entiers partent vers l’intérieur anatolien, escortés par des gendarmes et des bandes kurdes complices. “Marchez !” aboient les gardes, tandis que les femmes serrent leurs enfants contre elles, les pieds ensanglantés par les routes caillouteuses. À Deir ez-Zor, le désert syrien devient un charnier à ciel ouvert : viols systématiques, bébés noyés dans l’Euphrate, villages incendiés pour effacer toute trace. Des historiens comme Taner Akçam et Raymond Kévorkian documentent ces horreurs avec précision, estimant 1,2 à 1,5 million de victimes : les deux tiers des Arméniens ottomans. Les survivants, hagards, racontent des scènes dantesques : “J’ai vu ma sœur jetée aux chiens”, témoigne une rescapée dans un rapport d’époque, sa voix brisée par le souvenir.

 

Image illustrative de l’article Génocide arménien

 

Les yeux qui ont vu, les rapports qui accusent

Henry Morgenthau, ambassadeur américain à Constantinople, ne peut fermer les yeux sur l’horreur qui se déroule sous ses fenêtres. Dans ses mémoires, il décrit une scène saisissante : un convoi de déportés traversant la ville, les enfants mendiant de l’eau sous un soleil impitoyable. “C’est une campagne d’extermination raciale”, écrit-il dans une dépêche au Département d’État, datée de juillet 1915. Ses rapports, envoyés à Washington, dépeignent des massacres organisés, des villages rasés, des rivières rougies de sang. Même les alliés allemands des Ottomans, comme le général Liman von Sanders, confient leur dégoût dans des lettres privées : “Ces actes barbares souillent notre alliance”, note-t-il, après avoir vu des corps entassés le long des routes. Ces témoignages oculaires, corroborés par des missionnaires protestants et catholiques, forment un dossier accablant que nul ne peut ignorer.

 

1918 poster seeking relief for victims of the Armenian Genocide - Rare &  Antique Maps

 

Pourtant, les preuves les plus irréfutables viennent des Ottomans eux-mêmes. Les télégrammes chiffrés de Talaat Pacha, interceptés ou saisis après la guerre, ordonnent explicitement : “Exterminez radicalement les Arméniens, sans distinction d’âge ou de sexe”. Un dialogue reconstitué d’après des archives montre Talaat haranguant ses subordonnés : “Le problème arménien doit être résolu une fois pour toutes”. Ces documents, analysés par des experts comme Vahakn Dadrian, prouvent l’intention génocidaire. Des survivants, comme Aurora Mardiganian, racontent dans leurs mémoires des ambiances cauchemardesques : le cri des mères arrachées à leurs enfants, l’odeur de la chair brûlée dans les camps de fortune. Ces voix du passé hurlent une vérité que la Turquie moderne s’acharne à étouffer.

 

Pictures of the Armenian Genocide : r/ww1

 

Comment on fabrique un mensonge d’État en quatre actes

Dans les années 1920, alors que la fumée des massacres s’est à peine dissipée, le nouveau régime républicain de Mustafa Kemal Atatürk pose les bases du déni total. “Rien ne s’est passé”, clament les officiels, transformant les génocidaires en héros nationaux. Imaginez une salle de réunion à Ankara, où des diplomates turcs, cigarette à la main, concoctent la narrative : “Juste des troubles locaux, des rébellions punies”. Cette phase, qui dure jusqu’aux années 1950, efface les traces : archives détruites, témoins intimidés. Les chercheurs indépendants, comme ceux de l’Institut Zoryan, déconstruisent ce mur de silence, révélant comment le déni s’infiltre dans les manuels d’histoire dès l’école primaire.

