mercredi 22 août 2018 - par Laconique

Jacques Ellul : La Parole humiliée

PNG Le combat contre les images est le combat de ma vie. Toujours je serai du côté de la liberté contre les aliénations sensitives et émotionnelles de tous ordres qui nous entourent. Aussi, c’est avec un très grand intérêt que j’ai lu l’ouvrage que Jacques Ellul a consacré précisément à ce problème du statut de l’image dans le monde moderne : La Parole humiliée.

 Ellul n’est pas un littéraire. Ce n’est pas un philosophe. Sa lecture est donc ardue pour moi à deux titres : il n’a pas l’élégance de style à laquelle je suis accoutumé dans ma lecture des auteurs français ; il rejette radicalement les catégories philosophiques avec lesquelles je me suis formé (Platon en particulier). Issu du marxisme et des théories du droit, par ailleurs historien et théologien, et avant tout cela chrétien, une seule chose l’intéresse : la vérité, sans s’encombrer des formes. Ceci explique peut-être son relatif insuccès dans une nation éminemment littéraire comme la France.

 PNG Il n’entre pas dans mes ambitions de paraphraser ici un ouvrage aussi dense que La Parole humiliée. Le constat est néanmoins accablant : nous vivons une ère sans précédent (et le livre date de 1978, que dirait-il aujourd’hui !) dans laquelle la parole, qui a été de tout temps l’instance privilégiée de l’homme pour communiquer dans un cadre de liberté et de respect de l’autre, est remplacée par l’image, puissance aliénante, univoque, stérilisante, et en définitive creuse. Deux causes à cette situation : le développement de la technique d’une part, qui bouleverse les usages et s’impose à tous sans relever d’une quelconque décision consciente de l’homme ; le mépris de la parole de l’autre, dont l’ambiguïté constitutive, gage de liberté, est incompatible avec les exigences binaires de la société techniciste et scientiste dans laquelle nous vivons.

 Or, l’image ne nous apprend rien, parce qu’elle relève du monde réel, concret (le seul qui existe pour l’homme moderne), et qu’elle est incapable de communiquer la vérité, laquelle est existentielle, au-delà de nos limitations multiples. C’est pourquoi Dieu a choisi cet outil apparemment fragile et modeste de la parole pour se révéler : « Bibliquement tout se ramène à la parole. (…) La parole est tout dans cette révélation. Rien n’est laissé à la vue » (p. 109). Le Dieu qui libère est un Dieu qui s’insinue entre les mailles de fer des représentations idolâtriques, qui ne s’impose pas aux sens, qui exige une écoute, et une réponse.

 Depuis que Jacques Ellul a écrit La Parole humiliée, quarante ans se sont écoulés. Aujourd’hui, avec la prolifération des écrans, la situation a empiré de façon exponentielle, au point que c’est la valeur même de liberté qui est devenue incompréhensible, écrasée par les injonctions d’utilité, de pragmatisme, par les envoutements sensoriels de tous ordres. L’issue de combat semble scellée. Pourtant, à ma place, avec mes moyens, je poursuivrai la lutte. Je sais que je ne verrai pas la victoire de mon vivant. Mais je sais aussi que toutes les forces d’oppression, si séduisantes qu’elles paraissent, si hégémoniques qu’elles soient à un moment donné, sont destinées à s’effacer devant l’immémoriale aspiration à la liberté que le Créateur a gravée au fond de nos cœurs. 

 

 

Citations

 Lorsque [le discours] utilise le haut-parleur, lorsqu’il écrase les autres par la puissance des appareils, lorsque la TV parle, il n’y a plus de parole, parce qu’il n’y a aucun dialogue possible. p. 39.

 L’image est du domaine de la réalité. Elle ne peut absolument pas transmettre quoi que ce soit de l’ordre de la vérité. Elle ne saisit jamais qu’une apparence, qu’un comportement extérieur. p. 48.

 La parole est expression de ma liberté, suppose la liberté, appelle l’interlocuteur à s’affirmer lui aussi libre en parlant. p. 93. 

 La Bible lie étroitement, expressément la convoitise à la vue. p. 159.

