Guerre civile à bas bruit, décivilisation de la cour ?
On se demandera si cette année 2008 ne voit pas s’amplifier et se manifester une sorte de guerre civile d’un genre nouveau, avec comme arme les mots et les paroles, sorte de missiles sémantiques censés percer les blindages psychiques des combattants. C’est du moins ce qu’on peut penser à entendre les attaques de plus en plus violentes dans un univers pourtant policé. Règne de la contradiction aurait dit Hegel. Pierre Bilger, dans un billet sur le « parler brut » publié par Marianne, constate cette virulence des propos émanant d’intellectuels, Attali notamment, en reliant le phénomène à la décomplexion du langage direct menée en haut lieu par le président et dont l’effet se propage en descendant dans les couches de la société. Tout récemment, Laurent Joffrin a refusé un billet d’une rare violence écrit par Daniel Schneidermann. Le motif, sans doute légitime, mais la forme, une attaque et une accusation à la limite de la procédure déontologique de cet ancien collaborateur du Monde qui sans doute, a appuyé sur quelques maux inhérents à la crise de pouvoir que traverse Le Monde ; l’occasion de manger le plat de la vengeance ? Et de faire mal, car Schneidermann n’a rien d’un ange, noble chevalier au service du décryptage des médias. Lui aussi est un « tueur », comme d’ailleurs ceux qu’il « flingue ». Il y a certainement pire. Dans cette guerre civile à bas bruit qui se dessine depuis sans doute longtemps.
Une guerre qui prend quelques allures de comédie et de farce. Il suffit de voir où se placent les attaques du PS contre Sarkozy et ses frasques pour tabloïd, le style Hollande érigé en aboiement, en vociférations, vaudeville politique de bas étage. Alors que le système déréglé d’une banque suscite quelques attaques verbales d’un PDG accusant son trader de middle office d’être un terroriste de la finance, alors que cette banque ne fait que jouer sur le casino spéculatif. Un jeu financier se moquant bien des victimes collatérales, de ceux qui sont à la rue après leurs biens saisis faute de solvabilité. Et d’ailleurs, ce n’est pas ce qui motive les politiques. Ceux-là s’en foutent que les gens soient à la rue. Leur indifférence est une violence faite à la société. Dans la guerre des mots, le silence inflige parfois des blessures. Voilà pourquoi Sarkozy qui se veut le défenseur des victimes ne cesse de parler car il pense que le silence ajouterait du mal aux peines déjà endurées par ces victimes.
Guerre civile à bas bruit. Exemple récent. Un professeur gifle un élève et se retrouve en garde à vue comme un criminel. Il a été traité de « connard » après avoir fait preuve d’une attitude tatillonne. Enfin c’est ce que la presse raconte. Comme pour Kerviel, nul ne sait ce qui s’est passé réellement. Toujours est-il que la sympathie ira sans doute au professeur et c’est légitime car il faut préserver l’autorité des maîtres, quant aux « petit merdeux » fils de gendarme, c’est dommage que le professeur n’ait su faire jouer les rouages légaux, lancer la machine et faire exclure ce « petit merdeux », au risque de vexer notre gendarme qui alors, se vengerait en interpellant plus que de raison quelques contrevenants et ainsi va la guerre civile à bas bruit telle qu’elle peut s’imaginer dès lors qu’on devient partisan comme dans cet exemple, où on désigne la cible, un « petit merdeux de collégien ». Et tous les Français d’être partisans ? Et d’alimenter la guerre civile à bas bruit, ou d’être indifférents, fermant le poste, ou jugeant qu’en la matière, il n’y a pas à prendre parti, surtout quans les informations sont lacunaires, voire partiales.
Faut-il être partisan ? Il n’y a pas de réponse. Un hégélien verrait dans ce processus un cheminement vers un état avancé de la société pour peu que les contradictions puissent être surmontées. S’il y a refus de l’affrontement, alors les parties dominantes l’emporteront. Les lignes bougent sensiblement. La guerre civile à bas bruit est inévitable tant le système est déséquilibré et les injustices flagrantes. Règlements de comptes verbaux mais aussi dans les tribunaux qui tentent de calmer les esprits en rendant une justice légitime parfois avec la fronde d’une des parties se sentant flouée. Dans la société d’en bas, on s’insulte ; alors que dans la France d’en haut, on s’insulte aussi, et que se règlent quelques comptes entre mégalopathes comme cet arrogant Attali qui, partisan défendant son ego démesuré, peut aussi être considéré comme donnant quelques gifles aux politiques, lui qui pourtant n’a jamais affronté l’électeur et le peuple, n’a jamais eu quelques responsabilités exécutives ou administratives, sauf quelque passage controversé éclair dans une banque de développement. Un bouffon, cet Attali !
Et si en fin de compte ces violences verbales n’étaient pas devenues un phénomène ordinaire qui surprend quand cela émane de quelques personnages, ou bien sont à l’origine de faits divers médiatisés. La gifle mais aussi, pour ceux qui ont la mémoire courte, les mots pas très doux de Patrick Devedjian à l’égard d’Anne-Marie Comparini, ceux de Georges Frêche lancés contre des harkis... La liste serait longue. La société a toujours été violente mais, comme l’avait analysé Norbert Elias, la société de cour, fer de lance de la société civile, avait mis en place un système de règles, courtoisie, retenue, pudeur, bref, tout un ensemble de codifications conduisant à la « civilisation des mœurs », avec des gens distingués et leurs salutations. Selon Elias, ce processus aurait dû se poursuivre ; sauf que c’était sans compter les médias et quand une société se donne en spectacle, alors ce n’est plus la société de cour et des mœurs qu’on voit apparaître mais une autre société, plus déliée, avec des insultes en augmentation et la politesse en diminution. A se demander si les médias n’ont pas intérêt à relayer les insultes et à présenter les travers de la société qui ont le mérite d’être plus sexy que les attitudes retenues et mesurées. La bêtise serait-elle plus populaire que l’intelligence dont l’une des qualités, selon Voltaire cité par Raffarin lui-même cité par Bilger, serait la gentillesse ?
Quoi qu’il en soit, nous voyons sans doute avec l’ère Sarkozy une inversion de tendance, un retournement pas surprenant, de ce qu’Elias nommait processus de civilisation par les mœurs. Autrement, la cour du Roi Soleil avait mis en place la politesse et la retenue, et les courtisans de faire pareil. Aujourd’hui, la cour de France voit un président ne se privant pas de pratiquer quelques violences verbales ; alors les « gens de cour », journalistes, intellectuels, se plaisent à imiter le miroir transcendantal élyséen.

