Instances régulatrices de l’histoire. Pensée-Raison, libre arbitre, guerres et la dépendance des décideurs aux forces qui les transcendent
1. L'existence humaine, le libre arbitre et l'Essence
Quel sens donner à notre existence ? Sinon tout ce qui fait l'existence dans le temps. Une liberté, une causalité qui est toujours au présent lorsqu'elle est, mais notre existence demeure indéfinissable. On a beau la cerner, ce « je », ce « nous », il demeure qu'il y a beaucoup d'inconnu en eux. Comprendre nos joies, nos angoisses et apprendre à les maîtriser constitue un enjeu fondamental pour notre sérénité intérieure, afin de lutter contre les projections des autres, contre nos propres angoisses refoulées qui remontent à la surface et prennent le pas sur nous. Combien même peut-on paraître serein, intérieurement on ne l'est pas toujours, et on ne le montre pas. Comment faire pour comprendre ce mal-pensé qui, au fond, quoique l'on dise, est naturel puisqu'il prend racine en nous, et contre lequel nous ne pouvons que rarement lutter ? Nous sommes simplement ce que nous sommes, et le monde est ainsi fait.
Un aspect central de cette réflexion est de reconnaître que l'homme n'a pas de liberté réelle au sens propre du terme, puisque le libre arbitre lui est conféré par l'Essence. On n'a pas le choix pour définir l'homme autrement que par l'Essence. Il n'est pas homme de lui-même ; il a été créé homme. Et cette vérité est très importante, car si on ne la place pas en avant, en tant qu'elle le définit, l'homme restera toujours un être indéfinissable. On épiloguera longtemps sur le « je » et sur le « nous », mais on n'arrivera pas au cœur du problème de l'homme. Dès lors, le seul lien tangible qui peut nous exprimer est notre libre arbitre dans notre essence d'être. Il joue un rôle cardinal dans notre existence.
Dans son Essai sur le libre arbitre publié en 1841, Arthur Schopenhauer enseigne que l'hypothèse d'un libre arbitre absolu doit être écartée, et que toutes les actions des hommes sont soumises à la nécessité la plus inflexible. Mais cette conclusion ne supprime pas la responsabilité morale, elle la déplace. Schopenhauer distingue soigneusement deux niveaux : celui de l'acte, soumis à la causalité, et celui du caractère, qui seul engage véritablement la responsabilité. Il existe, en effet, une vérité de fait attestée par la conscience, que le philosophe qualifie de « sentiment parfaitement clair et sûr de notre responsabilité morale, de l'imputabilité de nos actes à nous-mêmes, sentiment qui repose sur cette conviction inébranlable que nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos actions ».
Ce qu'énonce Schopenhauer est assurément une vérité que l'expérience quotidienne confirme. Tout homme se sent responsable de ses actes, même lorsqu'il invoque subjectivement son caractère ou ses dispositions pour en expliquer l'origine. Car c'est précisément ce caractère, forgé par une Essence dont il n'est pas l'auteur, qui détermine ses actions. Schopenhauer précise que la responsabilité « ne se rapporte donc à l'acte même que médiatement et en apparence : au fond, c'est sur son caractère qu'elle retombe ; c'est de son caractère qu'il se sent responsable ». Ce déplacement de la responsabilité, de l'acte vers le caractère, est philosophiquement décisif : il permet de maintenir la dignité morale de la personne sans nier la nécessité causale qui gouverne ses actions. L'homme est conçu ainsi ; cela relève de ce qu'il est, donc nécessairement de ce qu'il est par son essence.
Allons plus loin dans le raisonnement sur l'essence de l'homme. Qu'est-ce qui différencie un méchant homme d'un scélérat, ou simplement un honnête homme d'un malhonnête homme ? Il faut d'abord considérer ce qui meut l'honnête homme et le malhonnête homme sur le plan de l'essence. Ce sont leurs pensées respectives et ce qu'ils font de leur liberté dans leur existence, leur libre arbitre, qui va régir leurs actions. Car, au fond, le libre arbitre et les pensées qui se différencient sont propres à chaque individu. On parle ici du contenu de sa pensée, et non de la pensée elle-même, qui n'est que le véhicule, l'éther non physique dans les espaces et les êtres. Par son libre choix de faire et d'agir, qui est donné à l'homme par une Essence dont il ne sait rien, et qu'Emmanuel Kant appelle une causalité puisqu'elle est celle qui cause tout, chaque homme ne pense que par ce qui le caractérise en termes de caractère et de tendances dans l'existence.
