Innover ou crever, la devise du « grand emprunt »
Au détour d’une matinale de France Inter, nous avons entendu deux économistes évoquer divers sujets d’actualité et parmi ceux-ci, le grand emprunt, abusivement dénommé, disons alors, le « moyen emprunt », qui sera divulgué par un homme de très grande stature, puisque c’est Nicolas Sarkozy en personne qui fera un discours, et, événement exceptionnel, répondra aux questions des journalistes, une première depuis janvier 2008 et les couacs qu’on entendit dans les micros et la polémique des plus essentielles portant sur la possibilité d’existence d’une monarchie présidentielle. Ce lundi 13 décembre, il n’y aura pas de suspense, tout devrait bien se passer puisque les journalistes ne doivent poser que des questions sur ce « grand emprunt ».
Les deux économistes ont livré quelques indices permettant de comprendre la finalité de cet emprunt si médiatisé. Les sociétés modernes ont un besoin vital d’innovation. C’est ce qui a été dit, notamment à propos de l’Espagne et de la Grèce, pays dont les agences non officielles de notation (les commentateurs de l’économie) disent qu’elles sont dans une grande précarité économique, traduire, les finances sont au plus mal, la croissance basse, le chômage haut, ainsi que la dette, du moins cette de la Grèce. Par contre, l’Allemagne est considérée comme le maillon le plus solide de l’Europe et la France n’est pas si mal notée, malgré sa dette. Le président s’imagine que le lancement de ce « grand emprunt » s’inscrit dans l’identité nationale historique. Sarkozy s’avançant sur le pont d’Arcole pour y lancer un défi à la cantonade. La France combattra le déclin et saura conquérir la bataille de l’innovation. C’est que la France, elle en a bien besoin de l’innovation. Non pas pour le plaisir d’innover mais parce que la croissance dépend de l’innovation et que, à vue de nez, nos économistes ont jaugé que l’Allemagne pouvait se contenter d’un point de croissance compte-tenu de sa démographie mais pas la France, qui elle, a de plus en plus de bouches à nourrir. Et comme le citoyen moderne ne se nourrit pas seulement de pain et de jeux, il faut des téléphones portables, des PC, des autos, des abonnements, des gadgets et aussi un système de santé qui coûte de plus en plus cher.
Faut-il 2 points de croissance ou plus ? Nous n’en savons rien. Mais 2 points, c’est une bonne estimation à placer dans les médias. Car avec un point, on passe pour un pessimiste et si on annonce 4 points, chiffre plus plausible pour résorber le chômage, l’auditeur s’y perd et se demande s’il ne s’est pas trompé d’heure, croyant entendre la chronique de Stéphane Guillon. 2 points ; et c’est comme ça ; point barre !
Ces considérations ironiquement sérieuses permettent d’attirer l’attention sur la grande dépendance des pays modernes à l’égard de l’économie et pas n’importe laquelle, puisqu’elle dépend de l’innovation. Néanmoins, c’est un peu du réchauffé. Ce grand emprunt ressemble à un mini traité de Lisbonne joué chez nous, dans nos facs et PME, pour nous placer dans la grande course à l’économie de la connaissance. D’où ce titre facétieux, innover ou crever, un titre calqué sur une formule employée par le plus énarque des gestionnaires publics, un certain Christian Blanc, qui lui officie au grand Paris, tiens donc, tout est grand, l’emprunt, Paris… hum… nous serions remontés encore plus loin que Napoléon, carrément sous Louis XIV, avec le président Soleil et Colbert déguisé en Blanc alors que Besson joue les Vauban ? Non, n’exagérons rien, les forteresses de Vauban, maintenant classées à l’Unesco, ne se comparent pas à quelques avions renvoyant les sans papiers. Marx aurait élargi son trait d’esprit en disant que tout ce que l’Histoire a connu de grand se répète sous forme de farce et moi, je vais tenter de reprendre le fil de ce billet sinon je crains d’être condamné à jouer le scribe de Didier Porte !
Innover ou crever, la formule est aussi calquée sur le « publish or perish » qui on le sait, est la maxime universelle de tout scientifique aux prises avec une intense activité de bureaucratie où il s’agit de trouver des fonds car sans financements, on ne peut pas acheter des technologies et des produits pour faire les expériences, et sans résultats expérimentaux, on ne publie pas, et sans publication, on n’a pas d’argent. La maxime allégorique de la recherche vaut également pour l’économie d’un pays. Sans innovation, une nation voit sa croissance se faner et peu à peu, c’est le déclin. Fini l’espoir dans le progrès comme au 19ème siècle. En 2009, par temps de crise, le seul espoir, c’est d’éviter le déclin et de ne pas ressembler à la Grèce qui on le sait, eut son heure monumentale de déclin mais on ne s’en souvient plus, c’est trop loin cette histoire. La situation est donc étrange et même paradoxale. Les gouvernants misent sur l’innovation pour créer des produits qui n’existent pas et dont nous ne sommes pas certains qu’ils sont vraiment nécessaires, alors que des tas de gens n’ont pas le nécessaire pour vivre correctement au quotidien. Drôle d’époque !