 Les psychologues et les médecins s’accordent pour reconnaître que le cinéma ne laisse pas l’homme intact. Le choc émotif est trop puissant. (…) Le choc des images se produit bien au-delà des quelques heures de projection. Profitant de ce que la tension mentale s’est relâchée, le contrôle des sentiments et des émotions a été moins efficace à cause de l’obscurité, un certain renoncement au monde réel s’est produit, l’impressivité de l’image atteint son maximum. Non seulement la pensée ou le corps mais la totalité de l’être participent à l’émotion provoquée par le film qui possède une puissance jusqu’alors obtenue par aucun autre instrument. (…) Grâce aux images qui le font entrer dans la fiction, [le spectateur] se trouve libéré du frein de certains de ses instincts, il projette sur le monde ses désirs personnels, sous le masque d’émotions banales. Or, cette situation se reproduit périodiquement, et ses effets sont durables. Le cinéma habituel crée une nouvelle personnalité et aboutit à une certaine toxicomanie tout en accroissant des déséquilibres internes, imaginatifs ou sentimentaux. p. 188.

 L’appareil commande. On ne voit plus, on regarde et on cherche ce qu’il faut photographier. Et quand la bonne photo est enfin prise, vous voyez tous ces voyageurs se désintéresser subitement de tout : le boulot à faire a été fait. Que pourraient-ils donc faire de plus au milieu des ruines du Parthénon ? On se demande soudain ce que l’on fait là. p. 192.

 Il est presque impossible à l’enfant, mais aussi à l’homme d’aujourd’hui de fixer son attention sur autre chose que des images. p. 205.

 Mais voici que dans l’univers des images artificielles où nous sommes plongés, il y a stérilisation, blocage de l’action. Nous constatons une opposition complète entre l’image et la réalité, l’image transmis par le cinéma ou la télévision. Elles ne portent à aucune action, elles ne font pas sortir l’homme de son fauteuil. Au contraire, elles l’enfoncent dans son atonie. L’homme voit mais reste passif, parce que sur la représentation qui lui est offerte, il sait qu’il n’a aucune prise. p. 227-228.

 Qu’on le veuille ou non, la profusion des images, la beauté des cérémonies, le triomphe visuel des liturgies, la symbolique purement visuelle, tout cela fut la source majeure de toutes les erreurs médiévales et postérieures, dans l’Église romaine et orthodoxe. p. 286-287.

 Nous arrivons ici à la plus grande mutation que l’homme ait connue depuis l’âge de pierre. L’équilibre subtil entre la vue et l’ouïe, la parole et le geste s’est rompu au profit du signal et de la vue. L’homme occidental n’entend plus, tout passe par sa vue, il ne sait plus parler, il montre. p. 319.

 Là où il y a exclusion ou subordination de la parole, il y a élimination de la liberté. Quand l’homme est subjugué par les images, il est situé dans un monde nécessaire et de nécessité. (…) Il accepte la nécessité en même temps que l’image. p. 346.

 L’homme des images est finalement un homme qui a perdu sa liberté profonde en pénétrant dans ce milieu des images produites par la technique. p. 347.

 Les yeux voient le réel et non la vérité. (…) L’homme se réfère sans cesse à la vue comme critère dernier, et celle-ci est aveugle sur les choses dernières. p. 390.

 L’ordre iconoclaste doit fermement s’attaquer d’abord à l’audiovisuel dont nous avons dénoncé le mensonge, et dont il faut dire l’extrême danger. (…) Iconoclasme indispensable à l’égard de cette effroyable machine de guerre antihumaine qu’est l’audiovisuel, en tout point comparable aux idoles anciennes pour qui le sacrifice humain était la condition de leur vérité montrée. p. 402-404.



11 réactions


  • cyborg 22 août 2018 10:08

    Le cinéma est l’art qui tue l’imagination, impossible de lire et d’imaginer Moby Dick autrement que ce qu’il a vu au ciné pour le gamin. C’est effectivement l’art capitaliste formatant (l’art de gauche) par excellence.
     
