Insécurité : pour un indice global de comparaison de la tendance annuelle
Il est de coutume que, chaque année, le ministre de l’Intérieur fasse dans les médias un rapport d’activité illustré par quelques chiffres tirés des statistiques de la police et de la gendarmerie. Il s’agit le plus souvent d’un exercice d’autosatisfaction du pouvoir en place que contredisent très largement l’insécurité ressentie par nos concitoyens et l’éclairage des experts indépendants…
« Ce sont moins les actes de criminalité que les faits de délinquance du quotidien et es insuffisances de la réponse judiciaire qui pourrissent la vie des Français dans un nombre croissant de villes et de villages. »
Que fait une entreprise de service lorsqu’elle veut masquer des résultats médiocres à sa clientèle ? Elle met en place des contre-feux sous la forme de leurres destinés à enfumer ladite clientèle via une communication manipulatrice. Cela va du simple slogan volontariste du type « Notre volonté : mettre le client au centre de notre action » à la vertueuse « Démarche qualité » en passant bien évidemment par l’incontournable « Charte qualité », laquelle ne sert le plus souvent à rien. Et pour cause : cette charte vise moins à l’efficience des processus qu’à faire bon effet sur la clientèle dans les locaux accessibles au public où elle est affichée en bonne place pour rassurer le quidam sur le professionnalisme maison.
Plus ou moins ambitieuse, la « Démarche qualité » peut s’appuyer sur le recours à la certification ISO. Un processus long, contraignant, et coûteux en termes de temps et de budget. C’est ce que font la plupart des entreprises dont les dirigeants ont une réelle volonté de progresser dans la satisfaction des attentes de leur clientèle. Malgré les obstacles et le coût, nombre d’entreprises s’engagent résolument dans cette voie. Dans les autres, celles dont les dirigeants ne veulent en aucun cas se remettre en cause, on se contente en général de définir un processus basé sur des indicateurs maison en trompe l’œil, destinés à mettre en évidence l’excellence de équipes au travail.
Il en va de même en matière de sécurité publique : les leurres y sont rois, entre les déclarations volontaristes du personnel politique concerné, les chartes placardées dans les locaux de police et de gendarmerie, la manière dont sont compilées les statistiques de la délinquance, et celle qui préside à l’établissement des indicateurs d’activité du système judiciaire : tout ou presque concourt à diminuer la gravité des faits ! Au besoin en mélangeant ici et là « les choux et les navets » dans les remontées d’activité des policiers et des gendarmes. Ou, autre pratique courante, en inscrivant sur main-courante – hors comptabilisation dans les statistiques des plaintes ! – des atteintes aux biens ou aux personnes qui auraient justifié des procédures de transmission des dossiers au parquet.
Problème pour les experts de la gomme et du crayon du ministère de l’Intérieur : il leur est impossible de faire disparaître des statistiques les atteintes graves aux personnes lorsqu’elles sont enregistrées sous la forme de plaintes déposées en bonne et due forme auprès d’un OPJ (officier de police judiciaire). Or, pas de chance, le nombre de ces faits délictueux ne cesse d’augmenter, et pas seulement parce que les victimes – notamment de crimes et délits sexuels – sont plus désinhibées qu’auparavant. Qu’à cela ne tienne, le moment venu, l’on ne communique que sur les volets les plus flatteurs ou, à défaut, les moins représentatifs de la dégradation sécuritaire. Et s’il n’y avait pas, ici et là, quelques journalistes tatillons pour mettre en lumière le détail peu reluisant des statistiques, la plupart de nos concitoyens n’y verraient que du feu.
De 2004 à 2020, l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales a permis de pointer du doigt les chiffres qui fâchent, mais sans bénéficier malheureusement d’un relais médiatique suffisant dans l’opinion publique. Depuis quatre ans, les missions de l’Observatoire, jusque-là relativement indépendantes, ont été transférées au Service statistique ministériel de la sécurité intérieure (SSMSI) qui, chaque année, publie sous l’autorité du ministre les Chiffres clés de l’Insécurité et de la Délinquance.
