lundi 14 décembre 2009 - par Bernard Dugué

Innover ou crever, la devise du « grand emprunt »

Au détour d’une matinale de France Inter, nous avons entendu deux économistes évoquer divers sujets d’actualité et parmi ceux-ci, le grand emprunt, abusivement dénommé, disons alors, le « moyen emprunt », qui sera divulgué par un homme de très grande stature, puisque c’est Nicolas Sarkozy en personne qui fera un discours, et, événement exceptionnel, répondra aux questions des journalistes, une première depuis janvier 2008 et les couacs qu’on entendit dans les micros et la polémique des plus essentielles portant sur la possibilité d’existence d’une monarchie présidentielle. Ce lundi 13 décembre, il n’y aura pas de suspense, tout devrait bien se passer puisque les journalistes ne doivent poser que des questions sur ce « grand emprunt ».

Les deux économistes ont livré quelques indices permettant de comprendre la finalité de cet emprunt si médiatisé. Les sociétés modernes ont un besoin vital d’innovation. C’est ce qui a été dit, notamment à propos de l’Espagne et de la Grèce, pays dont les agences non officielles de notation (les commentateurs de l’économie) disent qu’elles sont dans une grande précarité économique, traduire, les finances sont au plus mal, la croissance basse, le chômage haut, ainsi que la dette, du moins cette de la Grèce. Par contre, l’Allemagne est considérée comme le maillon le plus solide de l’Europe et la France n’est pas si mal notée, malgré sa dette. Le président s’imagine que le lancement de ce « grand emprunt » s’inscrit dans l’identité nationale historique. Sarkozy s’avançant sur le pont d’Arcole pour y lancer un défi à la cantonade. La France combattra le déclin et saura conquérir la bataille de l’innovation. C’est que la France, elle en a bien besoin de l’innovation. Non pas pour le plaisir d’innover mais parce que la croissance dépend de l’innovation et que, à vue de nez, nos économistes ont jaugé que l’Allemagne pouvait se contenter d’un point de croissance compte-tenu de sa démographie mais pas la France, qui elle, a de plus en plus de bouches à nourrir. Et comme le citoyen moderne ne se nourrit pas seulement de pain et de jeux, il faut des téléphones portables, des PC, des autos, des abonnements, des gadgets et aussi un système de santé qui coûte de plus en plus cher.

Faut-il 2 points de croissance ou plus ? Nous n’en savons rien. Mais 2 points, c’est une bonne estimation à placer dans les médias. Car avec un point, on passe pour un pessimiste et si on annonce 4 points, chiffre plus plausible pour résorber le chômage, l’auditeur s’y perd et se demande s’il ne s’est pas trompé d’heure, croyant entendre la chronique de Stéphane Guillon. 2 points ; et c’est comme ça ; point barre !

Ces considérations ironiquement sérieuses permettent d’attirer l’attention sur la grande dépendance des pays modernes à l’égard de l’économie et pas n’importe laquelle, puisqu’elle dépend de l’innovation. Néanmoins, c’est un peu du réchauffé. Ce grand emprunt ressemble à un mini traité de Lisbonne joué chez nous, dans nos facs et PME, pour nous placer dans la grande course à l’économie de la connaissance. D’où ce titre facétieux, innover ou crever, un titre calqué sur une formule employée par le plus énarque des gestionnaires publics, un certain Christian Blanc, qui lui officie au grand Paris, tiens donc, tout est grand, l’emprunt, Paris… hum… nous serions remontés encore plus loin que Napoléon, carrément sous Louis XIV, avec le président Soleil et Colbert déguisé en Blanc alors que Besson joue les Vauban ? Non, n’exagérons rien, les forteresses de Vauban, maintenant classées à l’Unesco, ne se comparent pas à quelques avions renvoyant les sans papiers. Marx aurait élargi son trait d’esprit en disant que tout ce que l’Histoire a connu de grand se répète sous forme de farce et moi, je vais tenter de reprendre le fil de ce billet sinon je crains d’être condamné à jouer le scribe de Didier Porte !

