mardi 18 août - par Giuseppe di Bella di Santa Sofia

Jacques Baud, le « faussaire du renseignement » : anatomie d’un gourou de la désinformation du Kremlin

Placé sous sanctions par l'Union européenne en raison de son rôle actif dans la guerre hybride et la diffusion des récits de Moscou, l'ancien colonel suisse crie aujourd'hui à la "dictature" occidentale et à la censure. Pourtant, derrière le vernis d'un prétendu expert impartial du renseignement, la réalité est tout autre : il s'agit d'une mécanique de mystification parmi les plus rodées du conspirationnisme prorusse.

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Le faux habit du renseignement stratégique

Sur les plateaux feutrés des web-TV alternatives ou au sein de médias d'influence financés par des réseaux prorusses, le cérémonial ne varie jamais. Un homme d'une soixantaine d'années, ton posé,, s'empare de la parole. Pas de coup d'éclat, pas d'invectives. Il compulse des fiches annotées, cite de tête des résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU, déroule les normes de l'OTAN et débite un vocabulaire militaire avec une rigueur de technicien. En bas de l'écran, le bandeau déroule un pedigree taillé pour marquer les esprits : "Ancien colonel d'État-major", "Ex-agent du renseignement stratégique suisse", "Ancien responsable des opérations de maintien de la paix de l'ONU". Pour le spectateur perdu face aux crises internationales et en quête d'explications alternatives, le piège de l'autorité fonctionne à plein.

Sauf qu'en quittant ces décors de plateau pour vérifier les registres officiels à Berne, l'édifice s'effondre. Le parcours réel de Jacques Baud au Service de renseignement stratégique (SRS) suisse est bien loin de la légende du super-agent secret qu'il entretient. Il y a principalement traité de la documentation sur le bloc de l'Est à la fin de la Guerre froide. Aucun commandement opérationnel majeur, aucun accès direct aux secrets d'État. Au sein même du Département fédéral de la défense (DDPS), ses anciens collègues et sa hiérarchie ont rapidement pris leurs distances avec des écrits jugés spéculatifs, empiriquement faibles et manifestement orientés.

En se reconvertissant comme consultant et conférencier, Baud a opéré un virage radical. Il ne s'exprime plus en analyste astreint au devoir de réserve et au recoupement des données, mais en doctrinaire engagé dans un combat idéologique. Transformer une expérience administrative en brevet d'infaillibilité est devenu un fonds de commerce redoutablement efficace. Comme le notait un diplomate helvétique : le public conspirationniste ne recherche pas des faits bruts, mais une caution institutionnelle pour valider ses ressentiments anti-occidentaux. Le masque de l'expert neutre ne recouvre qu'une posture de propagandiste.

 

Jacques Baud : en France, Navalny "ne serait pas qualifié de ...

 

La fabrique de l'inversion : l'art de dédouaner l'agresseur

Lire les essais de Jacques Baud publiés chez Max Milo — Poutine : maître du jeu ?, Opération Z ou Guerres secrètes en Ukraine — c'est entrer dans une logique où les réalités géopolitiques sont systématiquement inversées. Sa démarche ne relève ni de l'histoire ni de l'analyse militaire, mais de l'ingénierie d'influence. Dans sa grille de lecture, l'agresseur devient la victime poussée à l'autodéfense, l'agressé se transforme en provocateur fanatisé, et les démocraties occidentales portent seules la responsabilité de la guerre.

Pour crédibiliser ce schéma, Baud emploie une technique classique des opérations d'influence : le tri sélectif et la décontextualisation. Ses textes regorgent de notes de bas de page, de références aux rapports de l'OSCE, à la RAND Corporation ou à des déclarations d'officiels américains. Mais en y regardant de près, le procédé apparaît clairement : citations tronquées, chiffres sortis de leur cadre chronologique, traductions orientées. Tout est aligné pour servir la thèse du Kremlin.

Son récit de février 2022 en offre une illustration parlante. Alors que la Russie masse plus de 150 000 hommes, des hôpitaux de campagne et un matériel considérable aux frontières de l'Ukraine, Baud nie toute intention d'invasion. Il soutient publiquement qu'il ne s'agit que d'une posture dissuasive face à de prétendus "bombardements massifs" préparés par Kiev contre le Donbass. En reprenant l'élément de langage élaboré par Moscou, il transforme l'assaillant en protecteur. Les exactions de Boutcha ou d'Irpin ? Des "mises en scène" ou des "opérations sous faux drapeau" attribuées aux services ukrainiens. Les frappes sur les infrastructures civiles ? Des ratés de la défense antiaérienne adverse. Dans ce cadre, l'armée russe ne commet aucun crime : elle subit les pièges d'un ennemi téléguidé par l'OTAN.

