Juliette et Jeffrey
Encore un victime d’Epstein vous direz-vous ? Hélas, non, Juliette ne fut pas victime d’Epstein, même si le personnage créé par Sade, nymphomane, perverse, eut sans doute beaucoup apprécié le pédophile.
Faute d’organiser la rencontre, la réception des deux discours offre un parallèle intéressant sur les rapports entre le pouvoir et les révélations ou accusations d’immoralité portée contre lui.

Le roman de Sade change radicalement par rapport à Justine. Suite à la mort de leur parent, sa sœur choisit la stratégie inverse et se jette dans le libertinage le plus effréné. Dans cette carrière de libertine, heureuse de l’être, elle traversera les cercles du pouvoir où elle participera à nombre de crimes et d’abus.
Sade avait multiplié les précautions : publication en Hollande, fausse adresse, mais il fut rapidement identifié et arrêté.
Par ordre du Premier Consul Bonaparte, il est incarcéré sans inculpation ni procès à l’asile de Charenton durant les treize dernières années de sa vie, nous dit wikipédia.
Que voilà une belle aventure : un homme, certes à la réputation sulfureuse, mais en possession de tous ses moyens intellectuels (on écrit pas un tel texte en étant fou) se retrouve jeté à l’asile. Pas de procès, pas de jugement, juste le cul de basse fosse. La condamnation administrative dans toute sa splendeur.
Sade dérangeait-il ? Assez pour justifier l’intervention d’un consul légèrement occupé en 1801.
Mais quels faits lui ont valu une telle hargne ? La société des amis du vice ? Les dîners cyniques avec le ministre qui explicitait le mécanisme des accaparements ? Le tour d’Europe des perversions des cours et du pape avec lequel Napoléon préparait le consulat ?
On n’ose imaginer que Bonaparte, grand amateur de femmes se soit scandalisé du spectacle d’une Juliette à la cuisse légère. Encore que !
Bref, constatons-le, il ne faisait pas bon dénoncer les travers des hommes de pouvoir en ce temps-là et le complotisme, vous envoyait comme rien à Charenton.
Évidemment, je vous parle d’un temps que les moins de deux cents ans ne peuvent pas connaître. Après tout, depuis nous sommes entrés dans une ère de lumières et d’État de droit. Les gouvernants ne font plus ça. (Défense de rire !)
Enfin, modulo, Jeffrey Epstein et ses clients dont aucun n’est jugé à ce jour. Hunter Biden dont les images choquantes de son portable n’ont jamais fait l’objet d’une condamnation sérieuse.
En France, Roger Holeindre est mort dans son lit après avoir porté des accusations particulièrement infamantes contre Jack Lang. Il faut croire qu’il n’y avait pas matière à enquêter.
Oserais-je ajouter Betharam, les frasques de DSK avec Tristane Banon… rien de grave, du détail. On retire des enfants à leurs parents pour des accusations bien moins importantes, mais ceux-ci sont des pauvres et les gosses finissent à l’ASE dont la situation ressemble à celle d’une gigantesque association des amis du vice sponsorisée par l’état1.
Oupsss, me direz-vous, de tels parallèles ne doivent pas être faits. Ils sèment le trouble dans la nécessaire harmonie sociale destinée à affronter un monde de crises.
Comme c’est pratique non ? Nous devrions nous taire, ne pas exiger de comptes pour laisser à nos dirigeants le loisir nécessaire à affronter un monde complexe.
Pour nous y aider des officines se chargent d’attaquer ceux qui, trop curieux, portent ces sujets sur le devant de la scène. Sur Tocsin, Karl Zéro mentionnait l’arrêt de sa carrière au moment où il avait commencé à évoquer la pédophilie2. Pierre Jovanovic reçut la visite de dizaines de policiers pour le mettre en détention psychologique pour le protéger contre ses envies de suicide (le procédé utilisé contre Sade, tiens ?). On ignore si c’était pour ses propos sur les banques ou ceux sur l’affaire Epstein, certes. Constatons simplement que malgré l’échec de sa mise sous traitement, il va bien et des mois après continue à se présenter sur différents plateaux. Sa volonté de suicide ne semble pas avoir été si urgente.
En face, nous constaterons l’existence de groupes qui même au moment de la révélation des mails d’Epstein expliquaient qu’il valait mieux laisser la presse approfondir. Que certains considèrent la couverture de la presse comme décorrélée de l’importance du sujet passera pour un détail mineur. Que ces gens touchent des subventions d’État (Fonds Marianne es-tu là3 ?) Est, là aussi, un fait sans importance.
Il ne fallait pas lire Juliette, il ne faut pas regarder Epstein ! Comme c’est pratique !
Pourtant, de tels faits n’existent-ils pas ?
L'Affaire de la Casa Pia : Un réseau au service des élites
Entre la fin des années 1990 et le début des années 2000, la vénérable institution portugaise Casa Pia, un orphelinat d'État fondé au XVIIIe siècle, est devenue l'épicentre d'un vaste réseau pédocriminel. Des employés de l'institution fournissaient des enfants à des clients fortunés et influents
Procès, 6 condamnations, 32 victimes présumées ont livré des récits glaçants de viols et de cérémonies où ils étaient échangés comme des objets.
L'Affaire Kincora : un système de prédation
Kincora Boys' Home : Foyer pour garçons vulnérables de Belfast ayant fonctionné de 1958 aux années 1980. Une enquête officielle a conclu que 39 pensionnaires y avaient subi des abus.
Pire, Lord Mountbatten fut visé par une plainte d’un garçon4 de l’orphelinat qui prétendait avoir subi dans le château même du lord. Celui-ci mourut en 1979 sans avoir été inquiété.
Pour ceux qui l’ignorent, le lord a présenté Elisabeth à son neveu Philippe (donc, l’ancienne reine d’Angleterre à son mari). Elle avait treize ans, lui dix-huit5.
La preuve est faite, de tels cas peuvent exister et le seul moyen d’éviter l’accusation de tous pourris serait de ne pas couvrir. On constate que de Napoléon à Rudy Reichstadt, le procédé reste le même : Dénoncer, accuser, et provoquer la mort sociale. La nuance étant que l’un gagnait des batailles et fondait le Conseil d’État, tandis que l’autre encaisse des subventions.
Peut-être serait-il temps d’inclure dans nos institutions les garanties pour que justement, l’État devienne une menace pour les prédateurs et non une couverture commode financée par l’argent de nos impôts. Pour l’heure, deux siècles d’histoire plaident contre tout acquittement trop complaisant.
En attendant, si jamais on vous traite de complotiste, vous pourrez rappeler l’histoire de Sade enfermé pour avoir écrit un livre !

