Interview de Caroline Fourest : Une presse libre ?
« Je fais partie de ces journalistes qui supportent de moins en moins les colères présidentielles. »
Interview de Caroline Fourest : Journaliste à Charlie Hebdo, chroniqueuse à France Inter et au Monde
Acturevue : Pourquoi avez-vous participé à l’université de rentrée du courant tout à gauche du PS, l’UMA ?
Je pense que ce courant (de Benoît Hamon) est un mouvement charnière, qui dans les années à venir va jouer un rôle très important dans la recherche de différentes convergences à gauche pour créer un élan. C’est donc important pour moi de rappeler ici que cet élan passera par l’idéal républicain, l’humanisme et la laïcité.
Acturevue : Songez-vous à un engagement futur plus politique ?
Cela fait quelques temps déjà que j’ai choisi une autre forme d’engagement qui est plutôt une forme de pédagogie engagée. Je suis journaliste et je le reste, car c’est une façon d’intervenir dans le débat public qui me convient tout à fait. J’ai par ailleurs un immense respect pour le militantisme politique. J’essaie de l’accompagner à la fois avec des analyses et des éclairages qui peuvent aider à éclairer un chemin politique. Parfois aussi en disant franchement les choses et en tapant lorsque j’estime qu’il y a confusion.
Acturevue : Comment voyez-vous l’avenir de la presse critique en France ?
Je suis moins pessimiste que certains sur l’état de la presse en générale. J’ai la chance d’expérimenter chaque jour le fait que j’ai une vrai liberté de ton. Que ce soit dans Le Monde ou France Culture, j’ai carte blanche. Jamais personne ne retouche une seule ligne de ce que j’écris. J’apprécie tous les jours le fait de vivre dans un pays où il reste une presse qui a une tradition intellectuelle, que nous ne retrouvons pas dans tous les pays.
Mais je suis plus inquiète sur l’avenir de la presse satirique. Il y a quelques années, c’est dans cette forme de presse que j’étais le plus libre. Aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse. Elle est toujours indépendante, notamment par rapport à la publicité, mais elle a un vrai défi devant elle ; c’est le poujadisme.
Le lecteur veut toujours plus de complots, de solutions simples à des questions compliquées. Et la satire, selon moi, peut être un formidable moyen d’irrévérence et de bouleversement des idées reçues, comme un outil de simplification. J’espère qu’elle restera un outil de vigilance.
Acturevue : N’avez-vous pas peur de la mainmise du chef de l’Etat sur la télévision publique ?
Je fais partie de ces journalistes qui supportent de moins en moins les colères présidentielles. Mais je reste persuadée aussi que le problème vient autant du tempérament présidentiel que du tempérament journalistique. Notre défi majeur est l’autocensure. Il ne faut pas voir la mainmise de Nicolas Sarkozy sur les médias comme quelque chose d’automatique, omniprésente. Je pense qu’il y a pleins d’espaces dans la presse, y compris à la télévision qui restent encore libres. Cela demande juste un peu de courage, et de ne pas s’autocensurer.
Mais je pense clairement que la réforme de l’audiovisuel pervertit le système, en renforçant ce lien incestueux entre l’Etat et France télévision et délégitime les futurs nominés à ces postes que ce soit à la télévision ou à la radio. Même si les dirigeants sont indépendants d’esprit, parce qu’ils sont nommés par le président, ils sont délégitimés.
Cependant, il ne faut pas tomber dans la posture facile et systématique qui tend à dire que les journalistes sont tous à la botte du pouvoir et tous alignés car cela ne résiste pas à l’épreuve des faits. Et ce n’est pas du tout l’expérience de ma vie de presse.
Acturevue : On remarque pourtant certains exemples concrets de censure aux journaux télévisés par exemple. On sait que la hiérarchie décide des carrières et décide aussi de ce qui passe ou pas aux JT, non ?
Non, cela ne marche pas comme cela, et surtout pas à France télévision.
Acturevue : Vous dites donc qu’il n’y a pas de censure ?
Il y a un domaine particulier qui peut être concerné, ce sont les petites phrases politiques. Par exemple, il y a un filtre de ne pas passer tout et n’importe quoi sur ce qui a été filmé sur les politiques. Mais cela n’est plus très grave, car avec internet, lorsque ce filtre est posé, on arrive toujours à le contourner. Cela finit par se savoir. Il y a même le risque inverse, c’est que les politiques n’arrivent jamais à avoir du OFF, n’arrivent jamais à se détendre, jamais avoir un propos libre. C’est aussi un problème pour la démocratie.
Je ne mets pas dans cette catégorie le cas d’Hortefeux qui a été filmé par une caméra tout à fait repérée par lui à l’université d’été de l’UMP. On est dans un cadre officiel. Il a en outre, dit une phrase qui est parfaitement politique et qui méritait totalement d’être critiquée. Ce n’est pas cela que je mets en cause. Mais cela concerne des cas comme : Jean-Louis Borloo qui titube un peu en sortant de l’Élysée, des choses filmées un peu dans les coulisses…
Il y a, je pense, toujours eu un filtre, mais ce n’est pas plus qu’avant, grâce à internet.
Propos recueillis par C.Merlaud et J-B.R