2. La pensée comme véhicule de l'Essence : vers une épistémologie de l'humain
Sur la question de l'Essence, l'homme n'a pas de réponse ; il ne peut savoir l'absolu de l'Essence, c'est-à-dire Dieu ; il n'est pas davantage fait pour connaître l'Essence par laquelle il est. Tout au plus pourrait-il sentir que cette Essence existe en lui. Et l'homme lui doit sa pensée, puisqu'elle est à la fois le véhicule pensant son existant et le contenu pensé par lequel il existe. N'est-ce pas là un processus existential par lequel l'homme existe et dont il ne sait rien ? Cependant, le monde extérieur, la nature et l'homme lui-même, relevant de la Nature du monde, de l'Essence qui réalise le monde, ont besoin de cette création pensante. Une création pensante qui est dynamique, voulue dynamique, créative et pensante. Il y a une dualité Homme-Essence en lui et dans la Nature, dans l'existentialité du monde extérieur et intérieur en lui-même et à lui-même. C'est cela le prodige de l'homme par lui-même, par sa nature biunivoque entre le monde extérieur qu'il témoigne et le monde extérieur qui le témoigne.
Et souvent l'homme ne s'aperçoit pas qu'il est véritablement un miracle de la Création. Pourquoi un miracle ? Parce qu'il a cette capacité unique, du moins jusqu'à ce stade de la connaissance de l'histoire, de penser l'univers. Seul il a le penser, ce qui implique que l'homme n'existe pas seulement pour exister. Et malgré ses facultés limitées, précisément ces limitations disposées dans son essence d'être qui lui permettent de les augmenter par l'essence de sa pensée, en marquant de son empreinte le monde, l'homme exprime sa raison d'être dans cet être-monde. Une double destinée, en quelque sorte, dans l'existentialité du monde extérieur et intérieur en lui-même et à lui-même. Un monde qu'il met à son niveau, qu'il construit selon sa raison. Dès lors, ce qu'il fait entre dans sa destinée d'exister dans ce monde, et il existe une dépendance entre lui et ce monde ; un monde dont il dépend en tout, alors que le monde qui lui est extérieur ne dépend pas de lui. Tout au plus est-il dans un certain sens le miroir du monde extérieur, puisqu'il témoigne de son existence. C'est le monde par l'être, et l'être par le monde.
La pensée qui nous ouvre le monde obéit à un principe de causalité dont nous ne connaissons ni ne pouvons connaître la Cause initiale, parce que nous sommes créés par cette Cause initiale, la Cause ultime, la Cause originelle. Tout être vivant créé, en particulier l'être humain qui est au-dessus de tout parce qu'il dispose de sa pensée pensante, peut-il savoir la Cause absolue de l'univers ? Il est évident que non. L'univers, les forces de la nature sont déjà bien mystérieux pour l'homme. Dès lors, comment peut-il connaître sa cause, alors que son être relève de l'Instance suprême ? Par sa pensée, dont il est le véhicule pensant et dont il ne sait rien ? Par ses sens, qui sont limités et qui lui sont donnés ?
Et la pensée elle-même, qui est le véhicule pensant de ses passions, ses sentiments, ses ambitions, sa raison, et toutes ses facultés qui font sa conscience et sa volonté, peut-elle penser sa cause ? Si la pensée pensait sa Cause, elle l'aurait communiquée à l'homme. Or la pensée pense seulement en l'homme pour lui permettre d'assurer son existence, mais ne lui dit rien sur son essence, sinon qu'elle relève d'un Principe supérieur qui ne lui est pas accessible. C'est ce que l'homme comprend, ce qu'il déduit de sa pensée. Le mot « Pensée pure » vient ici de la réflexion du grand philosophe allemand Emmanuel Kant, qui désignait par-là la faculté de penser indépendamment de toute expérience sensible.
Les hommes, qui ont tous une nature humaine identique par la faculté de la pensée qui leur permet de penser, sont-ils un ? Ne sont-ils pas différents les uns des autres ? Par la couleur, la race, la religion, le caractère, la géographie et autres attributs, ils sont autres les uns des autres. C'est une loi de la Nature, de la Création. S'ils ont tous la faculté de penser, il demeure qu'ils peuvent penser différemment selon leurs pensées. Cela doit être ainsi parce que l'humanité est créée ainsi. C'est ce qui explique les différences entre les hommes, que ce soit sur la conscience, la volonté, l'intelligence, la raison qui détermine l'action, l'imagination, le sentiment, la passion, l'ambition, et autres. Toutes ces facultés humaines et ce qui en dérive relèvent de l'Essence et des Desseins de l'Essence pour cette humanité qui ne peut connaître sa raison d'être sinon qu'elle est, qu'elle doit exister comme elle est existée.
3. La guerre, les décideurs et la nécessité causale
Dès lors, le constat sur la situation de l'existence de l'homme fait ressortir qu'en tant qu'être relevant d'une Cause ultime, il est forcément prédéterminé, puisque l'homme dans l'absolu ne se sait pas : il pense seulement ce que le fait penser sa pensée. Tous les êtres humains sur la Terre, quels qu'ils soient, ne pensent que par leurs pensées. Mais dans leurs aspirations, ils ont une raison, et c'est cette raison qui détermine leur conduite dans le cours de leur existant. Il demeure néanmoins que l'homme est englobé dans un destin qu'il ne commande pas.
