vendredi 2 octobre 2020 - par Franck ABED

Heidegger et l’Ecole de Kyôto de Bernard Stevens

Franck Abed franc

 

Bernard Stevens est chercheur à l’université de Louvain-la-Neuve et ancien directeur de programme au Collège international de philosophie. Il est, entre autres, l’auteur d’Invitation à la philosophie japonaise, et le traducteur de Qu’est-ce que la religion ?  de Nishitani Keiji. Dans son dernier opus intitulé Heidegger et l’Ecole de Kyôto et sous-titré «  Soleil levant sur forêt noire  », Stevens revient sur l’ouverture de Heidegger à la pensée orientale, d’abord prudente, puis manifeste durant la dernière période de sa vie. 

Ces réflexions communes et partagées ont sans nul doute créé un pont intellectuel entre l’Europe et l’Asie. Le sous-titre prend ici tout son sens. Nous lisons avec intérêt : « Reinhard May, Ex Oriente Lux, cherche à prouver que Heidegger doit la quasi-totalité de son inspiration à l’influence taoïste ; ce qui m’a animé dans cette entreprise est davantage la question des congruences réelles au sein d’une commune quête philosophique de l’universel et du vrai ».

Stevens précise que « la lecture de Heidegger a été décisive ». Il explique aussi « comment elle avait pu déterminer la perspective selon laquelle j’abordais Nishida et l’école de Kyôto  ». L’auteur estime que « la pensée de Martin Heidegger se présente en grande partie comme une traversée de l’histoire de la métaphysique occidentale depuis l’émergence de la philosophie grâce jusqu’à l’ère technique ». Il ajoute : « Le philosophe allemand a retracé les origines profondes d’une époque contemporaine dominée par la technique où l’humain, originellement destiné à n’être que le berger de l’être, est aliéné au profit d’un processus de mise au pas de tout, y compris l’humanité elle-même ».

De fait, il n’est guère surprenant qu’en «  parlant de la question du rapport entre la lettre des Ecritures Saintes et la pensée spéculative de la théologie comme source de son questionnement  », Heidegger ait écrit : « Sans cette provenance théologique, je ne serais jamais arrivé sur le chemin de la pensée. Provenance est toujours avenir ». Continuant sa réflexion, Stevens propose cette analyse : « Lorsqu’au Moyen Age, à la lumière de la tradition judéo-chrétienne, on s’interrogera sur la dimension essentielle de l’être, on l’interprétera à travers le fondement déjà établi de l’essentialité : Dieu sera l’étant suprême dont l’essence est d’exister  ».

De même, l’auteur revient sur ce qu’il définit comme « une énigme de l’histoire ». Selon lui, nous assistons au VIème siècle de « l’ère commune  » - pour reprendre son terme - à « un mûrissement culturel, inconnu jusque-là et inégalé par la suite ». Il évoque « le miracle grec qui s’étend d’Homère et des présocratiques jusqu’à Sophocle et Socrate, et le prophétisme juif qui, avec Ezéchiel et Jérémie, transmue la religion de la Loi en un messianisme eschatologique ; la Perse entend la prédication de Zarathoustra, initiateur du mazdéisme, sol à partir duquel croîtront, au cours des siècles, le culte de Mithra, l’islam shiite et le soufisme. La même époque voit naître en Extrême-Orient l’enseignement de Confucius et celui de Lao Tseu, fondateur du taoïsme ». Longue citation qui illustre le foisonnement intellectuel de l’époque. Bien évidemment dans la suite de son propos, Stevens n’oublie pas non plus « la prédication » de Bouddha qui a véritablement changé le visage de l’Asie.

Pour conclure, j’écris sans réserve que cet ouvrage se montre très intéressant. Il permet d’aller à la rencontre de Hegel, Heidegger ainsi que de penseurs japonais : Suzuki, Imamichi, Nishida et Nishitani. Les questions sur l’être, l’essence, l’art, l’esthétisme sont soulevées avec pertinence et talent, que j’approuve ou non les positions exprimées dans cette étude. De même, le lecteur comprendra mieux comment le philosophe allemand a influencé certains penseurs du Japon, en fournissant une innovante matière intellectuelle, qui leur a rendu possible de participer aux débats philosophiques contemporains…

 

Franck ABED



13 réactions


  • amiaplacidus amiaplacidus 2 octobre 2020 16:33

    Heidegger, membre du NSDAP, pour moi, totalement décrédibilisé.


  • Clocel Clocel 2 octobre 2020 17:18

    Je trouve qu’on parle beaucoup d’Heidegger en ce moment...


  • Jean 2 octobre 2020 18:07

    Amusant qu’il ait été l’amant de Annah


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 3 octobre 2020 01:31

    La philosophie allemande c’est comme la musique allemande...de la merde sur quelques accords.


    • Clocel Clocel 3 octobre 2020 10:01

      @Aita Pea Pea

      C’est le problème de l’Allemagne.