Innover ou crever, la formule est aussi calquée sur le « publish or perish » qui on le sait, est la maxime universelle de tout scientifique aux prises avec une intense activité de bureaucratie où il s’agit de trouver des fonds car sans financements, on ne peut pas acheter des technologies et des produits pour faire les expériences, et sans résultats expérimentaux, on ne publie pas, et sans publication, on n’a pas d’argent. La maxime allégorique de la recherche vaut également pour l’économie d’un pays. Sans innovation, une nation voit sa croissance se faner et peu à peu, c’est le déclin. Fini l’espoir dans le progrès comme au 19ème siècle. En 2009, par temps de crise, le seul espoir, c’est d’éviter le déclin et de ne pas ressembler à la Grèce qui on le sait, eut son heure monumentale de déclin mais on ne s’en souvient plus, c’est trop loin cette histoire. La situation est donc étrange et même paradoxale. Les gouvernants misent sur l’innovation pour créer des produits qui n’existent pas et dont nous ne sommes pas certains qu’ils sont vraiment nécessaires, alors que des tas de gens n’ont pas le nécessaire pour vivre correctement au quotidien. Drôle d’époque !



7 réactions


  • zelectron zelectron 14 décembre 2009 12:12

    Surtout lorsqu’on aura fait les comptes : la portion congrue pour l’innovation et pour les « zadministratifs, »gessionaires« et »con-trolleurs" de tous poils quasiment tout le gâteau.


  • Blé 14 décembre 2009 13:46

    Dans le même temps que l’on nous annonce cet emprunt, grand ou petit n’a aucune importance, nous apprenons que les entreprises françaises du CAC 40 payent moitié moins d’impôts que les petites et moyennes entreprises.

    On sait qu’entre la fraude et les niches fiscales, le montant du manque à gagner pour l’état par an est supérieur à 35 milliards. Cet emprunt n’est-il pas un encouragement à tous ceux qui fraudent ?


  • Cug Cug 14 décembre 2009 13:54

     Encore une esbroufe politique de Sarko, ou comment mettre la main sur un paquet de fric que les français et françaises rembourseront afin de le distribuer à qui il voudra et ainsi se mettre dans la poche quantité non négligeable de chercheurs et autres heureux bénéficiaires de l’emprunt.
    Le néo-libéralisme, successeur du capitalisme, est à bout de souffle, en fin de course assis sur une montagne de dettes insolvables qu’elle soit public et/ou privée.

    Dans ce système économico-politique la seule innovation qui lui redonnerai du souffle c’est l’invention de portes des étoiles pour coloniser d’autres planètes ... de l’esbroufe, n’est ce pas !


  • Montagnais .. FRIDA Montagnais 14 décembre 2009 20:20

    Si on fait passer à l’Etat le dixième de la fortune des dix plus riches, calculez bien : plus besoin d’emprunt.

    A peine 100 Tapie, Henry, Loréal, Bouton, Dassault et compagnie, Zeller, Madov.. Et l’Etat fait fortune. Et nous aussi.


  • Thierry LEITZ 15 décembre 2009 09:53

    Au lieu de faire semblant de gérer le pays façon « top manager » avec Lagarde et Sarkozy (avocats d’affaires...) il aurait fallu entrer en force dans le capital des banques pour toucher un argent public, juste retour du sauvetage et contraindre ces banques à financer l’économie réelle au lieu de spéculer à tout va...

    L’hypocrisie, dont le pouvoir se vante sans arrêt d’y mettre fin, il s’y vautre sans vergogne. Les moyens publics vont créer des profits privés importants pour queques gros actionnaires du BTP, génie civil, armement et autres projets « inno-vent », style ITER ou le LHC. L’argent public futur au profit des élites présentes.

    La vraie innovation serait la lutte serrée contre les inégalités, la nationalisation du crédit, le retour de l’Etat dans les secteurs non concurrentiels et rentables
    (autoroutes, énergie, telecom). Mais on en est toujours à l’Etat bonne poire qui permet de faire un gros business à l’abri précisément de la concurrence et sur le dos des générations futures.