Viennent les années 1960-1980, où le mensonge mute en minimisation. “Des morts des deux côtés, une guerre civile tragique”, argue-t-on, en exhumant des récits de massacres musulmans par des bandes arméniennes isolées. Dans un discours reconstitué, un ministre turc des Affaires étrangères pourrait dire : “La famine et les combats ont tué indistinctement ; pourquoi pointer du doigt ?”. Puis, dans les années 1980-2000, le retournement : les Arméniens deviennent les agresseurs, trahissant l’Empire avec les Russes. Le terrorisme de l’ASALA, qui assassine des diplomates turcs dans les années 1970, sert de justification rétroactive. Enfin, sous Erdogan depuis 2003, le “négationnisme soft” triomphe : condoléances ambiguës, comme en 2014 où il parle de “peine partagée”, sans admettre le crime. En 2025, face à la reconnaissance israélienne par Netanyahou, Erdogan tonne dans une allocution : “C’est une tentative de masquer leurs propres atrocités !”. Une inversion classique pour divertir l’opinion.

 

 

Les outils du déni au XXIe siècle

Aujourd’hui, le négationnisme s’arme de technologie et de propagande. Dans les écoles turques, les enfants ânonnent des leçons sur le “soi-disant génocide”, avec des concours récompensant les essais qui “démasquent les mensonges arméniens”. Imaginez une classe à Istanbul : un professeur, tableau noir à l’appui, dessine une carte où les Arméniens apparaissent comme envahisseurs. Netflix, avec des séries comme “The Ottoman Lieutenant”, glorifie l’Empire en occultant 1915, créant une ambiance romancée où les massacres n’existent pas. L’article 301 du code pénal plane comme une épée de Damoclès : “Insulte à la turquité”, punissable de prison. Hrant Dink, ce journaliste arméno-turc, en a payé le prix en 2007, abattu en pleine rue, sa dernière phrase rapportée : “Je ne me tairai pas sur cette vérité.”

À l’international, le lobbying est féroce. Ankara menace de sanctions économiques, rappelle des ambassadeurs dès qu’un pays reconnaît le génocide : France en 2001, États-Unis en 2021. Des universitaires “turcophiles”, financés par des fondations d’État, publient des contre-études. En 2025-2026, lors des commémorations du 110e anniversaire, la rhétorique panturquiste explose : Erdogan, dans un meeting enflammé, déclare : “Notre histoire n’est pas à réécrire par des forces étrangères !”. Tandis qu’en Azerbaïdjan, allié fidèle, les échos de 1915 résonnent dans le Haut-Karabagh, avec des accusations de nettoyage ethnique. Ces outils modernes transforment le déni en industrie, exportée via les réseaux sociaux où des bots amplifient la narrative officielle.

 

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Nier hier pour mieux opprimer aujourd’hui

Le refus obstiné de reconnaître 1915 n’est pas qu’une question d’histoire ; c’est un pilier de l’autoritarisme contemporain. Depuis qu’Erdogan a pris les rênes, la Turquie est rongée par un islamisme d’État qui réhabilite l’Empire ottoman comme modèle civilisationnel islamique, tout en rejetant les minorités non musulmanes comme des reliques gênantes. Erdogan s’appuie sur ce déni pour forger une identité nationale unie contre “l’ennemi extérieur”. Pensez à une manifestation à Ankara : des foules scandant “Turquie forte !”, tandis que les discours officiels lient le passé ottoman glorieux à des interventions actuelles en Syrie. “Si on admet le génocide, on ouvre la boîte de Pandore des réparations”, confie un diplomate turc anonyme dans une interview fuitée. Ce silence légitime les politiques répressives : arrestations d’opposants, discours anti-occidentaux qui peignent l’Union européenne comme complice d’un “complot arménien”. Comme pour la minimisation de la Shoah dans certains cercles idéologiques, ce négationnisme arme les tyrans modernes.

Les échos sont glaçants. Au Haut-Karabagh, en 2020-2023, des villages arméniens sont vidés, rappelant les marches de la mort de 1915. Des survivants actuels témoignent : “J’ai fui comme mes grands-parents, avec rien que la peur au ventre”, dit une réfugiée d’Artsakh dans un rapport d’Amnesty International. Des historiens comme Gregory Stanton avertissent : la négation est la dixième étape d’un génocide, celle qui permet sa répétition. En Turquie, elle est dogme d’État, nourrissant un climat où la dissentation est écrasée. Erdogan, dans une conférence de presse récente, esquive : “Concentrons-nous sur l’avenir, pas sur des événements controversés”. Mais cet “avenir” est bâti sur des fondations pourries de mensonges.