      Lorsqu’elle investie un domaine, elle le formalise, le dénature, le stérilise.

      C’est un peuple qui ne saura jamais, jamais, coiffer, habiller, honorer convenablement une femme, en retour, les gretchens ne se sont pas mises en quatre pour faire une cuisine raffinée à leurs soudards, celle des porcs ferait bien l’affaire.

      A l’arrivée, on se retrouve avec des grincheux toujours prêts à égorger leurs voisins pollinisés par le sud qui leur démontrent ce qu’ils ne sont pas, ce qu’ils ne seront probablement jamais, des êtres raffinés qui cultivent un certain art de vivre et trouvent des raisons d’être autre part que dans la rigueur et la discipline.

      C’est ça le moteur de l’Europe, camarades.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 3 octobre 2020 11:57

      @Aita Pea Pea
      La philosophie allemande est la plus haute en Europe au moment de la Modernité
      Il n’y a pas un penseur français qui arrive à la cheville des Allemands, Hegel, Nietzsche, Husserl, Heidegger, Otto, Broch, Luhmann, Habermas


    • Rudolph 3 octobre 2020 12:38

      @Bernard Dugué

      Quelle misère de lire votre commentaire. La philosophie allemande est de la merde rationaliste qui cherche à épurer l’homme de sa nature passionnelle. Son rêve est d’opérer une ablation de son cerveau pour le remplacer par une puce munie « d’intelligence » artificielle.
      A part Nietzsche et Schiller, il n’y a rien à tirer de la philo allemande moderne.
      Au contraire, en France, on peut tirer toute une généalogie spirituelle avec Rabelais, Pascal, Maine de Biran, (le Rousseau non contractualiste), Lamennais, Bergson, Simone Weil, Saint-Exupéry, j’ajouterais encore Teilhard de Chardin, Blondel, Levy-Bruhl, tout le courant spiritualiste français et tant d’autres.

      Honte à vous Bernard de cirer les pompes de Schleu sans voir les merveilles près de chez vous. Vous me faites pensez à ces jeunes pseudo cinéphiles qui croient que le cinéma n’est principalement qu’américain, car ils en restent au niveau du marketing cinématographique. En philo, ce marketing s’est étrangement cristallisé sur la daube allemande. Tout le monde en parle, jusqu’à croire qu’il n’y a que ça.


    • Rudolph 3 octobre 2020 12:43

      J’oublie quand même le grand Goethe chez les Allemands. On parle certes de « langue de Goethe », mais finalement personne ne semble le lire avec attention. Si l’Allemagne reflétait la pensée de Goethe, elle serait bien plus romantique que nous ! Hélas, un trésor allemand enterré par tous les poncifs cités par Dugué.


    • Clocel Clocel 3 octobre 2020 13:53

      @Bernard Dugué

      Tant de diplômes et tant d’indigence... Un type qui parle de lui à la troisième personne...

      On comprend bien pourquoi la France a disparu des classements internationaux

      Tout juste bon à gaver le big data, le Moloch.

      Pauvres de nous...


    • Rudolph 3 octobre 2020 15:10

      @bidubiduA

      Je ne comprends pas vraiment votre message, tout comme vous semblez ne pas avoir compris le mien.
      Si cela peut aider à la compréhension mutuelle, j’ajoute que je m’insurge contre le culte de la raison. Socrate est une référence que j’apprécie beaucoup, et que tout philosophe amateur semble apprécier aussi. Socrate tenait sa vérité morale d’un démon qu’il l’habitait (le fameux « démon de Socrate »). Fort de valeurs morales, Socrate pouvait confondre les raisonnements logiques, mais sans prémisses morales, de ses détracteurs sophistes. Dès lors, on comprend bien que les facultés « ratiocinantes » de l’homme sont bien peu. Le sujet est vaste, la philosophie française l’a étudié et j’y trouve une grande valeur.
      A contrario, la daube allemande du type Kant, Hegel, Heidegger envie la rigueur des mathématiques et sa force de démonstration. Mais ils ne font que les parodier avec leurs définitions creuses et leurs soi-disant démonstrations.
      Si on ne la parodie pas, la philosophie a une valeur que ces auteurs allemands cités par Bernard Dugué n’ont jamais compris. Mais les pédants aiment lire ces philosophes car ils ne cherchent pas à comprendre le monde et les hommes, mais à se gargariser de pouvoir suivre des textes que d’autres abandonnent bien vite.


    • amiaplacidus amiaplacidus 3 octobre 2020 15:43

      @Clocel

      Remarquez, il pourrait faire pire : parler de lui à la première personne du pluriel. Ne désespérons pas, cela va peut-être venir.

      Je suis fier de compter parmi ses exclus.


  • Rudolph 3 octobre 2020 15:19

    Parmi les grands philosophes français, que l’on m’autorise à ajouter Montaigne, La Boétie et Fénelon. Pour qui connaît bien l’esprit de notre pays, il saura les reconnaître dans les traits de notre société jusqu’à nos jours.


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