Certes, les données consultables sont fiables, autant qu’elles peuvent l’être dans le cadre des procédures en vigueur. Elles recoupent d’ailleurs celles qui figurent dans le document annuel que publie de son côté le ministère de la Justice : Les chiffres clés de la Justice. Mais aussi intéressantes soient toutes ces données, elles sont dispersées et parfois amalgamées de manière tendancieuse (l’effet « choux et navets » évoqué plus haut). Dès lors, que manque-t-il pour que le public puisse chaque année disposer, en complément des statistiques détaillées de la criminalité et de la délinquance, d’une photographie instantanée de la tendance en matière d’insécurité ? En réalité, peu de chose : un indicateur simple et pérennisé qui permette de faire ressortir clairement cette tendance en prenant en compte la gravité des faits. Un indicateur global.
Facile à réaliser, cet indicateur annuel pourrait prendre la forme d’un taux calculé en deux étapes :
1° Addition de tous les crimes et délits après affectation d’un coefficient de gravité ;
2° Pourcentage du total de l’année n rapporté à celui de l’année n-1.
Exemple (très) simplifié de nomenclature d’affectation des coefficients :
Coefficient / Nature du crime ou du délit
Crimes :
10 : crime précédé de tortures ou d’actes de barbarie / actes de terrorisme
9 : assassinat
8 : viol sur mineur de – 15 ans / tortures et actes de barbarie / séquestration
7 : viol / attaque à main armée / coups et blessures ayant entraîné une invalidité
Délits :
6 : agression sexuelle sur mineur de – 15 ans / homicide involontaire
5 : agression sexuelle / escroquerie / trafic de stupéfiants
4 : violence sur agent de la force publique / vol avec effraction / fraude fiscale
3 : violence n’ayant pas entraîné d’ITT / vol sans violence ni effraction
2 : exhibitionnisme / propos ou écrits racistes ou antisémites
1 : injures sans caractère raciste / rébellion sans violence
Illustration de ce processus très simple par l’exemple (sur la base de statistiques fictives) :
Année n-1 :
1 000 000 de crimes et délits, soit un indice total de 3 000 000 après affectation des coefficients de gravité.
Année n :
Hypothèse 1 :
1 000 000 de crimes et délits, soit un indice total de 3 150 000 après affectation des coefficients.
Hypothèse 2 :
1 000 000 de crimes et délits, soit un indice total de 2 850 000 après affectation des coefficients.
Calcul du taux global d’évolution de la délinquance entre l’année n-1 et l’année n :
Hypothèse 1 : 3 150 000 / 3 000 000 = 1.05, soit un taux d’augmentation de 5% de la gravité des crimes et délits.
Hypothèse 2 : 2 850 000 / 3 000 000 = 0.95, soit un taux de diminution de 5% de la gravité des crimes et délits.
Comme chacun peut le constater, on disposerait là, outre les habituels tableaux analytiques des atteintes aux personnes et aux biens, d’un indicateur qualitatif global, instantanément compréhensible par tous, de la tendance générale de l’insécurité.
Sans doute l’illusion est-elle grande de croire qu’un tel outil de transparence puisse voir le jour dans notre pays. En réalité, cela a d’autant moins de chances de se produire que le pouvoir politique en place, expert en communication manipulatrice pro domo, ne verrait sûrement pas d’un bon œil l’émergence d’une telle innovation. Mais il n’est pas interdit de rêver, non ?
Autres articles sur la justice :
Quand le criminel est irresponsable (septembre 2026)
Justice : le huis-clos est-il obsolète (août 2026)
Procès Lange : l’extraordinaire réquisitoire de l’avocat général (novembre 2025)
Moi, Jean-Marie Legent, marin-pêcheur, bourreau de circonstance (octobre 2023)
« Je verrai toujours vos visages » : un film fédérateur formidable (mai 2023)
Justice : Cour criminelle versus Cour d’Assises (décembre 2022)
Être juré de procès d’assises (octobre 2022)
Le chien de Montargis suis, oyez mon édifiant récit ! (juin 2019)
Justice US : qu’est-ce qu’un « Grand jury » ? (novembre 2018)
Moi, Hélène Jégado, cuisinière et tueuse en série (octobre 2017)
Un duel légendaire : Du Guesclin contre Cantorbery (juillet 2105)
Les passagers de la foudre (septembre 2014)
Procès d’assises : des délibérations sous influence ? (octobre 2013)
Procès d’assises : délibération, mode d’emploi (novembre 2012)
Justice : un coupable peut en cacher un autre (novembre 2009)
Violée, humiliée... Détruite ! (octobre 2009)