Pour illustrer cette réalité, prenons un drame humain qui se joue aujourd'hui : la guerre en Ukraine. Que s'est-il passé, sur le plan de la pensée humaine, pour arriver à cette guerre ? Pour l'Ukraine, pour l'Occident comme pour la Russie, la guerre a d'abord été commandée par leurs pensées. Ces pensées ont trait à leurs aspirations à des buts stratégiques, territoriaux ou humains, pour les uns comme pour les autres.
Les guerres ont donc été commandées, ordonnées, par leurs pensées et leurs raisons respectives. Si, par exemple, leurs pensées et leurs raisons avaient été plus pacifiques, ils auraient trouvé un terrain d'entente et une solution à leurs litiges, et il n'y aurait pas eu de guerre. Or leurs pensées, exprimant leurs raisons respectives, les ont dirigés vers la violence. Il y a eu une forte opposition entre l'Occident et la Russie, de même pour le gouvernement de Kiev qui a voulu rejoindre l'Occident. Si on regarde les décideurs dans cette guerre, on constate une soumission totale à leurs pensées et à leurs raisons qui les poussent vers le conflit armé. Et la guerre est une violence, surtout pour les peuples, qui en sont les premières victimes.
Force est de dire que ce sont leurs pensées et leurs raisons qui ont provoqué la guerre. L'invasion russe de l'Ukraine, décrétée le 24 février 2022, était pensée et raisonnée par la Russie parce qu'elle devait survenir : des intérêts majeurs y étaient inscrits dans la décision russe. Et tout ce qui a suivi, la résistance de l'Ukraine, le soutien occidental, devait s'opérer. La question centrale demeure : pourquoi la guerre a-t-elle été pensée, raisonnée, et pourquoi est-elle survenue ?
Si on regarde objectivement la guerre par la pensée et la raison des décideurs, dans l'absolu, ce ne sont pas eux qui ont décrété la guerre, mais leurs pensées et leur raison. De la même façon, la fin de la guerre viendra obligatoirement de leurs pensées et de leurs raisons, qui sont indissociables. Les décideurs occidentaux, ukrainiens et russes ne commandent pas leurs pensées et leurs raisons ; ils pensent et raisonnent seulement par leurs pensées. Ils ne prennent pas conscience que tout ordre de guerre, d'attaque ou de négociation vient de leurs pensées et de leurs raisons, dont ils sont dotés mais dont ils ne connaissent pas l'origine, laquelle vient de la Pensée pure qui régit le monde.
Le même schéma se reproduit dans la guerre que les États-Unis et Israël ont lancée contre l'Iran. Les décideurs américains et israéliens ont pensé qu'à force de bombardements répétés et d'une pression militaire soutenue, ils auraient raison de la résistance iranienne et obtiendraient, au terme de l'épreuve de force, la capitulation ou du moins la neutralisation du programme nucléaire de Téhéran. Leur pensée et leur raison les ont conduits dans cette direction avec une apparente cohérence stratégique.
Mais une autre pensée, celle des marchés financiers, des banquiers centraux, des flux pétroliers et des équilibres monétaires mondiaux, devait s'imposer à eux avec une force tout aussi impérieuse, sinon plus. C'est précisément le blocage du détroit d'Ormuz par l'Iran, cette réalité géoéconomique que la première puissance du monde n'avait pas intégrée dans ses calculs initiaux, qui a finalement contraint Washington à perdre de sa superbe et à s'engager dans des négociations sérieuses, non plus pour imposer sa volonté, mais pour convaincre l'Iran de rouvrir ce passage maritime vital dont dépend l'architecture même du système pétrodollar.
Ce paradoxe est au cœur de la condition humaine : les décideurs décident par leurs pensées, mais d'autres pensées, qu'ils n'avaient pas intégrées, qu'ils n'avaient pas voulu voir, ou qu'ils avaient simplement sous-estimées, viennent contredire, corriger ou annuler leurs décisions premières. Nul n'échappe à cette dialectique. Elle traverse l'histoire des grandes puissances comme elle traverse l'existence des individus.
La marche du monde relève certes des actions des humains, mais aussi d'une Action qui transcende les hommes et leurs intentions. C'est là l'enseignement central que l'on peut tirer de cette analyse : la Pensée-Raison, cette instance supérieure qui sous-tend toute pensée humaine, régule la marche de l'histoire non pas en supprimant la liberté des hommes, mais en orientant, par la force des événements et la logique des conséquences, des pensées qui croyaient s'être émancipées de toute nécessité extérieure.
Le paradoxe ultime est que les hommes sont à la fois libres dans leur pensée et soumis à une Raison qui les dépasse ; une Raison qui est, au fond, la Pensée pure du monde, pour reprendre l'expression kantienne dans toute sa profondeur.
- Arthur Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre (Über die Freiheit des menschlichen Willens), 1841.
L’auteur : Medjdoub Hamed est chercheur indépendant spécialisé en économie mondiale, relations internationales et prospective. Ses travaux s'attachent à articuler les grands cadres théoriques de la philosophie et des sciences sociales avec l'analyse des dynamiques géopolitiques contemporaines.