 

 

Des prédictions absurdes à l'épreuve du terrain

C'est face à la réalité du terrain que les analyses de Jacques Baud révèlent leurs failles les plus nettes. La conduite de la guerre obéit à la cartographie, à la logistique et aux faits, non aux constructions doctrinales.

À la mi-février 2022, quand les renseignements américain et britannique diffusent les plans d'invasion russes, Baud dénonce sur les canaux alternatifs "l'hystérie anglo-saxonne". Selon lui, Vladimir Poutine est un calculateur trop avisé pour commettre l'erreur d'une offensive générale. Le 24 février, lorsque les missiles russes frappent le territoire ukrainien et que les blindés franchissent la frontière, son hypothèse s'effondre.

Plutôt que d'amender son diagnostic, Baud réécrit le scénario. La paralysie du convoi blindé au nord de Kiev et le revers des troupes d'élite à l'aéroport d'Hostomel ? Une "manœuvre de fixation" orchestrée pour bloquer l'armée ukrainienne au nord pendant que le Sud était sécurisé. La contre-offensive ukrainienne dans la région de Kharkiv à l'automne 2022 ? Un "repli tactique" planifié par Moscou. Le retrait de Kherson ? Une "mesure humanitaire" pour préserver les populations.

L'exercice s'est répété au fil des mois : annonces répétées de l'effondrement imminent des forces ukrainiennes, dépréciation des équipements occidentaux qualifiés de "ferraille", affirmation d'une supériorité absolue des armes hypersoniques russes. Alors que le conflit s'est enisé dans une guerre d'usure révélant des vulnérabilités structurelles côté russe, l'analyste n'a jamais révisé ses grilles d'analyse. Il s'est maintenu dans une posture dogmatique, écartant les données du terrain pour préserver le récit de l'invincibilité du Kremlin.

 

Du conspirationnisme au statut de martyr du système

Le parcours de Jacques Baud a franchi une étape supplémentaire avec son inscription par l'Union européenne sur la liste des personnes soumises à des mesures restrictives. Cette décision, rare pour un citoyen suisse, ne sanctionne pas un délit d'opinion mais s'appuie sur un dossier établissant sa contribution à des actions coordonnées d'influence et de diffusion de fausses informations appuyées par des structures liées à l'État russe.

L'annonce de ces mesures a immédiatement été exploitée par les canaux de réinformation. L'intervenant a délaissé sa posture d'expert neutre pour adopter celle du "martyr de la liberté d'expression". Sur les réseaux conspirationnistes et souverainistes, son nom est devenu le symbole d'une résistance à la "dictature de Bruxelles". Pour ses relais, la sanction n'était pas la réponse à des activités de désinformation, mais la preuve qu'il détenait des vérités dérangeantes.

"On cherche à me faire taire parce que mes analyses contredisent le récit officiel", répète-t-il désormais en entretien. En déplaçant le sujet du terrain factuel vers celui de la victimisation politique, Baud offre à son audience un schéma explicatif simple : les erreurs de prédiction et les biais méthodologiques s'effacent derrière la figure du "dissident" pourchassé.

Sur le plan juridique, la décision européenne répond à un cadre précis. Elle ne vise pas des prises de position théoriques ou des critiques de l'OTAN, mais cherche à neutraliser un relais d'influence dont les interventions sont utilisées par un État tiers pour interférer dans l'espace public européen.

 

Le faux prophète des "poutinolâtres"

Le cas Jacques Baud illustre les vulnérabilités des sociétés ouvertes face aux stratégies d'influence contemporaines. Il montre comment les règles du débat démocratique — liberté de publication, d'expression et de circulation — peuvent être mobilisées pour relayer le discours d'un régime autocratique.

Jacques Baud n'est pas la victime d'une censure institutionnelle : il évolue au sein même du système qu'il critique. Alors qu'en Russie, qualifier le conflit de "guerre" expose à de lourdes peines de prison, l'ancien colonel s'exprime librement sur le web, publie ses écrits et exploite sa notoriété dans les médias alternatifs.

Si ses partisans continuent de saluer son "indépendance d'esprit", l'examen attentif de ses publications et de ses prédictions montre qu'il est surtout devenu l'un des visages francophones servant à relayer les arguments de la propagande de guerre russe.

