Je préfère les ploucs aux bobos
Moi aussi, comme Alain Finkielkraut, je préfère les ploucs aux bobos ! Mais est-ce une réaction affective ? Une évaluation construite ? Pourquoi suis-je proche d’une personnalité qui me ressemble si peu ?
Les enfants, plus que la plupart des adultes, sont sensibles aux émotions qu’ils ne savent pas encore ni dissimuler, ni maîtriser. Ils ne supportent pas ce qu’ils ressentent comme une injustice à leur endroit, mais ils n’acceptent pas non plus l’injustice faite à autrui et sont souvent spontanément solidaires. Le sentiment d’injustice repose d’abord sur l’émotion plutôt que sur la raison. Que l’injustice soit fantasmée ou avérée, la souffrance du plaignant est, elle, bien réelle. Qu’est-ce qui se cache derrière le sentiment d’injustice ? Le sentiment que d’autres décident à sa place, qu’ils ne prennent en compte que leurs propres intérêts et surtout parce qu’on n’a aucune envie de ressembler à des gens qui s’autoproclament être la fraction progressiste, moderne, de la société.
C’est donc d’abord pour des raisons émotives que je préfère les ploucs aux bobos, les gilets jaunes aux théocrates libéraux. Mais une analyse rationnelle conforte mon choix : les décennies qui s’ouvrent verront un changement révolutionnaire de la structure de toutes les sociétés et surtout des sociétés occidentales : tous feront-ils les efforts pour offrir à tous les enfants un monde acceptable ou les privations ne concerneront-elles que les plus démunis, d’argent, de pouvoir, d’aura médiatique ? Une infime minorité concentrera-t-elle toutes les jouissances comme tous les pouvoirs ? Le choix doit être fait maintenant.
Alain Finkielkraut à l’âge d’être sage ce qui ne veut pas dire que c’est celui du conformisme, de l’indolence, de la fascination par le passé. Philosophe, écrivain, académicien, essayiste et animateur de radio, il n’a plus grand-chose à prouver aux autres ou à lui-même. Dans les années 1990, il fait partie des intellectuels qui poussent à une intervention occidentale en ex-Yougoslavie. Dans les années 2000, il condamne la seconde Intifada. En 2002, il dénonce la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour du scrutin présidentiel. Il vilipende un « nouvel antisémitisme proféré au nom de l'antiracisme », il juge à cet égard Dieudonné plus dangereux que le Front national. Il vote pour Manuel Valls aux primaires de la gauche et pour Emmanuel Macron à l'élection présidentielle française de 2017.
Dont acte ! Personne n’a à se reconnaître dans ces positions ! Chacun peut se forger son propre avis pour préférer les ploucs afin de construire un futur conforme à ses désirs.
« [Je n'ai à offrir que] Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur » est une expression prononcée par Winston Churchill le 13 mai 1940 dans son premier discours devant la Chambre des communes. Ni le labeur, ni les larmes, ni la sueur n’ont à être ôté du discours que devrait prononcer un dirigeant actuel s’il avait le courage de le faire, car les défis qui s’annoncent sont à l’aune de ceux qui se profilaient alors en Europe. Seul le mot « sang » peut, et c’est loin d’être acquis, être ôté si les gens font preuve de discernement et de courage.
Il est possible de se donner comme objectif de sauvegarder l’ensemble des individus de la planète en conservant à chacun sa valeur, son unicité, son utilité. Une société égalitaire implique des contraintes car le nouvel Homme est loin d’être né et tous, ou au moins beaucoup trop, veulent s’accaparer le maximum de biens plutôt que d’envisager un juste partage. Une illustration d’une société égalitaire consommant significativement moins d’énergie que les nôtres est donnée par la RDA des jours anciens. Un Etat de 108 180 kilomètres carrés et de 16,6 millions d'habitants, avec un mur pour frontière, gardé nuit et jour par une armée de 167 000 hommes, une police politique, et 2 millions de rebelles sous haute surveillance. Le niveau de vie des Allemands de l’Est était assez élevé relativement aux autres pays du bloc soviétique. Les HLM sont bien chauffés, et les disettes sont supportables malgré la pénurie chronique de biens de consommation. En 1988, on comptait en RDA 18.505 bibliothèques d'État, 1.838 centres culturels, 962 clubs de jeunes, 111 écoles de musique, 213 théâtres, 88 orchestres, 808 cinémas, 10 cabarets, 741 musées et 117 jardins zoologiques et zoos. La célèbre voiture Trabant (de 615 kg à comparer à plus de 1500 kg pour les 4x4 urbain actuels) équipée d'un moteur deux temps n'a connu en quarante ans que des changements mineurs. Sa production était insuffisante et les commandes étaient soumises à des délais de dix à vingt ans, les attributions se faisaient parfois « au mérite ». Si l’on considère le PIB à parité de pouvoir d’achat (tenant compte de la structure des prix), les Allemands de l’Est arrivent aux deux tiers des revenus de ceux de l’Ouest, notamment du fait que les loyers sont extrêmement bas. L’Allemagne de l’Est dépasse même la Grèce et le Portugal à ce propos. L’Allemagne de l’est connait cependant des difficultés dans le domaine de la distribution de l’énergie. Lors du réveillon du nouvel an 1978-79, une soudaine vague de froid fait s’effondrer le réseau électrique. Au début des années 1980, l’URSS fait face à d’énormes difficultés économiques et ne peut plus approvisionner la RDA en pétrole brut à des prix inférieurs aux prix mondiaux. Les prix flambent et la pénurie menace. Les Allemands sont contraints à l’usage de la bicyclette pour les déplacements urbains.
Sur la structure générale d’une société égalitaire il est difficile d’échapper à celle fournie par la RDA. L’incontournable contrainte sociétale était fournie, pour les fidèles, par une idéologie élevée au rang d’une mystique ; elle était accompagnée d’une répression constante pour empêcher toute dissidence stimulée par l’attrait pour les biens de consommation omniprésents de l’autre côté du mur. Il fallait faire le bonheur du peuple contre sa volonté ! Cependant, aujourd’hui, l’inondation des populations par des biens produits par les sociétés du carbone est définitivement terminée. Le seul choix qui subsiste : peu pour tous ou tout pour quelques uns.
Je ne connais pas le choix que ferait M. Finkielkraut, dans ce cadre : une green planet pour la seule gentry ou une sobriété heureuse pour tous ? La RDA ou l’Afrique du sud de l’apartheid ? Pour ce qui me concerne je persiste à préférer les ploucs aux bobos et j’envisage sans angoisse de me passer de ce qui ne me sert à pas grand-chose, c’est à dire presque tout.



