Inerties Consensuelles
« Dès qu'il y a des gens qui bougent, les immobiles disent qu'ils fuient »
Jacques Brel
Il est important de se mettre d’accord aux premiers abords sur la nature du sujet que nous voulons évoquer. S’il est question de donner raison à se que nous ne dédaignons pas d’appeler les inerties consensuelles, il n’y a pertinemment aucun intérêt à en débattre d’un tel sujet. D’aucun sais que se tromper avec les autres et moins compromettant que d’avoir raison tout seul. Mais s’il s’agit au contraire d’œuvrer pour élever le statut de la personne et pour défendre son aspiration à donner un vrai sens à une citoyenneté encore balbutiante sous nos cieux, nous n’avons scrupuleusement pas le droit au tel cas de prétendre qu’au moment ou nous écrivons consensus y est sur l’obligation de s’en tenir à ses principes ou sur la volonté de l’exercer, en dehors de l’espace géopolitique occidental qui a véritablement tout mis en œuvre pour se la réapproprier.
Ibn Khaldoun savant musulman du XIVe siècle réfléchissant dans son histoire universelle sur les principes régissant en son temps l’organisation de la société des hommes, ne nous a-t-il pas prévenus de la nature cupide et versatile du commun des mortels, qui ne s’évertuent qu’à défendre leurs propres intérêts ?
Il n’est en effet ni juste ni raisonnable de s’obstiner à faire porter aux dirigeants politiques les inconvénients inhérents à une forme implicite d’inhibition de la personnalité collective des Tunisiens dont la mémoire fut incontestablement traumatisés par des siècles de désordre, et qui paressent refuser absurdement aujourd’hui de s’émanciper d’une vision traditionnelle complètement étriquée, régissant leur rapport à la chose publique. Et même si le cadre de cette incursion ne nous permet guère d’étayer nos arguments quant à l’explication d’une telle situation, les remarques qui s’en suivront pourront en dire long sur notre rapport assurément pathologique à la vie politique.
Au profit d’un dénouement des langues dans la Tunisie de la fin des années quatre vingt et après trente lourdes années de gouvernement personnel, une volonté de prendre de la distance d’avec le passé s’empara des acteurs politiques d’antan. Des témoignages furent publiés pour décrier les dérapages de l’ère bourguibienne. Des mémoires traitant des expériences et des trajectoires phares de personnalités politiques (Ben Slimane, Ben Salim, l’Adgham, Ben Salah, Belkhoudja, Caïd Essebsi purent circuler engageant entre initiés un débat non dénué de polémique sur la pratique politique dans la Tunisie indépendante. Mais comme la vérité n’est sollicitée en politique que pour servir ce que les gens doivent y croire, la vision colportée par la majorité de ceux qui se frottèrent à ce genre d’exercice - non sans prendre de risques d’ailleurs - même si elle dénonça comme il était attendu les abus et traita preuves à l’appui des dérapages, n’a défendu sommes toutes qu’une manière de faire qui n’avait ni la volonté ni les moyens surtout de se démarquer d’avec les pratiques obsolètes d’antan. Pouvoir en place et oppositions campèrent donc sur leurs positions respectives et s’adonnèrent à cœur joie à une logomachie assourdissante déambulant pour toute culture politique une langue de bois.
Les leaders politiques de la décolonisation ont pu tout au long de la deuxième moitié du XXe siècle délimiter le champ du discours et de la pratique politique. Développement, réformes, changement, émancipation et modernisation furent les slogans fards de cette période. L’objectif était de se doter des moyens garantissant à moyen ou à long terme de se mettre au diapason des nations développées, totalement affranchies du joug du besoin, de la pauvreté, de l’analphabétisme et de l’aliénation.
L’audace de Bourguiba, de Nasser, de Nehru, de Lumumba, de Senghor et de bien d’autres leaders tiers-mondistes réside dans le faite qu’ils insufflèrent une vraie dynamique, arrimant leur projets politiques à des priorités socio-économiques traduisant des aspirations réelles et satisfaisant des espoirs par trop rejetés. De telles espoirs, aussi légitimes qu’ils puissent paraîtres, se réduisirent à néant dès qu’une envie sordide de s’agripper au pouvoir allait refaire surface, impliquant dans son sillage une atmosphère malsaine peu prompte à engager les volontés des uns et des autres à défendre le bien commun ou à servir l’intérêt collectif.
Les Tunisiens des premières décennies de l’indépendance réservèrent grâce à l’impulsion de leur leader politique à l’acquisition du savoir un statut qui équivalait et même parfois dépasser celui dévolu aux pratiques religieuses. En nationalisant le canal de Suez, Nasser avait réussi, pour sa part, à redorer le blason d’une arabité mal dans sa peau. Nehru donna la preuve de l’existence d’une marge de manœuvre politique en dehors du jeu aliénant des clans ; et Senghor eu le rare génie d’ouvrir les yeux du monde entier sur l’horrible vision du noir colonisé en réinventant la notion de Négritude.