 

Bibliographie & références

  • Journal officiel de l'Union européenneRèglement d'exécution du Conseil concernant des mesures restrictives en raison des actions de la Russie déstabilisant la situation en Ukraine.
  • SWI swissinfo.ch"Sanctions européennes et relais d'influence : le cas des experts suisses".
  • Conspiracy WatchNotice biographique et déconstruction critique des théories de Jacques Baud.
  • Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS, Berne) — Déclarations et clarifications sur les fonctions passées de Jacques Baud au sein de l'administration fédérale.
  • Baud, JacquesPoutine : maître du jeu ?, Opération Z, Guerres secrètes en Ukraine, Éditions Max Milo.
  • Revue Défense Nationale & Le Grand Continent — Travaux sur les stratégies de désinformation et la guerre d'influence menées par la Fédération de Russie.


17 réactions


  • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 18 août 17:35

    Beaucoup plus simple : il vend du papier et il y a une clientèle pour ça. Une clientèle très agréable, puisqu’on peut lui raconter n’importe quoi pendant des années, se planter à répétition, elle s’en moque, la réalité, les faits ne l’intéressent pas, elle veut juste entendre ce qu’elle a envie d’entendre. Y’a pas de loi qui interdit de faire du fric avec les cons.

    Toute la dramatisation sur le méchant agent du Kremlin est une grosse arnaque. Ça n’entraîne aucune conséquence de toute façon, si 90 % des Français étaient pro-russe, dans notre belle démocratie, le pouvoir s’en tamponne, il vous demande de voter, pas votre avis.

    Les guignoles internet ont une clientèle de « dissident » dont l’acte de résistance le plus violent est de mettre en pouce en bas ou en haut sur une vidéo à la con. Ça s’appelle l’interpassivité, l’illusion d’agir en regardant un écran, l’illusion que ce qu’on pense et ce qu’on déblatère sur internet a un quelconque effet sur le pouvoir.


  • Gégène Gégène 18 août 19:10

    Quelques personnes intéressantes à suivre, outre J. Baud :

    Larry Johnson

    Larry Wilkerson

    Scott Ritter

    Chas Freeman

    Alex Krainer

    Pepe Escobar

    Alexander Mercouris

    Caroline Galactéros

    Alain Juillet

    Sayed M. Marandi

    Jiang Xueqin

    KJ Noh

    Etc, etc, etc . . .


    • Bonsoir @Gégène,

      Mais vous avez oublié un nom qui devrait pourtant se trouver au début de cette liste, non ? Et Xavier Moreau, il compte pour du beurre, hein ?


    • Gégène Gégène 18 août 23:59

      Bonsoir Giuseppe,

      Je ne l’ai pas oublié, les personnes présentées ici sont des analystes de géopolitique, américains, anglais, brésilien, français, chinois, coréens. Tous sont disponibles sur des canaux youtube doublés en français.

      Parmi eux, on trouve un ancien analyste de la CIA, un ancien ambassadeur américain en Arabie saoudite, pas vraiment des suppôts de Poutine patentés.

      Enfin, j’ajouterais bien Emmanuel Todd, Jacques Sapir et Thierry Meyssan . . .


    • Gégène Gégène 19 août 00:14

      Par exemple, on peut suivre Jiang Xueqin (analyste chinois)

      ici https://www.youtube.com/@HiddenGeostrategyFR

      (image et voix sont de l’IA, ce n’est pas ça qui importe)


  • ahtupic ahtupic 18 août 19:12

    Giuseppe di Bella di Santa Sofia, le désinformateur de la macronie !


    • @ahtupic,

      Quel est le rapport avec la « macronie » ? Je suis de droite et je ne m’en suis jamais caché. Macron, pour qui je n’ai aucune sympathie, n’est pas responsable de tous les maux dont la France est atteinte. La France a commencé à sombrer sous le septennat de VGE. Il ne faut pas tout mettre sur le dos d’un seul homme, c’est beaucoup trop facile !

      Par contre, c’est facile de lancer des accusations farfelues. Mais où est la désinformation dans mon texte ? J’attends vos arguments sourcés et vérifiables. D’accord ?


    • ahtupic ahtupic 18 août 23:28

      @Giuseppe di Bella di Santa Sofia

      Comme je n’ai pas de passoire, je n’ai pas de temps à passer sur vos articles de propagande. smiley


  • Decouz 18 août 19:37

    Intéressant le prix Albert Londres 2025 sur (entre autres) la réécriture de l’histoire en Russie : https://www.babelio.com/livres/Volochine-Propagande—Larme-de-guerre-de-Vladimir-Poutine/1762119


    • @Decouz,

      Merci pour cette référence ! C’est en effet un sujet passionnant et particulièrement d’actualité. Que des journalistes d’investigation se penchent sur les mécanismes de désinformation et les récits historiques façonnés à des fins politiques apporte souvent des clés de compréhension précieuses.