    Pas lu ce bouquin, juste le Système technicien et ses 2 cours sur le marxisme. Le ST est intéressant comme application de la dialectique, Ellul fait glisser la dialectique de Marx de la production à la Technique. Mais c’est pas pertinent à mon avis. Il faut une mentalité antique de grec pour ignorer la technique, et ce n’est pas le capitalisme qui est outil de la technique, mais le contraire. Après que l’homme soit écrasé par une société de la division du travail de la totale dépendance au système, c’est évident. L’homme a pour destin de nier le réel, de nier l’objectivation, de devenir lui-même comme ses objets.
     
    « Achetez la voiture à votre image » dit la pub pour le gauchiste, ce crétin, il est alors content d’âtre à l’image de son objet voiture... smiley
     
    Et sans son Iphone Orange, il régresse homme préhistorique dit la pub, le gaucho est extension de son objet, il est objet.
     
    C’est le grand délire bachique su Système Technicien, les choses sont utiles, à voir seulement du pt de vue de leur utilité (de leur valeur dira Marx), en relation au moi, qui doit les absorber. Cette recollection de sa propre objectivation dans le sujet, le doudou Iphone qui aide à l’endormissement du crétin gaucho, c’est ce qu’aime à décrire Ellul, à la fin fusion de tous dans la Matrix.
     
    Mais c’est une erreur, car la finalité de la dialectique, de cette Volonté de Puissance prométhéenne, Prométhée le vrai dieu des grecs disait Vernant, n’est pas vraiment donnée par la Technique, elle est donné par l’Esprit et son gène. Elle s’appelle la mort de la Mort, l’aliénation primordiale.
     


  • astus astus 22 août 2018 10:52

    Merci à l’auteur pour cet article avec ce rappel de la pensée d’Ellul sur l’importance des mots :  

    « …L’homme occidental n’entend plus, tout passe par sa vue, il ne sait plus parler, il montre… » « … L’homme des images est finalement un homme qui a perdu sa liberté profonde … »
    Freud, Jacqueline de Romilly ou Alain Bentolila ont aussi montré de leur côté comment le langage est le moyen de contenir la violence inhérente à la condition humaine, mais cela dépasse largement une analyse marxiste de la société pour toucher à l’anthropologie. 
    Cependant, contrairement à ce que vous écrivez, l’image, bien qu’elle ait une matérialité, ne relève pas seulement du monde réel et concret parce qu’elle est avant tout porteuse d’imaginaire, et, dans le meilleur des cas, de symbolique. Souvenons-nous de Magritte : « Ceci n’est pas une pipe ». Et parfois l’image vaut un long discours...
    Autrement dit ne confondons pas le signifiant et le signifié distingués par Ferdinand de Saussure. Image, imago, imagination, imaginaire sont les vecteurs du désir qui est la signature même de l’être humain. 
    Car que serait un humain cantonné uniquement au réel sinon le transhumaniste infirme et ou l’homme robotisé et donc diminué que certains veulent nous vendre ?

  • Arogavox 22 août 2018 11:01

    «  la parole est remplacée par l’image  »

        
     Il fut dit, jadis : « Et le verbe s’est fait chair » ...
       
     d’où cette intuition : - le ’verbe’ traduit l’être - l’image traduit le paraître 
       
    Alors, que l’image rende l’être humble : ça peut se concevoir.

     L’image qui m’est apparue en lisant ce texte est cette idée géniale du plus grand philosophe de tous les temps (tel qu’il le revendiquait lui-même) du logicien George Boole :
     en remplaçant les mots, sources d’imprécisions, de confusions, propices à tous les syllogismes, par des symboles, il a provoqué des avancées vertigineuses incontestable en logique, donc en philosophie ! 
       
     Maintenant, dans notre perception humaine, pourquoi ne pas voir cette fois la parole comme mise en symboles : mise en ’mathématiques’ d’une réalité immuable de l’être ... dont des images ne sauraient représenter que des projections : humble projections, paroles humiliées !

     Reste que celles et ceux qui voudraient « remplacer la parole par des images » seraient coupables de prendre des vessies pour des lanternes !