    L’avenir est obéré par cette dette monstrueuse. Et cette quête d’innovation n’y peut rien changer. C’est trop tard. Il faut penser plus présentement.

    « L’avenir n’est que du présent mis en ordre » (St-Exupéry). Or notre présent est désastreusement préparé pour la faillite générale et la paupérisation des masses. En attendant, ceux qui sont aux manettes mettent à gauche pour finir leur vie peinard bien à l’abri du chaos qu’ils ont créé.

    Et personne ne dénonce ce hold-up géant qui se prépare... C’est Noel, tout va bien...


  • M.Junior Junior M 15 décembre 2009 10:53

    L’innovation, clé de la crise ?
    - Réduction des couts
    - Développement
    - Innovation

    N’oublions pas l’une des Unes du Fig : Les 35 heures, un scandale du marché

    On en rigole encore


  • Vilain petit canard Vilain petit canard 15 décembre 2009 10:55

    Depuis que j’ai fait des études, tout le monde, absolument tout le monde, m’explique que la clé du progrès, c’est l’innovation. A entendre ces augures, on ne fait jamais assez de recherche, jamais assez d’innovation. On est dans la merde ? Pas de problème, on va innover ! On plafonne un peu ? la solution s’impose : innover ! On étouffe sous le chômage ? La réponse est évidente : pas assez d’innovation !

    Or, la réalité est tout autre. Voyez :

    Pratiquement (1), comment innove-t-on ? En injectant massivement du fric et du temps dans la recherche. En attendant la Grande Innovation, on passe beaucoup de temps et d’énergie à faire des améliorations minimes, qui font que le produit est mieux, mais vendable,et à quel prix ? ça c’est une autre histoire. Comme tout le monde est exsangue, passer du temps et injecter du fric, c’est juste. Le Grand Emprunt Dédié à l’Innovation, c’est comme dire à quelqu’un qui crève de soif dans le désert : « attends, je vais t’apprendre à inventer toi-même le puits du XXIIe siècle, celui qui marchera à la fusion froide ».

    Pratiquement (2), qui fait du chiffre ? La Chine et ses saloperies en plastique. Comme innovation, on fait mieux. Qui a eu le prix de l’innovation en France l’an dernier ? Poweo, la boîte qui va nous faire des centrales thermiques, retour aux années 50. Qui gagne encore plein de sous ? Les pays pétroliers, profitant d’une rente de situation. D’ailleurs, les USA n’ont pas envahi un pays plein de brevets innovants, il sont envahi l’Irak (pour le pétrole) et l’Afghanistan (pour l’oléoduc).

    Pratiquement, (3), que produisent les laboratoires de recherche ? TRES PEU D’INNOVANT ! Des médicaments clonés à vendre d’urgence, sous peine de perdre du fric (voir les vaccins grippaux, l’innovation au degré zéro, ne parlons même pas de la sécurité). Des fers à repasser performants. Des autos qui consomment (un peu) moins. Citez-moi UNE invention récente innovante, et qui en plus va changer notre vie ? Aucune, sauf à la rigueur Internet, qui propose un autre mode de communication (mais vraiement, à la rigueur).

    DONC, toute cette histoire d’innovation, c’est du PIPEAU pour faire croire qu’on s’occupe des choses. Les entreprises crèvent du manque de commandes, licencient à tour de bras parce que personne n’achète leurs prouits, il y a le feu à la maison, et nous, on met du fric d’urgence (et à crédit) dans la recherche de la fusion froide ou l’excellence des facs. C’est bien, mais ce n’est pas la vraie question.

    En gros, on crait résoudre les problèmes de court terme avec des solutions de long terme, prestigieuses dans les salons parisiens, et pas très adaptées.

    Alors, en attendant les résultats, c’est-à-dire en attendant le retour à l’excellence des universités, la fusion froide et les nouvelles perspectives ouvertes par le théorème de Hillbert, le chef d’entreprise, il fait quoi ? Le chômeur, il fait quoi ?

    Et ben il crève.


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