L’apolitisme est une imposture
Notre génération, non impliquée, par conviction ou par négligence, sera un jour victime de son apolitisme.
L’apolitisme
est une imposture. Il est un masque trop englobant qui prête à confusion.
Cette
marque de neutralité permet au citoyen désintéressé de conforter
l’impuissance de sa réflexion et d’en guérir temporairement quand une suggestion s’inscrit dans une valeur culturelle populaire.
Les
motivations permettant l’estampe apolitique sont plus que divergentes, et
dénotent de la manière la plus imprécise qui soit une position réfléchie ou
au contraire totalement inexistante.
Derrière
ce qualificatif se cachent trois approches triangulairement opposées du déni
politique :
- Stratégique, quand l’objectif est d’outrepasser
un clivage idéologique, source incontestable de division et
contre-productive
quand l’unité est la condition première de l’efficacité.
- Révolutionnaire, quand le panel politique est
archaïque et non représentatif d’une minorité revendicative.
- Primaire, quand la prise de temps nécessaire à
l’élaboration d’une correspondance entre conviction personnelle et
représentation publique n’a jamais été respectée.
L’apolitisme stratégique :
Il permet aux mouvements spontanés de ne se
revendiquer d’aucun parti. Par souci unitaire évident, nécessaire à toute
coalition sociale et susceptible de prévenir toute récupération politique, il se présente comme la garantie d’une prise en compte neutre de la part de l’entité décisionnaire
concernée. Cette forme d’apolitisme n’est en aucun point condamnable,
puisqu’elle exclut d’un contexte toute influence pouvant s’avérer néfaste à la
concertation.
Ce
sont les deux formes suivantes d’apolitisme qui m’intéressent, car elles
débouchent sur un désintérêt généralisé à l’égard des institutions et de l’appareil
politique, malgré leurs sources diamétralement opposées. Ma génération, non
impliquée par conviction ou par négligence, en sera un jour victime.
L’apolitisme
révolutionnaire :
C’est, ni plus ni moins, un « apolitisme politique »,
revendicatif d’une non-représentation d’opinion parmi les quelque 200
mouvements français, un désengagement par l’absence. Une déception face à
l’appareil politique, à la totalité de ses instruments.
Théoriquement,
c’est une forme antinomique de l’apolitisme, car il suppose du sujet qu’il ait
effectué un recoupement de ses opinions avec la totalité des idéologies
existantes. A moins d’avoir une vision totalement révolutionnaire de l’Etat ou
de son rôle socio-économique, il est peu probable qu’une vision personnelle
moderne ne coïncide avec l’une des visions standards actuelles, qui vont du
communisme à l’ultra-libéralisme. Il paraît d’ailleurs évident qu’une telle
situation déboucherait davantage sur la création d’un mouvement personnel que sur le rejet global de la machine étatique.
Cependant, il est beaucoup
plus fréquent d’entendre : « Tous pourris de toute façon » et « Je ne
me retrouve nulle part là dedans. »
L’apolitisme primaire :
C’est l’apolitisme par méconnaissance. Il ne traduit pas un manque de
convictions. C’est tout simplement le désintérêt général
organisé, orchestré par les ayatollahs du profit à paillettes, de play
back et de mini shorty. Les médias de masse n’ont aucun intérêt à rendre
la politique accessible à tous. Pour vulgariser, TF1, société vivant de ses
revenus publicitaires, tire-t-elle plus d’avantages à parler du travail des
enfants en Indonésie, ou à faire porter les dernières Nike aux élèves de la star
ac ?
On privilégie
l’incompréhension du discours dans sa forme, l’objectif, à peine caché, étant
d’aboutir à un désintérêt pour le fond. Les deux ou trois générations qui
séparent les jeunes dirigés de leurs vieux dirigeants n’arrangent rien. Il ne
faut pas reprocher aux jeunes de ne porter qu’un intérêt restreint à la chose publique
quand la seule fenêtre sur le paysage politique s’offrant à eux ne leur propose
qu’un débat soporifique convenu entre têtes récurrentes, ennemis au
"travail" mais croquant les même pommes à la ville.
Malgré
cela, l’effort de compréhension et de clarté doit être partagé par tous.Dire que la politique n’est pas une passion obligatoire paraît évident.
Nier son efficacité, critiquer ses acteurs doit préalablement passer par la
prise de connaissance nécessaire à sa compréhension. Se limiter à savoir que
Le Pen est xénophobe et que Besancenot fume des pétards ne suffit plus.
Aujourd’hui,
les convictions sont imposées par les médias, à défaut d’être simplement
orientées. Si l’influence de la télévision, de l’art et de la culture en
général convergent à gauche, et prédisposent donc les indécis vers cette
tendance, il n’en demeure pas moins que la jeunesse actuelle
manque cruellement d’objectivité et d’indépendance dans sa réflexion.
A l’heure où la gauche est
à droite, la droite à l’extrême droite et l’extrême droite au second tour, il
suffit que le showbiz invoque un acte « civique » pour mobiliser la foule
réceptive vers les urnes et ajuster la tendance électorale « variable ».
Ce
qui nous a bien arrangé en 2002, les enfants de nos enfants pourraient en
souffrir un jour.
C’est
la nature malléable de cette forme de conviction qui est inquiétante, c’est la politisation éphémère
et donc littéralement malsaine, car imposée et justement impersonnelle, qui
conduit les jeunes à plébisciter via le suffrage des responsables dont ils
ignorent tout, du passé jusqu’au programme.
Alors
que le 21 avril 2002 lui a ouvert les portes du débat, la génération anti-Le Pen
s’est contentée du rôle de réserviste électoral. Prochain exercice prévu en
2007.