 

La mémoire qui refuse de crever

Reconnaître le génocide arménien n’est pas une vengeance stérile ; c’est un acte vital pour guérir les plaies et prévenir l’horreur. Dans les rues d’Erevan, lors des commémorations annuelles, des milliers allument des bougies, murmurant des prières pour les disparus. “Ma grand-mère m’a raconté les marches, les cris dans le désert”, confie un jeune Arménien dans un documentaire récent, les larmes aux yeux. Plus de trente pays l’ont fait, bravant les foudres turques, parce que la vérité libère. C’est refuser que l’histoire soit otage d’un régime paranoïaque, rongé par l’islamisme et tremblant devant ses propres ombres. 110 ans après, les fantômes de Deir ez-Zor hantent encore : imaginez le vent du désert portant leurs murmures, exigeant justice.

Et pourtant, la mémoire persiste, tenace. Des archives numériques, des témoignages filmés, des livres comme ceux de Peter Balakian défient le déni. “Tant que nous parlerons, ils ne gagneront pas”, déclare un activiste turc pro-reconnaissance, risquant la prison. Ce combat n’est pas perdu : en 2025, des voix dissidentes en Turquie même émergent, brisant le tabou. La négation, cette lâcheté suprême, finira par céder. Car la vérité, comme un fleuve souterrain, trouve toujours son chemin vers la lumière. Et les âmes de 1915, enfin, trouveront le repos.

 

Oubliez-moi le symbole du centenaire du génocide arménien dans l'Empire  ottoman | Photo Premium



11 réactions


  • juluch juluch 30 janvier 17:45

    La Turquie veut refaire l’empire Ottoman, du moins elle essaye...

    Pour ça il faut nier les massacres ou les minimiser.

    Poutine fait pareil avec l’héritage de Staline.

    on pourrai parler d’autre pays qui vont accuser à des fins politiques ou carrément inventer...

    Il faut que l’Arménie soit forte comme l’est actuellement Israël : petit pays avec une volonté de fer.

    le dernier conflit a couté cher à l’Arménie parce que son voisin etait fort économiquement et militairement.

    Sans parler de son voisin Russe qui tenete d’avancer ses pions sur l’echiquier mondial.


    • Bonjour @juluch,

      Merci pour ce commentaire pertinent et pour votre fidélité !

      Votre analyse est parfaite : la Turquie nie le génocide pour rêver d’empire ottoman, Poutine minimise Staline pour justifier son autocratie et l’Arménie doit s’inspirer d’Israël pour résister. 

      Bien vu sur le rôle ambigu de la Russie. C’est exactement ce que j’essaie de souligner dans mes articles sur Poutine que certains lecteurs n’apprécient pas du tout. Et, pourtant, leur contenu est factuel, sourcé et facilement vérifiable. Ces gens-là préfèrent se lancer dans des attaques personnelles pour tenter de noyer le poisson. Une technique bien connue. Personne n’est dupe. 

  • La Bête du Gévaudan 31 janvier 02:17

    j’ai lu le livre de Gérard Chaliand sur le génocide arménien... lecture difficilement soutenable émotionnellement, mais qui apporte de bonnes connaissances, par un homme qui était par ailleurs un expert géopoliticien. 


    • Bonjour @La Bête du Gévaudan,

      Merci pour votre commentaire pertinent et pour la recommandation de Gérard Chaliand, un historien et géopoliticien de renom dont les travaux sur le génocide arménien sont en effet durs mais essentiels.

      Votre lecture complète parfaitement l’article.

  • mursili mursili 31 janvier 08:22

    Une petite remarque : tout le monde s’accorde pour attribuer l’invention du terme « génocide » en 1943 au juriste juif polonais Raphael Lemkin. 

