Jacques Baud, le « faussaire du renseignement » : anatomie d’un gourou de la désinformation du Kremlin
Placé sous sanctions par l'Union européenne en raison de son rôle actif dans la guerre hybride et la diffusion des récits de Moscou, l'ancien colonel suisse crie aujourd'hui à la "dictature" occidentale et à la censure. Pourtant, derrière le vernis d'un prétendu expert impartial du renseignement, la réalité est tout autre : il s'agit d'une mécanique de mystification parmi les plus rodées du conspirationnisme prorusse.
Le faux habit du renseignement stratégique
Sur les plateaux feutrés des web-TV alternatives ou au sein de médias d'influence financés par des réseaux prorusses, le cérémonial ne varie jamais. Un homme d'une soixantaine d'années, ton posé,, s'empare de la parole. Pas de coup d'éclat, pas d'invectives. Il compulse des fiches annotées, cite de tête des résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU, déroule les normes de l'OTAN et débite un vocabulaire militaire avec une rigueur de technicien. En bas de l'écran, le bandeau déroule un pedigree taillé pour marquer les esprits : "Ancien colonel d'État-major", "Ex-agent du renseignement stratégique suisse", "Ancien responsable des opérations de maintien de la paix de l'ONU". Pour le spectateur perdu face aux crises internationales et en quête d'explications alternatives, le piège de l'autorité fonctionne à plein.
Sauf qu'en quittant ces décors de plateau pour vérifier les registres officiels à Berne, l'édifice s'effondre. Le parcours réel de Jacques Baud au Service de renseignement stratégique (SRS) suisse est bien loin de la légende du super-agent secret qu'il entretient. Il y a principalement traité de la documentation sur le bloc de l'Est à la fin de la Guerre froide. Aucun commandement opérationnel majeur, aucun accès direct aux secrets d'État. Au sein même du Département fédéral de la défense (DDPS), ses anciens collègues et sa hiérarchie ont rapidement pris leurs distances avec des écrits jugés spéculatifs, empiriquement faibles et manifestement orientés.
En se reconvertissant comme consultant et conférencier, Baud a opéré un virage radical. Il ne s'exprime plus en analyste astreint au devoir de réserve et au recoupement des données, mais en doctrinaire engagé dans un combat idéologique. Transformer une expérience administrative en brevet d'infaillibilité est devenu un fonds de commerce redoutablement efficace. Comme le notait un diplomate helvétique : le public conspirationniste ne recherche pas des faits bruts, mais une caution institutionnelle pour valider ses ressentiments anti-occidentaux. Le masque de l'expert neutre ne recouvre qu'une posture de propagandiste.

La fabrique de l'inversion : l'art de dédouaner l'agresseur
Lire les essais de Jacques Baud publiés chez Max Milo — Poutine : maître du jeu ?, Opération Z ou Guerres secrètes en Ukraine — c'est entrer dans une logique où les réalités géopolitiques sont systématiquement inversées. Sa démarche ne relève ni de l'histoire ni de l'analyse militaire, mais de l'ingénierie d'influence. Dans sa grille de lecture, l'agresseur devient la victime poussée à l'autodéfense, l'agressé se transforme en provocateur fanatisé, et les démocraties occidentales portent seules la responsabilité de la guerre.
Pour crédibiliser ce schéma, Baud emploie une technique classique des opérations d'influence : le tri sélectif et la décontextualisation. Ses textes regorgent de notes de bas de page, de références aux rapports de l'OSCE, à la RAND Corporation ou à des déclarations d'officiels américains. Mais en y regardant de près, le procédé apparaît clairement : citations tronquées, chiffres sortis de leur cadre chronologique, traductions orientées. Tout est aligné pour servir la thèse du Kremlin.
Son récit de février 2022 en offre une illustration parlante. Alors que la Russie masse plus de 150 000 hommes, des hôpitaux de campagne et un matériel considérable aux frontières de l'Ukraine, Baud nie toute intention d'invasion. Il soutient publiquement qu'il ne s'agit que d'une posture dissuasive face à de prétendus "bombardements massifs" préparés par Kiev contre le Donbass. En reprenant l'élément de langage élaboré par Moscou, il transforme l'assaillant en protecteur. Les exactions de Boutcha ou d'Irpin ? Des "mises en scène" ou des "opérations sous faux drapeau" attribuées aux services ukrainiens. Les frappes sur les infrastructures civiles ? Des ratés de la défense antiaérienne adverse. Dans ce cadre, l'armée russe ne commet aucun crime : elle subit les pièges d'un ennemi téléguidé par l'OTAN.

Des prédictions absurdes à l'épreuve du terrain
C'est face à la réalité du terrain que les analyses de Jacques Baud révèlent leurs failles les plus nettes. La conduite de la guerre obéit à la cartographie, à la logistique et aux faits, non aux constructions doctrinales.