      Ce type de travail rigoureux permet de prendre du recul sur la manière dont les faits sont parfois instrumentalisés, ce qui est essentiel pour garder un esprit critique face aux discours officiels. Je note la recommandation !


  • Decouz 18 août 19:44

    Mais d’un autre aussi on raconte pas mal, ou on oublie de raconter, je n’aurais sans doute pas acheté en raison de la couleur politique de l’auteur, je l’ai trouvé dans une boite à livre, cependant il n’y a que des faits et des documents, sur la genèse de l’Union Européenne. Bien sur, très critiqué, soit disant tout le monde savait, il a copié etc, peu importe, des documents, des faits, des paroles privées d’hommes politiques :

    https://www.babelio.com/livres/Villiers-Jai-tire-sur-le-fil-du-mensonge-et-tout-est-venu/1129299/critiques# !


    • Bonsoir @Decouz,

      Merci pour ce partage. Tout comme vous, je n’ai aucune sympathie pour le personnage, d’autant plus au regard de son attitude sordide dans l’affaire du drame familial qui touche ses fils. C’est d’ailleurs l’un des intérêts des boîtes à livres : accéder à des contenus sans donner un centime à des auteurs dont on désapprouve totalement la trajectoire.

      Sur le fond du livre, votre démarche d’aller vérifier les documents est intéressante. Néanmoins, si les pièces citées existent, la grille de lecture et l’interprétation ultra-critique qu’il en fait sur la construction européenne restent très contestées par les historiens.

      Cela permet au moins de se faire son propre avis, tout en conservant un regard très distancé face à la démarche de l’auteur.


  • beo111 beo111 18 août 22:09

    Ça rappelle le journaliste Richard Werly, qui avait affirmé publiquement que Jacques Baud écrivait des choses fausses, jusqu’à ce qu’il débatte avec lui. À la fin il reconnaît que l’ancien colonel mérite d’être écouté et entendu, et qu’il doit être considéré par les journalistes comme une source crédible, qu’il mérite d’être consulté.

    https://youtu.be/BRIXoeDt3E4?t=3390


    • @beo111,

      Vous ne faites ici que rapporter l’avis personnel d’un journaliste, ce qui n’a aucune valeur de preuve. Un sentiment individuel exprimé lors d’un débat ne remplace pas une démonstration rigoureuse.

      Soyons précis : qu’est-ce qui, dans mon texte, est factuellement incorrect ? Quels éléments ou arguments apportez-vous pour le réfuter sérieusement ?

      Invoquer la position d’un tiers ne fait pas une analyse. J’attends des faits concrets, pas le simple relais d’une opinion personnelle.


    • mursili mursili 18 août 23:26

      @Giuseppe di Bella di Santa Sofia

      Le mieux serait sans doute que vous acceptiez de débattre avec Jacques Baud ou que vous apportiez des preuves qu’il est ce que vous l’accusez d’être, un faussaire.

      Sinon, vos accusations sont gratuites et relèvent de la calomnie pure et simple, d’autant plus perfide que vous semblez approuver la mesure inique et arbitraire qui frappe Jacques Baud.

      Pour ma part je préfère cent fois être « désinformé » par Jacques Baud, qu’informé par ces phares de l’analyse géopolitique que sont Rudy Reichstadt et Jean-Noêl Barrot.


  • Matlemat Matlemat 18 août 23:12

    Quoi de mieux qu’un expert en désinformation pour parler de celle du Kremlin, le tout bien entendu dans une parfaite objectivité smiley


    • @Matlemat,

      Merci pour cette formidable promotion ! Être bombardé « expert en désinformation » en une seule phrase, c’est un bel hommage à mon travail. Hélas pour votre théorie, je ne touche pas un seul centime pour écrire mes articles, ce qui est loin d’être le cas de Jacques Baud et d’autres propagandistes du Kremlin qui ont fait de leurs récits un commerce très lucratif.

      Plus sérieusement, derrière ce jugement péremptoire, où sont vos éléments factuels ? Qu’y a-t-il de précisément faux dans mon texte ? J’attends avec impatience vos preuves concrètes, à moins que votre sens de l’objectivité ne s’arrête aux formules creuses.


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