Nul doute que la scène politique tunisienne de la deuxième moitié du XXe siècle n’était pas en dehors d’une telle dynamique, même si le débat politique entre ses différents protagonistes ne refléta pas – a supposer bien évidement qu’il y avait entre ses différents acteurs pouvoir et opposition confondus - des protagonistes qui pouvaient se prévaloir d’une vraie culture politique. La pratique d’une laïcité de fait, se contredisant cela soit dit en passant avec le premier article de la constitution, n’a pas siccité de débat quant à la nature et au model de société auquel tous les tunisiens avaient envi d’adhérer. La même constatation équivaudrait pour les transformations qui affectèrent le code du statut personnel ainsi que les autres choix concernant les politiques économiques éducationnels et culturels, comme si la légitimité historique d’un seul homme pouvait à elle seule ordonner l’occultation des opinions divergentes et par trop dérangeantes des autres.
N’était-il pas possible, en vue des différents témoignages laissés par les acteurs politiques de l’ère bourguibienne ainsi que des résultats obtenus grâce aux recherches historiques effectuées depuis quelques années sur des sources scripturaires ou / et orales, d’en déduire que la position de celui qu’on surnomma de « Combattant Suprême » - et au-delà de l’évident statut d’exception qu’il a pu camper- n’avait aucunement joué en sa faveur ? Les inerties consensuelles avaient effectivement encouragé subrepticement sa forte implication dans le jeu trop endommageant de l’exclusivisme, fermant de la sorte devant lui toute issue de sortie descente.
Du reste le parti du Destour n’avait-t-il pas abrité - même avant la date de l’indépendance - des figures politiques capables de tenir la dragée haute au futur père de la Nation, en frottant leurs opinions politiques aux points de vue prônés par son leader ? La réécriture historique de la trajectoire politique de Salah Ben Youssef figure de prou incontestée du Néo-Destour aux débuts des années cinquante, pose jusqu'à maintenant autant de problèmes de méthode que de transparence politique. D’autres figures politiques de la Tunisie indépendante, dont les méandres de la vie auraient pu déboucher sur une alternance politique possible, tels que Ahmed Ben Salah, Hédi Nouwira, Mohamed Mzali, mais aussi Ahmed Mestiri ; dont le parti (Mouvement des Démocrates Socialistes) avait réussi à déloger démocratiquement le parti au pouvoir aux cours des tumultueuses élections du début des années quatre vingt, auraient pu constituer - chacune dans son contexte - une issue de sortie politique honorable au vieux père de la Patrie devenant avec le temps dépressif et de plus en plus mégalomane.
Rien de tout cela n’a pu prendre forme ou forcer la contingence. Bien au contraire, en vue de la piètre culture politique de ses coreligionnaires, le président à vie de la Tunisie indépendante n’avait pas dédaigné de se gausser publiquement des différents hommes forts de son ère, en martelant à qui voulait bien l’entendre, que sa « succession n’était pas pour demain ! »
Tout paraissait pourtant simple, à l’aurore du 7 novembre 1987 le président en exercice depuis plus d’une trentaine d’année s’est vu écarter du pouvoir à cause de son incapacité - médicalement prouvée - à honorer ses augustes responsabilités. Conformément à la constitution, toutes ses prérogatives furent déléguer à son premier ministre, qui devenant lui même président, allait incarner le renouveau tant attendu. A ce moment précis de l’histoire de la Tunisie indépendante une vraie opportunité se présenta devant le pays pour instaurer « un consensus conflictuel » traduisant les contradictions positives d’une vraie démocratie, d’autant que le nouveau président avait affiché de facto sa volonté de doter son pays d’une vie politique authentique.
Visiblement désarçonnée la lourde machine politique représentée par le parti au pouvoir, n’approuvant visiblement guère autant d’audace et ne pouvant logiquement l’abriter, avait tout l’air d’un gros cargo aspirant l’eau de tous cotés. Germa alors la rumeur savamment circulée de créer une majorité présidentielle dont le but annoncé était de donner le juste ton à des aspirations politiques par trop déçues. Deux décennies après, et en dehors des tous les réajustements de vitrine, un attentisme trop prudent et improductif continu malgré la gravité sans précédent de la contestation sociale qui s’est déclenchée récemment et la dérive policière qui continue à faire de plus en plus de victime, à marquer la vie politique tunisienne.
Rien n’empêche les détracteurs de ce court rappel historique tracé à grands traits de se mettre en porte faux contre toutes ces conjectures, arguant qu’elles sont dénuées de preuves tangibles. Malheureusement les résultats sont devant nos yeux, trop éloquents pour qu’on puisse, en dehors d’une surenchère politicienne d’un autre temps, le contredire. Les Tunisiens choisirent pendant plus de décennies de ne pas trop frotter leur lampe de chance en se contentèrent sommes toutes de rallier les chasseurs de sorcières obnubilés par les solutions sécuritaires. Ce n’était certainement pas, en vue de tous qui a pu se passer chez leurs voisins arabes, du Machrek comme du Maghreb, une mince affaire, nonobstant le prix qu’ils ont consenti à payer leur parait et à juste titre aujourd’hui trop élevé. L’araigne publique ne recèle plus de vrais enjeux politiques et autant dire en ce qui concerne la présence d’hypothétiques médiateurs politiques, sociaux et culturels crédibles. Les inerties consensuelles, arrondissant trop les contours, ont hélas opposé à la carte de l’imagination créatrice, avertie et non cavalière celle de l’inhibition et de l’indifférence qui ne peut continuer -ayant le courage et la probité aussi de l’avouer- à marquer les contours peu réjouissant du paysage politique tunisien.
Lotfi Aïssa
Historien - Professeur à l’Université de Tunis