  • Christian Labrune Christian Labrune 22 août 2018 11:07
     Ellul n’est pas un littéraire. Ce n’est pas un philosophe.
    ==================================
    à l’auteur,

    Il n’est ni l’un ni l’autre, et pour cause : Ellul n’est rien, d’où le relatif succès de cet idéologue archifumeux dans toute une fraction de la gauche altermondialiste capable du pire, genre Bové, On s’y gave de dénonciations à l’emporte-pièce et on n’y a pas la moindre idée de ce que serait une pensée honnête et rigoureuse. Il y a des injustices dans le monde, pense Ellul ; c’est pas bien. Les hommes paraissent désorientés alors qu’il y aurait le christianisme ; quel dommage ! La technique, c’est pas bien du tout (un philosophe nazi avait déjà dit ça !). Bref, dans notre monde matérialiste, il serait urgent d’infuser un peu plus de spiritualité. C’est ce qu’avait fait observer, ridiculement, un Lech Walesa (sorti du même tonneau) et de passage à Paris. Tout ça est sinistrement comique.

    Au reste, il n’y a pas une seule des citations produites à la fin de l’article (et on n’a pas dû privilégier le pire !) qui n’accable par une banalité conformiste et totalement incurable.


    • cyborg 22 août 2018 11:47

      @Christian Laburne
       
      Eh ! Gaucho le crasseux !
       
      Ellul c’est une histoire du moyen-âge encyclopédique, dont, par ex, Clouscard s’est beaucoup servi pour sa thèse, l’Être et le Code, structure/hyperstructure. Clouscard un marxiste, pas un gaucho crasso-cosmopolite collabo...
       
      https://livre.fnac.com/a5715553/Jacques-Ellul-Histoire-des-institutions-le-Moyen-Age


    • Ben Schott 22 août 2018 11:52

      @Zinzin

       
      « La technique, c’est pas bien du tout (un philosophe nazi avait déjà dit ça !) »
       
      Tu ne manges plus de choucroute depuis que tu sais que les nazis adoraient ça ! Par contre, bidoche midi et soir parce que Hitler était végétarien.
       
      Bon. Contrairement à toi, Ellul a été Résistant.
       


    • Christian Labrune Christian Labrune 22 août 2018 12:07
      Ellul c’est une histoire du moyen-âge encyclopédique, dont, par ex, Clouscard s’est beaucoup servi pour sa thèse
      ==========================
      @cyborg

      Merci de ce complément. Clouscard fait partie en effet de cette nébuleuse de « penseurs » à la petite semaine qui ramassent les miettes d’un marxisme arrivé au dernier terme de sa décomposition, et qui pue salement. Dans cette bande, tout est dans tout, et réciproquement, au point qu’un Soral, autre triste déchet fascisant de la pensée pour les nuls, avait cru pouvoir se réclamer du coco Clouscard. Tout cela est à mourir de rire.

  • xiyih@bit-degree.com 22 août 2018 19:17
    bonjour
    intéressante de vous lire et je vous remercie pour cela
    ’et qu’elle est incapable de communiquer la vérité, laquelle est existentielle, au-delà de nos limitations multiples.’
    est sublime comme intuition voir prémonitoire mais cherchez bien car cet axiome contredit toutes espoir de croyance

  • Jean Keim Jean Keim 23 août 2018 08:12

    Merci de rappeler qu’effectivement l’homme moderne n’a plus la parole sinon répéter en boucle celle des médias.


  • bcallens 23 août 2018 08:54

    Vous oubliez de dire que c’était surtout un juriste et un historien. Ses ouvrages sur l’histoire des institutions font partie des manuels de base de la discipline.


  • Crab2 24 août 2018 10:31

    Il n’y a pas de créateur, aucune preuve....La mort est absence de sensation, on a une deuxième vie quand on a compris qu’on a qu’une.

    Olympe de Gouge n’écrivait pas avec un crayon de papier mais avec un crayon à papier car elle n’avait pas le lâche souci d’estomper la réalité indécente de la relation de subordination régissant les rapports entre les femmes et les hommes de son temps – suite  :

    http://laicite-moderne.blogspot.com/2018/08/feminisme-universel.html

    .


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