    L’extrait du New York Times du 15 mars 1921 que vous reproduisez est certainement un montage car le mot genocide n’était pas encore utilisé à cette date.

    Cette observation ne remet naturellement pas en cause la réalité du génocide arménien et la culpabilité de Talaat Pacha. Cela montre simplement que les dossiers historiques constitués avec les meilleurs intentions peuvent aussi contenir des documents falsifiés.

    Il faudrait aussi approfondir les circonstances du procès de Talaat Pacha, jugé par contumace par le Tribunal militaire spécial ottoman le 5 juillet 1919, reconnu coupable et condamné à mort pour le massacre et l’annihilation de la population arménienne. 


    • Bonjour @mursili,

      Merci pour votre remarque pertinente.

      Le terme “génocide” a bien été inventé par Raphael Lemkin en 1944 (pas 1943) et cet extrait du New York Times est un montage. On peut le voir régulièrement dans des publications sur le génocide arménien. Je l’ai choisi pour l’illustration : Talaat et son meutrier.

      Quant au procès de Talaat Pacha, le 5 juillet 1919, vous avez raison : il fut condamné à mort par contumace pour le génocide arménien par le Tribunal militaire ottoman. Cela renforce la reconnaissance précoce des faits par les autorités ottomanes elles-mêmes. 

    • mursili mursili 31 janvier 13:32

      @Giuseppe di Bella di Santa Sofia

      Il semble évident que l’Empire ottoman finissant a condamné à contrecœur les responsables du génocide arménien sous la contrainte des Alliés victorieux. Cependant, on peut aussi faire remarquer que la réhabilitation — voire la glorification — de ces personnages, ainsi que le refus de reconnaître la réalité du génocide est le fait de la république kémaliste. Or, on sait qu’Atatürk n’était pas spécialement religieux et s’est même opposé à l’islam, notamment en interdisant le port du voile et en faisant de la Turquie une république laïque.
      Autrement dit, on observe une contradiction interne à la Turquie, qui est celle d’une idéologie moderniste et nationaliste contre une tradition ottomane immobiliste et fortement imprégnée par l’islam. 
      Erdogan illustre ce paradoxe mais j’ignore ses prises de position par rapport au kémalisme qui était encore omniprésent en Turquie, au moins officiellement, aux dernières années du vingtième siècle. 
      Je ne connais pas bien ce sujet mais il mérite d’être étudié de plus prêt. 
      La négation du génocide par la Turquie est selon moi à imputer plutôt à une forme extrême de jacobinisme « alla turca », qu’à l’islam. 


  • cevennevive cevennevive 31 janvier 10:36

    Bonjour Giuseppe,

    J’ai gardé dans mes archives une cassette audio : les souvenirs d’une vieille dame Arménienne, (qui a certainement quitté ce monde depuis très longtemps) et qui raconte sa fuite d’Arménie avec son bébé dans les bras lors du génocide.

    Récit glaçant, témoignage que je garde religieusement.


  • Panoramix Panoramix 31 janvier 19:40

    Beaucoup de pays ont de nombreux crimes de guerre et de répression cachés dans leurs placard, très peu les reconnaissent. 

    Ce génocide a été commis en période de guerre, au prétexte de collusion des Arméniens avec les ennemis du pays. C’est généralement dans le cadre des « horreurs de la guerre » que les génocides se commettent


  • ricoxy ricoxy 1er février 00:11

     

    à Giuseppe della Bella

     

    En même temps un article sur Heinrich Müller, chef de la gestapo et bourreau de juifs, et un article sur R.T. Erdogan, qui refuse de reconnaître le génocide des Arméniens (et donc complice du génocide de ce fait)... voilà deux bien tristes personnalités. On comprend mieux pourquoi les nazis s’entendaient si bien avec les islamistes, partisans eux aussi d’une « solution finale » envers Israël. Et Erdogan admirerait Mein Kampf.

     


  • Mustik 1er février 11:39
    Erdogan et la Turquie persistent dans le mensonge Factuellement, un censeur d’information est bien mal placé pour critiquer les autres...

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