À la mi-février 2022, quand les renseignements américain et britannique diffusent les plans d'invasion russes, Baud dénonce sur les canaux alternatifs "l'hystérie anglo-saxonne". Selon lui, Vladimir Poutine est un calculateur trop avisé pour commettre l'erreur d'une offensive générale. Le 24 février, lorsque les missiles russes frappent le territoire ukrainien et que les blindés franchissent la frontière, son hypothèse s'effondre.
Plutôt que d'amender son diagnostic, Baud réécrit le scénario. La paralysie du convoi blindé au nord de Kiev et le revers des troupes d'élite à l'aéroport d'Hostomel ? Une "manœuvre de fixation" orchestrée pour bloquer l'armée ukrainienne au nord pendant que le Sud était sécurisé. La contre-offensive ukrainienne dans la région de Kharkiv à l'automne 2022 ? Un "repli tactique" planifié par Moscou. Le retrait de Kherson ? Une "mesure humanitaire" pour préserver les populations.
L'exercice s'est répété au fil des mois : annonces répétées de l'effondrement imminent des forces ukrainiennes, dépréciation des équipements occidentaux qualifiés de "ferraille", affirmation d'une supériorité absolue des armes hypersoniques russes. Alors que le conflit s'est enisé dans une guerre d'usure révélant des vulnérabilités structurelles côté russe, l'analyste n'a jamais révisé ses grilles d'analyse. Il s'est maintenu dans une posture dogmatique, écartant les données du terrain pour préserver le récit de l'invincibilité du Kremlin.
Du conspirationnisme au statut de martyr du système
Le parcours de Jacques Baud a franchi une étape supplémentaire avec son inscription par l'Union européenne sur la liste des personnes soumises à des mesures restrictives. Cette décision, rare pour un citoyen suisse, ne sanctionne pas un délit d'opinion mais s'appuie sur un dossier établissant sa contribution à des actions coordonnées d'influence et de diffusion de fausses informations appuyées par des structures liées à l'État russe.
L'annonce de ces mesures a immédiatement été exploitée par les canaux de réinformation. L'intervenant a délaissé sa posture d'expert neutre pour adopter celle du "martyr de la liberté d'expression". Sur les réseaux conspirationnistes et souverainistes, son nom est devenu le symbole d'une résistance à la "dictature de Bruxelles". Pour ses relais, la sanction n'était pas la réponse à des activités de désinformation, mais la preuve qu'il détenait des vérités dérangeantes.
"On cherche à me faire taire parce que mes analyses contredisent le récit officiel", répète-t-il désormais en entretien. En déplaçant le sujet du terrain factuel vers celui de la victimisation politique, Baud offre à son audience un schéma explicatif simple : les erreurs de prédiction et les biais méthodologiques s'effacent derrière la figure du "dissident" pourchassé.
Sur le plan juridique, la décision européenne répond à un cadre précis. Elle ne vise pas des prises de position théoriques ou des critiques de l'OTAN, mais cherche à neutraliser un relais d'influence dont les interventions sont utilisées par un État tiers pour interférer dans l'espace public européen.
Le faux prophète des "poutinolâtres"
Le cas Jacques Baud illustre les vulnérabilités des sociétés ouvertes face aux stratégies d'influence contemporaines. Il montre comment les règles du débat démocratique — liberté de publication, d'expression et de circulation — peuvent être mobilisées pour relayer le discours d'un régime autocratique.
Jacques Baud n'est pas la victime d'une censure institutionnelle : il évolue au sein même du système qu'il critique. Alors qu'en Russie, qualifier le conflit de "guerre" expose à de lourdes peines de prison, l'ancien colonel s'exprime librement sur le web, publie ses écrits et exploite sa notoriété dans les médias alternatifs.
Si ses partisans continuent de saluer son "indépendance d'esprit", l'examen attentif de ses publications et de ses prédictions montre qu'il est surtout devenu l'un des visages francophones servant à relayer les arguments de la propagande de guerre russe.
Bibliographie & références
- Journal officiel de l'Union européenne — Règlement d'exécution du Conseil concernant des mesures restrictives en raison des actions de la Russie déstabilisant la situation en Ukraine.
- SWI swissinfo.ch — "Sanctions européennes et relais d'influence : le cas des experts suisses".
- Conspiracy Watch — Notice biographique et déconstruction critique des théories de Jacques Baud.
- Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS, Berne) — Déclarations et clarifications sur les fonctions passées de Jacques Baud au sein de l'administration fédérale.
- Baud, Jacques — Poutine : maître du jeu ?, Opération Z, Guerres secrètes en Ukraine, Éditions Max Milo.
- Revue Défense Nationale & Le Grand Continent — Travaux sur les stratégies de désinformation et la guerre d'influence menées par la Fédération de Russie.



